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Témoignage J018

Le Bourgmestre Callixte a tout fait pour protéger sa population ; il a fallu que ses voisins Hutu le tuent pour pouvoir exterminer les Tutsi.

Je ne connaissais pas Callixte Ndagijimana avant qu’il ne devienne Bourgmestre. Je ne pouvais donc pas connaître ses habitudes d’avant. Dès son accession à la fonction de Bourgmestre, il a commencé très tôt l’accomplissement convenable de sa tâche. Il tranchait équitablement les litiges qui opposaient les habitants.

Je ne me souviens pas très bien du parti politique dont il était membre, mais je sais qu’il ne s’est pas laissé emporter par ces vagues idéologiques multipartistes. Il militait uniquement pour le progrès de sa commune.

Lors de la mort du Président Habyarimana, j’étais chez moi avec mon mari et nos enfants. Les massacres n’ont pas commencé immédiatement dans notre contrée, alors qu’ailleurs dans Kigali et dans le Bugesera, on entendait des fusillades et on voyait des maisons flamber. Des réfugiés ont commencé à fuir ces atrocités et lorsqu’ils sont arrivés chez nous à Gitarama, les Hutu de notre préfecture ont également commencé à tuer les Tutsi.

Les massacres ont d’abord eu lieu dans la commune de Runda. Les paysans de la place ont dépecé les Tutsi à coups de machettes, ont pris leur bétail et ont détruit leurs maisons en plein jour. Les rescapés de Runda ont alors fui vers Mugina (ici chez nous) où les massacres n’avaient pas encore commencé. C’est pour cette raison que les Hutu de Runda, les Interahamwe de Kigali et de Butamwa ont ensuite débarqué dans cette commune pour y poursuivre les rescapés.

Les Hutu d’ici et les Tutsi (surtout les hommes) se sont unis pour repousser ces attaques. A partir de ce jour du mois d’avril (je ne sais pas très bien la date), le Bourgmestre Callixte a fait le tour de tous les secteurs en demandant aux habitants de maintenir la sécurité dans toute la commune, en précisant qu’il ne voulait pas que le sang y soit versé.

Il a demandé que soient organisées des rondes nocturnes. Il a organisé la population pour qu’elle place des barrières, destinées à identifier les infiltrés d’autres communes dans la nôtre. Il a aussi mis la police communale à la disposition des réfugiés venus de Runda pour assurer leur sécurité.

Lui-même apportait des vivres à ces réfugiés, notamment du maïs, des haricots et du riz. Il nous a exhortés à les aider aussi. Les Interahamwe de Runda ne se sont néanmoins pas désarmés dans leurs attaques, au point que le Bourgmestre lui-même est venu un jour pour aider la population à les repousser. Nous étions plus forts que les Interahamwe grâce au Bourgmestre et à la police communale car celle-ci avait des armes.

Callixte est venu plusieurs fois nous exhorter et nous a dit qu’aussi longtemps qu’il serait en vie, personne ne nous toucherait. Malgré ses multiples travaux, il faisait quotidiennement le tour de tous les secteurs.

C’est dans ce cadre qu’un beau jour, il est allé avec des policiers dans un secteur éloigné du nôtre pour secourir les réfugiés. A ce moment-là, les Interahamwe de Runda, de Taba et de Musambira sont venus nous attaquer, pendant son absence. Ils sont venus avec des grenades et des fusils. Lorsqu’ils ont tiré sur nous et qu’ils n’ont entendu aucune réplique, ils ont lancé des cris de guerre et se sont dirigés droit sur nous. Il n’y avait plus aucune autre voie que celle de la fuite.

Ils nous ont suivis en tuant ceux qu’ils pouvaient attraper. Ce jour-là, je sais que nous avons perdu deux personnes, dont les noms m’échappent aujourd’hui. Certains ont gagné la paroisse de Mugina, tandis que d’autres ont trouvé refuge à la commune. Le Bourgmestre, à son retour, a été très peiné d’apprendre ce qui venait d’arriver.

Il a pris les jeunes et quelques policiers et il est allé chasser ces bandits, qui étaient en train de piller et de détruire nos biens. Après cette attaque, nous étions décidés à ne pas rentrer sur nos collines mais à rester là, à la paroisse et à la commune. Ces deux endroits ont été un carrefour de réfugiés venus de diverses communes : Runda, Mugina, Ntongwe, Musambira, Taba et même, du Bugesera.

Lors des premières attaques, Hutu et Tutsi d’ici collaboraient pour résister. Nous étions même mélangés dans ces refuges, au bureau communal et à la paroisse de Mugina.
Cependant, les Hutu ont commencé à se retirer petit à petit car des gens venaient les convaincre qu’ils n’étaient pas concernés.

