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Témoignage J011

Si chacun avait agi comme André Nyirimbibi, beaucoup de Tutsi auraient été sauvés.

Je connais André Nyirimbibi depuis mon arrivée à Bugarama en 1969. Il semble que nous soyons arrivés en même temps lui et moi. Nous étions tous des cultivateurs, travaillant soit pour de grands agriculteurs, soit pour les coopératives agricoles. Nous recevions vingt-cinq francs rwandais par jour.

André Nyirimbibi était originaire de la commune de Gatare à Cyangugu et il était venu à Bugarama à la recherche de meilleures conditions économiques. Sa richesse actuelle provient de la culture du riz et du commerce de cigarettes de la marque Sportman.

Pendant la période du multipartisme, il ne s’est pas illustré dans tel ou tel autre parti, même si moi, je sais qu’il était un militant du MDR (Mouvement Démocratique Républicain), d’après une information que j’avais obtenue auprès des Interahamwe.

C’était un adventiste pratiquant qui n’a eu aucun problème avec quiconque et je le compte parmi les intègres de ma cellule.
Pour cela, je lui ai proposé le poste de Nyumbakumi [chef de dix maisons au sein de la cellule], qu’il a refusé à cause de son travail de commerçant.

Je me trouvais chez moi à la mort de Habyarimana et j’ai appris la nouvelle le 7 avril 1994 à 8 heures du matin. Vers 14 heures, Yusufu est arrivé là où je me tenais avec mes compagnons et s’est adressé à nous en ces termes : « Vous, vous êtes assis ! Comment voyez-vous la situation ? ».

Le vendredi 8 avril, vers 10 heures, nous avons appris la mort d’une connaissance de la cellule de Misufi, tuée par les Interahamwe. Vingt minutes après, on nous a appris la mort d’une autre connaissance, lui, originaire de Gikongoro.

Pendant ces premiers jours, je n’ai pas vu André Nyirimbibi sortir ; il est resté chez lui. Ce même jour, les Interahamwe ont découvert un Tutsi et l’ont acheminé chez le patron Yusufu qui a voulu le protéger en le gardant chez lui car il était son ami ou son parent. Son fils en a été fâché et a lancé une grenade contre lui, qui l’a sérieusement blessé.

Il paraît qu’après avoir vu les dégâts, Yusufu a conduit le Tutsi à l’hôpital de Mibilizi où plus tard, André Nyirimbibi est venu le chercher pour le faire fuir vers la RdC (République démocratique du Congo – ex-Zaïre), après avoir appris que des Interahamwe se préparaient à attaquer cet hôpital.
Pour l’évacuer de Mibilizi à Kamanyola, André l’a transporté dans sa camionnette blanche, remplie de cartons de savons. Avant de l’emmener en RdC, il paraît qu’il l’a d’abord emmené chez lui.

Quand les Interahamwe ont vu ce Tutsi en fuite de l’autre côté de la Rusizi, c’est-à-dire à Kamanyola, ils se sont souvenus qu’André Nyirimbibi venait juste de cette direction quelques minutes auparavant et sont allés en informer Yusufu.

Ce dernier a alors envoyé ces mêmes miliciens prendre André Nyirimbibi. Je me tenais alors sur la route et j’ai vu des miliciens emporter André. A son retour, André nous a appris qu’on venait de lui infliger une amende de 300.000 francs rwandais. J’ai su plus tard qu’il avait payé la totalité.

Pourtant, j’ai appris qu’ensuite, il a caché d’autres personnes ; tu peux le contacter pour de plus amples précisions.
Par après, André s’est procuré un fusil, probablement pour sa sécurité. J’ignore comment il l’a eu, mais nous pensons qu’il l’a acheté.

Un jour, nous étions huit personnes, y compris lui, à la ronde nocturne. C’était vers la fin du mois de juin ou au début du mois de juillet 1994 et les mouvements de fuite vers la RdC avaient commencé.
Des Interahamwe dirigés par un Burundais, passant à côté de nous, nous ont demandé pourquoi nous n’étions pas en train de fuir.
André a répondu à notre place avec mépris en ces termes : « Pourquoi devons-nous fuir ? Nous n’allons nulle part, c’est peut-être toi, le Burundais, qui dois fuir et rentrer chez toi ».

Ce milicien qui résidait à Muganza et ses compagnons sont partis, tous furieux, en disant : « Au retour, vous allez voir de quel bois nous nous chauffons ».
A leur retour donc, André a sorti son fusil et s’est adressé à eux pour leur signifier que nous allions nous défendre.

Durant cette période de mouvements et de flux de gens en fuite vers la RdC, les miliciens terrorisaient la population pour piller. Quand ils ouvraient le feu, André répliquait de chez lui pour leur faire entendre qu’il était vigilant. Je me souviens qu’au cours d’une nuit, il a tiré quatre balles en l’air, en réplique aux détonations des fusils des Interahamwe qui se tenaient au rond-point de Bugarama.

Il nous a lui-même appris qu’après le génocide, il a été appelé pour remettre ce fusil à l’armée du FPR-Inkotanyi (Front Patriotique Rwandais-Inkotanyi).

Quand les génocidaires étaient encore dans les camps en RdC, des femmes congolaises, qui faisaient leurs achats et ventes dans notre marché, nous ont informés que d’après le plan des génocidaires, André Nyirimbibi et nous, autorités de base, étions sur la liste de ceux qui mourraient en premier lieu, aussitôt qu’ils attaqueraient.

André Nyirimbibi est l’homme de renom actuellement à Bugarama, pour avoir sauvé des personnes très recherchées. Je me dis que si chaque citoyen avait eu un bon cœur, tel que celui d’André, bon nombre de gens auraient échappé au génocide et fui en RdC, pays proche de nous.

Moi-même, j’ai pu cacher, puis faire acheminer en RdC un homme Tutsi qui résidait dans la cellule de Mwaro. J’en ai été capable parce que j’étais un simple paysan qui ne pouvait pas être suspecté de la sorte par les miliciens. Donc ici à Bugarama, un simple paysan pouvait même cacher un riche Tutsi, sans en être soupçonné.

Même actuellement, André reste exemplaire en tant qu’homme intègre, approuvé surtout par ses employés. Dans ses habitudes, il évite de gêner quiconque et préfère faire ses affaires de manière très privée et personnelle.

Témoignage recueilli à Bugarama le 15 mars 2002,
Par Pacifique Kabalisa.