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Témoignage J017

Rares sont les expatriés qui, comme le Père Vjeko, sont restés au Rwanda pendant le génocide pour les aider.

Je connais le Père Vjeko depuis 1990, lorsqu’il était curé de la paroisse de Kivumu. Il s’est rendu célèbre grâce à ses bonnes actions. Il a créé des associations pour venir en aide aux pauvres, selon les différentes catégories de personnes : jeunes, filles, hommes, etc.

Ces associations avaient différents objectifs : l’agriculture, l’élevage, la menuiserie, la maçonnerie, etc. On stockait les récoltes que l’on vendait à un prix abordable pour aider la population de la contrée. Toutes les machines dont les paysans se servaient, provenaient de l’argent du Père Vjeko en personne. Il demandait de l’argent en Europe pour faire avancer nos projets.

Ces associations n’étaient pas discriminatoires : toutes les ethnies s’y retrouvaient. Lorsqu’il y avait des offres d’emploi, il préférait donner du travail d’abord aux pauvres pour qu’ils subviennent à leurs besoins. Le Père Vjeko avait bon cœur ; il payait les frais de scolarité pour nos enfants, même si certains parmi ces enfants ont été tués pendant le génocide. Il était animé par le souci de faire progresser notre contrée dans tous les domaines.

Lorsque le génocide a commencé, le Père Vjeko s’est bien comporté, essayant de protéger et de sauver certains d’entre nous.
Après la mort de Habyarimana, les tueries n’ont pas immédiatement commencé à Gitarama. C’était d’abord à Kigali puis dans les communes voisines de Kigali, à Runda et à Taba.

Ici, les choses ont changé progressivement. Il y a eu d’abord des tensions et des méfiances. Des formations de groupuscules sont ensuite apparues, ce qui laissait présager de mauvaises choses. Cela nous a poussés à aller nous réfugier chez le Père Vjeko. Il nous a bien accueillis, surtout parce que la plupart travaillaient avec lui dans des associations et des coopératives. Il a même trouvé des gens pour nous préparer à manger.

Nous étions plus ou moins cent cinquante et ne manquions de rien. Le 18 avril 1994, nous avons appris que nous pouvions être attaqués à la paroisse, car les massacres s’étaient déjà étendus un peu partout dans la région. Le Père Vjeko nous a fait fuir jusqu’à l’école de Musengo.

Mon mari, mes enfants et moi avons préféré aller nous cacher chez les voisins et dans la brousse, plutôt que d’aller nous exposer à l’école de Musengo. Les autres y ont passé la nuit.

Le lendemain matin, un Père, qui vivait avec Vjeko, a voulu leur apporter à manger mais il les a trouvés déjà coupés en petits morceaux par les Interahamwe. Ceux-ci étaient en train d’achever les derniers. Le prêtre a perdu la tête et est vite rentré. Il a continué jusqu’à Kigali et je pense qu’il est rentré chez lui en Europe.

De notre côté, nous étions toujours dans la brousse et de là, nous pouvions apercevoir les Interahamwe tuer nos frères.
Une attaque a eu lieu à Musengo le 19 avril 1994, vers 12 heures. Les Interahamwe, après avoir achevé leur boulot, sont rentrés chez eux.

Vjeko est allé vérifier s’il y avait des rescapés. Effectivement, même si c’était difficile, il a trouvé certaines personnes encore vivantes. Il les a conduites séparément : les rescapés d’un côté et les cadavres de l’autre. Il avait une ambulance.
Arrivé à la barrière de Mu cyakabiri, les Interahamwe l’ont arrêté. Ils l’ont fait sortir du véhicule, l’ont fait agenouiller, lui ont mis des pierres sur les paumes des mains et sur la tête et lui ont demandé où il voulait amener les Tutsi. Ils ont alors commencé à tirer sur les survivants.

Fatigués, ils lui ont demandé de l’argent en échange de leur passage. Pour qu’il puisse les cacher, il leur a donné 12.000 francs rwandais. Et ils l’ont laissé partir.

Et nous, de notre côté, nous sommes restés dans la brousse pendant une semaine à partir du 19 avril 1994. Craignant de mourir de faim, nous avons alors pris la direction de Kabgayi. J’étais avec mon mari, notre enfant et mon beau-père.
Arrivés à Kabgayi, nous avons trouvé Vjeko en train de distribuer des vivres aux déplacés de guerre qui étaient très nombreux. Il s’est réjoui de nous voir arriver sains et saufs car il croyait que nous étions morts. Il nous a immédiatement servi à manger.

