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Témoignage J019

À l’inverse du Bourgmestre Callixte qui s’y est opposé, la plupart des autorités ont encouragé les massacres.

Le Bourgmestre Callixte m’était inconnu avant le début de sa prise de fonction. J’ignore même l’année de sa nomination. Toutefois, je pense que lorsque le génocide a éclaté, il n’avait pas encore passé trois ans à la tête de notre commune.

Il était dévoué à sa charge de Bourgmestre. Il tranchait les différends qui opposaient les habitants sans pencher de quelque côté que ce soit. Il était impartial et juste. C’est pour cette raison que les habitants l’aimaient. C’est au début du génocide qu’il a réellement manifesté son amour pour la population, car il s’est refusé à nous abandonner à notre détresse.

Après la mort de Habyarimana, les massacres n’ont pas immédiatement commencé dans la préfecture de Gitarama. Cependant, nous entendions des coups de fusils et des détonations dans la ville de Kigali. On voyait aussi des incendies sur les collines, aux alentours de la région de Kigali-Rural, surtout dans la commune de Butamwa et celles du Bugesera.

Les assassins ont commencé à franchir la frontière de la préfecture pour atteindre celle de Gitarama et c’est de cette façon que les habitants de cette préfecture ont commencé à être excités dans le but d’exécuter le génocide. C’est justement dans la commune de Runda, frontalière de Kigali, que les incitations à tuer ont commencé.

Les Tutsi de Runda ont été exterminés et les quelques rescapés ont pu se réfugier dans notre commune, à Mugina. Les Interahamwe ont continué à envahir notre commune et nous avons alors commencé à organiser notre autodéfense.

Nous avons réussi à les repousser jusque dans leur commune de Runda, au lieudit Rugarika. C’est de là qu’ils nous ont lancé des grenades et nous ont obligés à rebrousser chemin. Ils en ont profité pour nous attaquer de nouveau à Mugina, mais une résistance farouche les a repoussés une nouvelle fois, jusque chez eux, à Runda.

A ce moment-là, beaucoup de réfugiés en provenance de Runda et du Bugesera ont regagné notre commune de Mugina. Nous en avons rapidement informé le Bourgmestre. Il a alors immédiatement envoyé deux policiers pour assurer notre sécurité. Ils nous ont aidés à combattre cette clique de génocidaires.

Le Bourgmestre lui-même nous a rendu visite chaque jour. Il nous a apporté de la nourriture, notamment du riz, de l’huile et de la farine de maïs. Lorsqu’il apportait ces vivres, il nous assurait qu’il ferait tout ce qui était en son pouvoir pour que personne ne meure dans sa commune. Et comme les habitants de Mugina étaient encore chez eux, il leur a demandé de tout essayer pour aider les réfugiés en provenance d’autres communes et menacés de famine, à survivre.

Puis, les massacres ont pris une tournure plus inquiétante. Le Bourgmestre a fait le tour de tous les secteurs en exhortant les habitants à organiser des rondes nocturnes et à veiller pendant la journée pour savoir quelles étaient les personnes qui viendraient d’ailleurs pour troubler la sécurité.
Lui-même prenait le véhicule de la commune et, accompagné de policiers, il faisait le tour de la commune pour s’enquérir de l’état de la sécurité.

Le Bourgmestre avait donné l’ordre à ses policiers de tirer sur n’importe quelle personne qui troublerait la sécurité. Puisque les assassins venaient souvent nous attaquer et qu’ils étaient repoussés par ces policiers, en laissant parfois leurs frères sur place, ces mêmes assassins ont monté un complot : venir très nombreux et avec des armes très sophistiquées. Ils ont organisé ces attaques le 17 et le 18 avril 1994.

A ces dates, ils sont venus avec de gros calibres et des grenades en grande quantité. Nous étions regroupés sur une colline qu’ils ont alors assaillie. Notre résistance ne pouvait pas durer longtemps et nous avons été vaincus et dispersés, les uns vers le chef-lieu de la commune et les autres, vers la paroisse.

Le jour où ces criminels nous ont attaqués, le Bourgmestre n’était pas dans les environs. Au contraire, il était parti pour secourir d’autres réfugiés, assaillis par des Interahamwe dans une autre contrée de sa commune. Lorsque les fugitifs rescapés ont atteint le chef-lieu de la commune, Callixte était rentré.

Il est allé, avec les policiers communaux et les autres jeunes de la commune, voir qui étaient ces gens venus semer la terreur et la mort dans sa commune. Il les a trouvés en train d’incendier nos maisons et de piller nos vaches. Il y a eu un combat acharné entre eux mais il a pu les chasser vers chez eux.

