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Témoignage J013

Le Père Vjeko aidait tous les Rwandais, les Hutu comme les Tutsi.

Je connaissais le Père Vjeko depuis 1983. Il supervisait alors les travaux de construction de la paroisse de Kivumu. Quelques années auparavant, Vjeko avait été nommé curé de cette paroisse. C’est à cette époque-là que je l’ai bien connu.

Depuis sa nomination, Vjeko n’a pas cessé d’aider les pauvres et les orphelins. Il a aidé la population à se regrouper dans des associations coopératives. Il aidait même des orphelins qui vivaient chez lui. Vjeko a construit des écoles et un centre de santé pour notre paroisse. Il aidait tout le monde, les Hutu comme les Tutsi.

Pendant le génocide, Vjeko n’a pas fui comme le faisaient les autres étrangers. Il est resté à côté de ses chrétiens. Quand les réfugiés arrivant de Kigali ont commencé à affluer ici, Vjeko les a accueillis et a engagé des domestiques pour leur préparer à manger.

La situation s’est aggravée entre le 18 et le 22 avril 1994. Les Interahamwe ont commencé à brûler les maisons des Tutsi et à faire la chasse aux Tutsi. Tous les Tutsi se sont réfugiés ici, à la paroisse. Vjeko s’est occupé d’eux.

Mais à un certain moment, les Interahamwe et les Hutu qui fuyaient l’avancée du FPR-Inkotanyi (Front Patriotique Rwandais-Inkotanyi) ont voulu attaquer la paroisse.
C’est à ce moment-là que Vjeko a commencé à cacher des Tutsi dans la brousse, dans les plafonds et même chez les voisins. Il évacuait les plus menacés vers Kabgayi. C’est ainsi que de nombreuses personnes, qui venaient de Kigali, ont été évacuées vers Kabgayi.

Entre Kivumu et Kabgayi, il y avait beaucoup de barrières contrôlées par des Interahamwe. Il n’était pas facile de traverser ces barrières. Mais Vieko avait trouvé une astuce : il mettait les gens à évacuer dans des sacs ou entre des bûches de bois de chauffe.
Personne ne pouvait deviner qu’il y avait des gens à l’intérieur de son véhicule. Il disait qu’il apportait des vivres ou du bois aux réfugiés qui étaient à Kabgayi.

Vjeko aidait également les personnes menacées à aller au Burundi. Il allait très souvent à Kabgayi pour suivre la situation dans laquelle vivaient les gens qu’il avait évacués. Il était le seul à s’occuper de ces réfugiés. Même les infirmiers qui les soignaient avaient été sollicités par Vjeko, qui les avait pris à Kivumu. Il a continué à aider les réfugiés jusqu’à l’arrivée du FPR-Inkotanyi à Kabgayi, le 2 juin 1994.

Après la chute de Kabgayi, je n’ai plus revu Vjeko. J’ai fui, comme tout le monde. Mais je ne suis pas allé en RdC (République démocratique du Congo – ex-Zaïre). Je me suis arrêté à Cyangugu. Je suis rentré à Kivumu en décembre 1994. Vjeko était déjà là.

Après le génocide, Vjeko a continué ses actions de bienfaisance. Il aidait les rescapés à reconstruire leurs maisons. Il a construit un orphelinat à Mbare, dans la commune de Nyamabuye. Vjeko a aussi aidé le gouvernement rwandais à agrandir la prison de Gitarama.

Vjeko était un homme bon qui voulait aider tous les Rwandais. Malheureusement, il a été assassiné par des malfaiteurs le 31 janvier 1998, près de l’Economat Général à Kigali.

La population de Gitarama trouvait en Vjeko un homme extraordinaire et courageux. Nous demandons au diocèse et au gouvernement de clarifier les circonstances de son assassinat. Mais en attendant, nous pensons toujours à lui. D’ailleurs, chaque année, nous fêtons l’anniversaire de sa mort.

Le Père Vjeko Curic était un missionnaire d’origine croato-bosniaque de l’Ordre des Frères Mineurs. Il était arrivé au Rwanda en 1983. Il a été assassiné par balles le soir du 31 janvier 1998 à Kigali, devant l’église de la Sainte-Famille. Les auteurs de son meurtre n’ont pas été identifiés. Il a été inhumé le 3 février 1998 à Kivumu, dans l’église qu’il avait construite et dont il était curé.

Témoignage recueilli à Gitarama le 2 décembre 2002,
Par Pacifique Kabalisa.