C’était le chauffeur de la paroisse de Kivumu qui acheminait les vivres à Kabgayi à bord d’une Daihatsu, accompagné par le Père Vjeko en voiture.
Vjeko est le seul prêtre qui soit venu nous rendre visite jusqu’à la chute de Gitarama entre les mains du FPR-Inkotanyi (Front Patriotique Rwandais-Inkotanyi). On ne savait pas où étaient partis les autres prêtres.

Il avait aussi demandé aux religieuses de Kivumu de venir nous soigner car nous tombions malades. Celles de Kabgayi n’approchaient que ceux qui pouvaient aller à l’hôpital, accompagnés du Père Vjeko. J’ai oublié les noms de ces religieuses et je ne les ai plus revues ensuite.

Il n’y a pas que ça que Vjeko a fait, car il a fait échapper des gens jusqu’au Burundi ; certains dans des sacs, d’autres enchaînés à son véhicule. Je peux citer son ouvrier avec sa sœur, dont j’ignore le nom, et beaucoup d’autres.

Parfois, quand nous allions décharger les camions nous trouvions des sacs où il avait caché des Tutsi venus de la campagne. C’était pour les faire passer facilement aux barrières.
A d’autres, il administrait un sérum pour tromper les tueurs et faire passer ses protégés pour des malades et ainsi, personne ne l’arrêtait ! Et lorsqu’il était arrêté, il disait qu’il transportait des personnes gravement malades.

Les Tutsi venaient chez lui car ils avaient reçu des consignes et Vjeko les amenait à Kabgayi immédiatement, surtout aussi, parce que lui non plus n’était pas en sécurité. Il montrait à d’autres par quel sentier passer pour éviter les attaques. Il craignait qu’on ne les tue en sa présence, raison pour laquelle il les acheminait le plus vite possible à Kabgayi.

Un jour, il a trouvé une femme agonisante, son enfant gisant là, devant le corps inerte de sa maman. Il a amené l’enfant à Kabgayi. La mère, par la suite, a été guérie miraculeusement et elle vit aujourd’hui avec son enfant et son mari.

Nous sommes restés dans cette situation jusqu’à la chute de Gitarama le 2 juin 1994, lorsque le FPR-Inkotanyi nous a amenés jusque dans le Bugesera.

Nous n’avons plus eu de nouvelles de Vjeko mais nous avons appris qu’il avait fui vers le Burundi, à cause de l’intensité des combats entre le FPR-Inkotanyi et les FAR (Forces Armées Rwandaises).

Après la guerre, nous sommes rentrés chez nous. Nous y avons trouvé Vjeko, seul à la paroisse. C’est lui qui nous a assistés encore une fois. Il a même mis sur pied une autre association œuvrant pour les veufs, les veuves et d’autres nécessiteux. L’association se charge d’élevage de vaches et de chèvres, mais aussi de la culture des champs et un peu de commerce également.

Il a amené des « Blancs » de Kigali pour photographier nos maisons détruites afin de montrer le besoin de réhabilitation, de sorte que chaque rescapé puisse avoir une maison bien réhabilitée.
Par ailleurs, il a construit des maisons pour les Hutu qui n’avaient pas de logis. Pour nous, il n’était pas partial. Il a même assisté l’Etat car lorsque la prison de Gitarama était pleine, il l’a réhabilitée et agrandie, de même qu’il a donné à manger aux prisonniers.

Il est mort le 31 janvier 1998, tué par des malfaiteurs. Jusqu’aujourd’hui nous ne savons pas qui l’a tué. Que Dieu lui accorde le repos éternel ! Le Père Vjeko s’est dépensé pour nous : avant, pendant et après le génocide.

Sa bonté et sa compassion ne s’effaceront jamais de nos cœurs. Il nous manque. Les autres expatriés ont abandonné les Rwandais mais lui n’a pas voulu nous laisser. Cela doit aussi être noté et félicité. Nous lui resterons reconnaissants et continuerons de prier pour lui.

Nous demandons à l’Etat de mener une enquête sur la mort de Vjeko car elle nous a tous blessés. Il était utile non seulement pour les habitants, mais aussi pour tout le pays. Nous prions pour lui pour qu’un jour, Dieu fasse qu’on se revoie à la résurrection.

Le Père Vjeko Curic était un missionnaire d’origine croato-bosniaque de l’Ordre des Frères Mineurs. Il était arrivé au Rwanda en 1983. Il a été assassiné par balles le soir du 31 janvier 1998 à Kigali, devant l’église de la Sainte-Famille. Les auteurs de son meurtre n’ont pas été identifiés. Il a été inhumé le 3 février 1998 à Kivumu, dans l’église qu’il avait construite et dont il était curé.

Témoignage recueilli à Gitarama le 10 août 1996,
Par Pacifique Kabalisa