Face à cette situation, les habitants étaient terrorisés par les événements et s’étaient rassemblés dans la commune et dans la paroisse. Le Bourgmestre Callixte a ordonné que tous les policiers montent la garde et il a pris lui-même son fusil pour nous garder et assurer notre sécurité.

Tous les jeunes gens et les personnes adultes capables de nous défendre se sont joints à ceux qui nous gardaient. Nous étions finalement nombreux car venus de diverses communes de Gitarama et du Bugesera. Ce nombre imposant a encouragé le Bourgmestre à ne pas nous abandonner.
Au contraire, il a renforcé notre sécurité. Il nous a également donné à manger et le peu de nourriture qu’il a obtenu, il nous l’a distribué équitablement. Il nous a exhortés à l’autodéfense et nous a rassurés sur le fait que personne ne mourrait de son vivant.

Nous étions quotidiennement attaqués, mais c’est bien lui et ses policiers qui nous défendaient en premier lieu. Comme il devenait évident que les Tutsi ne seraient pas vaincus et exterminés du vivant du Bourgmestre, les Interahamwe ont pris la décision de le tuer en premier lieu. Ils ont envoyé trois hommes avec la mission de lui trancher la tête, séance tenante.

L’un de ces hommes est entré alors que le Bourgmestre dirigeait une réunion de sécurité. Lorsqu’il a levé sa machette pour le décapiter, il a été maîtrisé par les hommes proches du Bourgmestre, tandis que les deux autres ont pris la fuite. Nos jeunes les ont poursuivis et leur ont ravi leurs machettes et leurs fusils. Pris de colère, le Bourgmestre les a fusillés avec le pistolet leur appartenant et on a ensuite inhumé leurs corps.

Les Interahamwe ont continué à nous attaquer afin de nous fatiguer. Cependant, ils n’ont pas tellement osé s’approcher parce qu’ils voyaient que nous étions protégés et soutenus par l’autorité de la place.

Est venu alors un moment où les balles ne suffisaient plus aux policiers qui nous défendaient. Le Bourgmestre a donc décidé d’aller s’en procurer à Gitarama pour continuer la résistance jusqu’à l’arrivée du FPR-Inkotanyi (Front Patriotique Rwandais-Inkotanyi) qui combattait déjà dans le Bugesera.
Il disait que s’il ne trouvait pas suffisamment de balles, soit il nous acheminerait de nuit dans le Bugesera où se trouvait le FPR-Inkotanyi, soit il nous cacherait dans le marais jusqu’à notre libération par le FPR-Inkotanyi.

Il s’en est donc allé à Gitarama mais à son retour, il a rencontré le Bourgmestre Kagabo et ses Interahamwe de Ntongwe sur son chemin. Ils lui avaient tendu une embuscade pour le tuer et mettre fin à la protection des Tutsi qu’il assurait jusqu’alors. C’était le 21 avril 1994, aux environs de 15 heures. Ils lui ont mis la main dessus et l’ont massacré.

Dès que nous avons appris sa mort, nous avons compris que notre fin était proche. De cette façon, la peur nous a gagnés et nous avons commencé à nous disperser, les uns fuyant vers Kabgayi et les autres, dans les brousses.

Dès cette soirée du 21 avril jusqu’au lendemain soir, le 22 avril, les Interahamwe se sont acharnés à tuer les Tutsi dans la paroisse et dans la commune. C’est de cette façon que j’ai connu la bravoure du Bourgmestre Callixte, bravoure qui l’a conduit à sa mort.

Il a été un héros digne d’être appelé réellement un " humain ". Nous intercédons pour lui, afin que Dieu puisse avoir son âme. Si quelques autres Hutu ou autorités l’avaient aidé au lieu de le pourchasser, les réfugiés venus d’ailleurs, ainsi que les Tutsi de Mugina, n’auraient pas trouvé la mort.

Personnellement, je condamne énergiquement les autorités qui ont soutenu et encouragé les massacres et le génocide au lieu de s’y opposer, jusqu’au prix de leur sang, comme Callixte.
Je condamne aussi et de la même manière, tous ceux qui avaient les moyens de sauver des gens mais qui ne l’ont pas fait. Nous tous, qui avons été protégés et sauvés par Callixte, nous le garderons en mémoire ; jamais on ne l’oubliera.

Témoignage recueilli à Mugina le 6 janvier 2003,
Par Pacifique Kabalisa.