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Témoignage J016

Tous pensent encore beaucoup au Père Vjeko tant il a aidé la population avant, pendant et après le génocide.

Je ne connaissais pas très bien le père Vjeko. J’étais souvent en voyage pour mes affaires. Je ne sais pas quand il est arrivé ici, à notre paroisse. Je savais que c’était un prêtre bon, généreux et qui aidait les pauvres à se regrouper dans des associations.

Il donnait de l’argent aux membres qui voulaient commencer une association mais ne demandait pas à être remboursé. Il aidait aussi les élèves en payant leurs frais scolaires. Il ne faisait aucune discrimination. Il aidait aussi bien les Hutu que les Tutsi. C’est Vjeko qui a fait construire notre centre de santé, ici à Kivumu.

Vjeko avait l’intention de développer notre région. Après la naissance des partis politiques en 1991, Vieko n’a manifesté aucun penchant ni du côté du FPR-Inkotanyi (Front Patriotique Rwandais-Inkotanyi), ni du côté du MRND (Mouvement Révolutionnaire National pour le Développement).

Dans plusieurs préfectures, les massacres ont commencé immédiatement après la mort de Habyarimana. La ville de Gitarama a observé un petit moment de silence, mais la population avait peur. Il régnait une sorte de peur généralisée.

Les uns ont commencé à fuir à la paroisse de Kivumu et d’autres, à Kabgayi. La plupart de ceux qui fuyaient étaient des Tutsi. Ils étaient les cibles des tueurs. Vjeko a bien accueilli les Tutsi qui ont trouvé refuge chez lui. Il les a nourris. Il les a complètement pris en charge. Personne ne pouvait s’imaginer que les Interahamwe puissent oser venir tuer ces réfugiés. Ils étaient au moins cent.

Le 18 avril 1994, les rumeurs faisaient état d’une éventuelle attaque de la paroisse de Kivumu. Quand Vjeko l’a su, il a emmené les réfugiés à l’école primaire de Musengo.
Les Interahamwe l’ont appris et sont venus pour les tuer le 19 avril 1994.

Presque tous les réfugiés ont péri dans ces massacres. Très peu ont survécu. Après ce massacre, Vjeko est allé là-bas. Il a pris les corps pour aller les enterrer à Kabgayi. Il a emmené ceux qui étaient encore vivants à l’hôpital de Kabgayi. J’ignore s’il a rencontré des problèmes en cours de route, entre Kivumu et Kabgayi.

Vjeko était très généreux. Les gens espéraient trouver refuge chez lui. C’est pourquoi ils continuaient à aller chez lui pendant le génocide. Ils venaient de toutes les communes environnantes. Vjeko les emmenait à Kabgayi par après.

Je ne connais ni le chemin ni les conditions dans lesquelles il les transportait. Je sais qu’il les prenait à bord de l’ambulance de l’hôpital. C’était souvent pendant la nuit. D’après ce que j’ai entendu, il les mettait dans des sacs, entre d’autres sacs de haricots ou de riz qu’il apportait aux réfugiés à Kabgayi. Les Interahamwe croyaient qu’il s’agissait uniquement de vivres.

Moi, je ne quittais jamais la maison. C’est pourquoi je ne connais pas les noms des gens qu’il a évacués vers Kabgayi, sauf l’un d’entre eux, qu’il avait attaché au-dessus de son véhicule. Cet homme était d’ailleurs avec sa sœur et un autre garçon.

Vjeko n’a pas seulement évacué les Tutsi. Tous les réfugiés de Kabgayi ont eu la vie sauve grâce à lui. C’est lui qui leur procurait à manger ; il leur donnait du bois, de l’eau et tout ce dont ils avaient besoin.

Vjeko est le seul prêtre qui se soit vraiment dépensé pour ces réfugiés. Il leur rendait visite régulièrement et essayait de les réconforter, même s’ils attendaient tous la mort. Je ne sais pas où Vjeko trouvait les vivres à donner à ces gens. Je voyais la camionnette de la paroisse faire des navettes chaque jour. Je pense qu’il recevait des aides, lui aussi.

Vjeko a nourri ces réfugiés jusqu’à l’arrivée du FPR-Inkotanyi à Gitarama. Vieko allait dans les familles pour chercher des blessés à transporter à l’hôpital Kabgayi. Parmi ces blessés évacués sur Kabgayi, il y avait une enfant qu’il avait trouvée sur le dos de sa mère qui venait d’être tuée par les Interahamwe. Il a pris l’enfant et l’a mise dans un orphelinat à Kabgayi.

Après la victoire du FPR-Inkotanyi, la plupart des gens ont fui. Vjeko est resté ici. Il paraît qu’il aurait fui lui aussi, mais je ne sais pas où il est allé. Le Père Vjeko est arrivé le premier à Kivumu après la victoire du FPR-Inkotanyi. Tout le monde l’a retrouvé ici, après le retour de l’exil.

Même après la guerre, Vjeko n’a pas cessé d’aider les pauvres. Il n’a pas voulu rentrer chez lui en Europe. Au contraire, il a aidé les gens à reconstruire leurs maisons. Il a même fondé une association des veuves de Kivumu. Cette association organise désormais des activités d’élevage, d’agriculture et de commerce.

Vjeko n’a pas seulement aidé la population. Il a même aidé le gouvernement rwandais. Il a construit et agrandi la prison de Gitarama et un orphelinat pour le diocèse de Kabgayi à Kinini.

Le Père Vjeko est mort le 31 janvier 1998. Il a été tué à Kigali. Je prie pour lui ; peut-être que nous nous reverrons un jour.
Le gouvernement devrait faire des enquêtes pour qu’on sache au moins qui l’a tué, pour traduire ses assassins en justice. Si les auteurs de ce crime sont punis, personne n’osera plus tuer un innocent comme Vjeko.

Depuis la mort de Vjeko, il n’y a plus de vie ici. Vjeko nous cherchait du travail et nous gagnions facilement de l’argent. Aujourd’hui, nous sommes devenus pauvres. Nous ne pouvons pas l’oublier parce qu’il nous a beaucoup aidés dans des moments difficiles.

Le Père Vjeko Curic était un missionnaire d’origine croato-bosniaque de l’Ordre des Frères Mineurs. Il était arrivé au Rwanda en 1983. Il a été assassiné par balles le soir du 31 janvier 1998 à Kigali, devant l’église de la Sainte-Famille. Les auteurs de son meurtre n’ont pas été identifiés. Il a été inhumé le 3 février 1998 à Kivumu, dans l’église qu’il avait construite et dont il était curé.

Témoignage recueilli à Gitarama le 10 juillet 2002,
Par Pacifique Kabalisa.