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Témoignage J014

Le Père Vjeko a risqué sa vie pour sauver celle des autres.

J’étais ici, au début du génocide. Le déclenchement a été immédiat, suite à l’assassinat du Président Habyarimana le 6 avril 1994. Mais il faut dire que l’idéologie du génocide avait commencé avec l’arrivée des « Blancs » [les colonisateurs]. Cette idéologie a pris racine petit à petit.

Tout a commencé avec la relégation du roi Musinga à Moba au Congo, pour des raisons que nous ne connaissons pas. Ils ont intronisé son fils Rudahigwa mais l’ont néanmoins tué plus tard, avec la complicité des Pères Blancs.

Récemment, en 1994, les Hutu nous ont tués. Ils nous ont tués ignominieusement. Les massacres généralisés ont commencé ici le 22 avril 1994, très tôt le matin. Mon fils, qui était à Rutobwe, est venu nous dire de fuir à Kabgayi. J’ai dit à tous les enfants de partir. Ils sont partis immédiatement avec d’autres Tutsi qui venaient de Rutobwe. Certains sont allés à Kabgayi, tandis que d’autres sont partis vers la paroisse de Kivumu, chez le Père Vjeko.

Le Père Darius, qui était à la paroisse de Kivumu, a bien accueilli ces réfugiés. A ce moment-là, Vjeko n’était pas là. Il faisait des navettes entre Kivumu et Kabgayi. J’étais parmi les réfugiés qui étaient à la paroisse Kivumu.
Cette nuit du 22 au 23 avril 1994, le Père Darius a demandé aux réfugiés Tutsi qui étaient à la paroisse, d’aller à l’école primaire. La plupart ont été tués cette nuit-là. Je n’étais pas présent car j’étais allé dans la brousse, où j’ai d’ailleurs passé toute la nuit.

Le 23 avril 1994 a été consacré à la chasse aux Tutsi qui s’étaient cachés dans les plafonds et dans les bananeraies. Ils sont venus chercher mes enfants pour aller les tuer. Mais bien avant, ils avaient tué un enseignant.
Ces Interahamwe étaient enragés. Ils avaient reçu l’ordre des militaires et des hommes politiques de tuer tous les Tutsi et de piller leurs biens. Ce jour-là, je me suis caché dans la brousse.

Le soir, j’ai pu aller chez le Père Vjeko et j’ai trouvé mon fils là-bas avec sa femme. J’ai vu le Père Vjeko à 5 heures du matin le 24 avril 1994. Il m’a salué et nous a dit : « Protégez-vous. Soyez prêt à résister. Moi, je vais conduire ces blessés à Kabgayi ». Mais nous ne sommes pas restés à Kivumu. Nous sommes allés demander le chemin pour rejoindre Kabgayi.

Nous avons quitté Kivumu le 23 avril 1994 pour Kabgayi. En chemin, les Interahamwe nous ont arrêtés et ont commencé à nous tabasser. Ils nous ont aussi arrêtés à Gatenzi ; ils étaient nombreux. Je n’ai reconnu personne parmi ces Interahamwe. Vjeko est venu à Kabgayi où nous avions trouvé refuge. Il venait nous rendre visite.

Pendant le génocide, il emmenait les Tutsi à Kabgayi. La plupart étaient des blessés qu’il ramassait entre Kivumu et Kabgayi. Vjeko a failli perdre la vie plusieurs fois à cause des Tutsi qu’il évacuait vers Kabgayi.

A Cyakabiri par exemple, les militaires et les Interahamwe l’ont arrêté et lui ont demandé une amende de 500.000 francs rwandais parce qu’il avait des Tutsi à bord de son véhicule. Parmi ces Tutsi, il y avait un petit enfant qu’il avait ramassé sur un amas de cadavres. Cet enfant était sur le dos de sa mère qui gisait parmi ces cadavres. Il avait 18 mois et était dans la cellule de Gahondo.

Pour la deuxième fois, les militaires ont fait asseoir Vjeko par terre ; c’était le 25 avril 1994. Ils l’accusaient de mensonge parce qu’il disait qu’il transportait des cadavres et des blessés à l’hôpital alors qu’en réalité, c’étaient des réfugiés qu’il emmenait à Kabgayi.

Afin d’évacuer ces Tutsi, Vjeko a d’abord utilisé un taxi minibus qu’il avait loué pour cette évacuation. Ensuite, il a utilisé son propre véhicule car il commençait à craindre les Interahamwe.
Quand la situation s’est compliquée davantage, il a mis un brancard dans son véhicule pour faire croire qu’il ne transportait effectivement que des blessés et des morts.

Vers la fin, Vjeko a eu la chance de trouver les Blancs de la Croix-Rouge. Il continuait d’évacuer les Tutsi à bord de son véhicule. Chaque fois, nous le voyions à Kabgayi.

Mais quand les Inkotanyi ont libéré Kabgayi, je ne l’ai plus revu. Je l’ai seulement revu après le génocide, à Bugesera. Il était avec des évêques. Ceux-ci venaient de Bujumbura et se réunissaient à Kigali. C’était le Père Vjeko qui les conduisait. Je l’ai salué. Il m’a demandé de mes nouvelles et m’a promis de revenir parce qu’il était pressé. Au mois de septembre, je suis rentré ici à Kivumu. Vjeko était déjà ici. Il a aidé tous les rescapés à reconstruire leurs maisons. Il m’a aidé, moi aussi.

Je connaissais Vjeko depuis 1983. Il venait d’arriver au Rwanda. Il parlait un Kinyarwanda défectueux. Mais quelques années plus tard, il maîtrisait le Kinyarwanda parfaitement, parce que c’était un bon prêtre, qui aimait causer avec ses chrétiens.

Il aimait tout le monde et tout le monde l’aimait. C’était un " parent " pour tous. Pour lui, tous les hommes Hutu et Tutsi étaient égaux. Autant il a aidé les Tutsi à reconstruire leurs maisons, autant il a agrandi la prison pour les Interahamwe. Il nourrissait les prisonniers et aidait également leurs familles.

Le Père Vjeko Curic était un missionnaire d’origine croato-bosniaque de l’Ordre des Frères Mineurs. Il était arrivé au Rwanda en 1983. Il a été assassiné par balles le soir du 31 janvier 1998 à Kigali, devant l’église de la Sainte-Famille. Les auteurs de son meurtre n’ont pas été identifiés. Il a été inhumé le 3 février 1998 à Kivumu, dans l’église qu’il avait construite et dont il était curé.

Témoignage recueilli à Kivumu le 21 janvier 2002,
Par Pacifique Kabalisa.