A maintes reprises, nous avons repoussé les attaques qui nous menaçaient. Lorsque les Interahamwe se sont rendu compte qu’ils ne pouvaient pas nous exterminer tant que le Bourgmestre était vivant, ils ont monté un complot afin de le tuer en premier lieu.

Ils ont désigné un jeune et deux autres garçons, armés de machettes. Le jeune portait également un pistolet dans sa veste. Alors que le Bourgmestre tenait une réunion, ces jeunes se sont approchés, comme s’ils voulaient lui parler, mais ils ont été immédiatement maîtrisés par nos hommes au moment où ils allaient lui couper la tête. Leur plan a ainsi été déjoué. Ils ont été désarmés et le Bourgmestre lui-même les a fusillés en utilisant le pistolet découvert dans la veste du jeune homme.

A partir de ce jour-là, le Bourgmestre Callixte fut haï par tous les Hutu, ainsi que par beaucoup d’autorités, et surtout par le Bourgmestre de la commune de Ntongwe, Kagabo. Ils lui reprochaient d’avoir empêché l’extermination des Tutsi et de commencer à massacrer les Hutu.

A ce moment-là, c’était feu et flammes, massacres et pillages des biens des Tutsi dans toutes les communes de la préfecture de Gitarama, excepté chez nous, à Mugina.
Comme les policiers n’avaient plus de balles dans leurs fusils, le Bourgmestre a été obligé de se rendre à Gitarama pour s’approvisionner. Il nous avait promis que s’il trouvait des approvisionnements, il nous conduirait soit dans le Bugesera, dans la zone libérée par le FPR-Inkotanyi, soit dans les marais, jusqu’au moment où le FPR-Inkotanyi nous libérerait.

Après avoir appris que Callixte s’était rendu à Gitarama, le Bourgmestre de la commune de Ntongwe a dressé une barrière sur cette route, où il est lui-même resté avec ses Interahamwe pour ne pas laisser passer son ennemi.

De retour de Gitarama, le Bourgmestre Callixte est tombé dans l’embuscade dressée sur la route de sa commune et montée par le Bourgmestre de Ntongwe.
Quand le Bourgmestre Callixte est arrivé à cette barrière, les Interahamwe l’ont dépecé à coups de machettes. Il est mort sur le coup.

Dès lors, notre destin était fixé. Dès que les Hutu ont appris la mort de Callixte, ils sont venus en masse pour nous exterminer. C’était le soir du 21 avril 1994.
Ceux qui avaient appris le décès de Callixte ont pu se sauver à temps, tandis que nous, les autres, sommes restés là, minimisant l’information. Ils ont passé la nuit à tuer et le lendemain, ils ont continué leur besogne, de sorte que tous ceux qui étaient restés ici ont été exterminés.

Même les rares rescapés comme moi ont été coupés avec des machettes et laissés pour morts. Mes enfants et mon époux ont perdu la vie sur place et moi, j’étais couverte par une multitude de cadavres. Ce sont des prisonniers de la paroisse de la commune, venus pour l’ensevelissement des cadavres, qui ont constaté plus tard que je respirais encore. Ils m’ont confiée à la Croix-Rouge qui à son tour, m’a amenée à Kabyayi pour me faire soigner.

Malheureusement, je ne peux pas dire que j’ai été guérie parce que j’ai des traumatismes réguliers. Vous comprenez donc que l’extermination des Tutsi de Mugina a été rendue possible par la mort de Callixte.
Il avait tout fait pour nous protéger, bien qu’il soit Hutu. Les autres Hutu avaient essayé de le convaincre mais il leur avait résisté énergiquement, de sorte qu’ils avaient été obligés de le tuer d’abord, pour pouvoir nous exterminer ensuite.

Si cet homme avait eu du renfort de quelque autorité, aucun Tutsi ne serait mort ici. En effet, il était respecté par la population et lorsqu’il demandait aux Hutu de ne pas tuer, ceux-ci lui obéissaient. Même les policiers le respectaient, de telle sorte qu’ils acceptaient d’intervenir en notre faveur en repoussant leurs frères Hutu, venus pour nous massacrer. Vous comprenez aisément que nous sommes victimes des mauvais collaborateurs de Callixte, qui eux, ont décidé et exécuté sa mort au seul motif qu’il ne voulait pas agir comme eux.

Callixte est parti sans même laisser de progéniture, de sorte qu’on ne puisse pas garder son souvenir. Il était tellement courageux. Je ne vois personne qui ait eu le courage de faire comme lui, dans toute la préfecture de Gitarama. Il a livré sa vie pour nous.

Ce que nous pouvons demander au gouvernement, c’est de le mettre au rang des héros nationaux, car il est mort pour l’amour des Rwandais et de la patrie.

Lorsque nous commémorons la disparition des nôtres en souvenir de la date du 21 et du 22 avril 1994, nous recommandons également son âme à Dieu.

Témoignage recueilli à Mugina le 16 septembre 1996,
Par Pacifique Kabalisa.