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Témoignage J015

Le Père Vjeko a été assassiné en 1998 et on ne connaît toujours pas ses agresseurs.

Ici, le génocide a commencé le 23 avril 1994. Ils ont commencé par tuer un homme qui était enseignant. Sa maison a été fouillée par les militaires, vers 16 heures. Peu avant, vers 15 heures, les Interahamwe sont venus tuer mon frère.
J’ai vite compris qu’il s’agissait d’un génocide : impossible de penser qu’il s’agissait de troubles comme on en avait connu en 1973. J’ai immédiatement quitté la maison. Je suis partie me cacher chez des voisins Hutu.

Le lendemain, le 24 avril, je suis partie me cacher avec mes enfants dans la brousse. Malheureusement pour nous, les Interahamwe nous ont dénichés. Ils nous ont tabassés à mort.
Alors qu’ils s’apprêtaient à nous tuer, un milicien a plaidé pour nous et nous a défendus. Il travaillait dans notre association à Gitarama. Ils nous ont laissé partir et nous sommes allés à la paroisse de Kivumu, chez le Père Vjeko.

Quand nous sommes arrivés, les enfants sont allés saluer le Père Vjeko. Ils lui ont raconté comment ils avaient été frappés par les Interahamwe. Le Père Vjeko n’a pas voulu manifester sa sympathie. Mais il nous a emmenés au couvent et nous a donné à manger. Son domestique était là.

Il nous a demandé où étaient mes parents et mes frères. Je lui ai dit que l’un d’eux avait été massacré et que je ne savais pas où étaient les autres. J’étais alors avec une femme à ce moment-là. Mais les Interahamwe ont tué cette vieille quelques heures plus tard et l’ont jetée dans une latrine.

C’est Vjeko qui nous a demandé d’aller à Kabgayi. J’ai quitté Kivumu le 25 avril et je suis arrivée à Kabgayi le 18 mai. Entre-temps, je me suis cachée chez des Hutu qui habitaient entre Kivumu et Gitarama.

Pendant toute cette période, je n’ai pas vu Vjeko. Mais j’entendais des gens qui passaient et qui disaient qu’il évacuait les Tutsi vers Kabgayi. Je lui ai écrit une lettre mais malheureusement, celui à qui je l’avais confiée, ne l’a pas trouvé.
Je suivais ce qu’il faisait à partir de ce que rapportaient les miliciens qui rentraient des barrières. Ces miliciens disaient : « Ce Vjeko, nous l’avons mis à genoux pendant des heures ». C’était le fameux militaire qui menaçait de tuer Vjeko parce que ce dernier voulait évacuer les Tutsi.

Je suis arrivée à Kabgayi le 18 mai 1994. Quelques jours après, j’ai vu Vjeko ; il était avec les agents de la Croix-Rouge. Il venait voir les conditions dans lesquelles nous vivions. C’était lui qui nourrissait les réfugiés qui étaient là.

Nous sommes restés à Kabgayi jusqu’au 2 juin, quand les militaires du FPR-Inkotanyi (Front Patriotique Rwandais-Inkotanyi) sont venus nous libérer. Ces militaires nous ont emmenés dans la région de Bugesera.
C’était une zone, à ce moment-là, qui avait été libérée par le FPR-Inkotanyi. Nous sommes restés là-bas jusqu’au mois de septembre-octobre 1994.

J’ai revu Vjeko à Bugesera, avec les évêques qui étaient arrivés du Burundi pour une réunion à Kigali. Il nous a salués et a demandé à mon frère si mon père était encore en vie. Mon père n’était pas loin de là. Il l’a appelé. Ils se sont salués puis Vjeko a continué sa route vers Kigali.

Après le génocide, Vjeko a aidé la population de notre commune à reconstruire les maisons détruites pendant le génocide. Il m’a aidée moi aussi ; il m’a donné deux couvertures en laine, du riz et de la farine SOSOMA (soja-sorgho-maïs) pour préparer la bouillie des enfants.
Vjeko aidait tout le monde sans tenir compte de l’ethnie. Il a subi des menaces avant d’être assassiné le 31 janvier 1998, par des gens inconnus.

Le Père Vjeko Curic était un missionnaire d’origine croato-bosniaque de l’Ordre des Frères Mineurs. Il était arrivé au Rwanda en 1983. Il a été assassiné par balles le soir du 31 janvier 1998 à Kigali, devant l’église de la Sainte-Famille. Les auteurs de son meurtre n’ont pas été identifiés. Il a été inhumé le 3 février 1998 à Kivumu, dans l’église qu’il avait construite et dont il était curé.

Témoignage recueilli à Kivumu le 21 janvier 2002,
Par Pacifique Kabalisa