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Témoignage J020

Callixte a refusé de suivre les ordres de ses supérieurs.

Pendant le génocide, j’étais à Ngoma, dans la commune de Mugina. J’ai appris la mort de Habyarimana le 7 avril 1994 à la radio RTLM (Radio Télévision Libre des Mille Collines).
A ce moment-là, les Hutu commençaient à se regrouper et à éviter les Tutsi.

Vers le 10 avril, la situation s’est aggravée dans notre secteur. Les Interahamwe de Runda ont commencé à poursuivre les Tutsi qui y avaient trouvé refuge. Ces Tutsi venaient de Runda et du Bugesera. Chez eux, le génocide avait commencé bien avant, juste au lendemain de la mort de Habyarimana.

Le Bourgmestre Callixte Ndagijimana est venu empêcher les Interahamwe de Runda de traverser la frontière de la commune. Il était avec les policiers de la commune de Mugina. Ils ont stoppé les Interahamwe et ont aidé les Tutsi qui venaient de Shyorongi et de la ville de Kigali à nous rejoindre.

Callixte circulait dans toute la commune et appelait la population à se défendre. Les Interahamwe sont venus nous attaquer par milliers le 17 avril 1994. Ils sont venus à bord de six véhicules, pour prêter main forte à ceux qui étaient aux prises avec nous. Ils ont tiré sur les réfugiés Tutsi qui étaient dans les camps de Sabununga et de Kivugiza. Beaucoup de Tutsi, dont mon frère Bugingo et mes trois neveux, ont péri à Kivugiza.

Le 18 avril 1994, nous sommes allés à la paroisse. Il y avait beaucoup de Tutsi. Callixte nous a réunis et nous a dit : « Protégez-vous ». Il a tout fait pour stopper et repousser les attaques des Interahamwe. Il est même allé à Gitarama pour aller chercher des gendarmes pour nous protéger. Mais le préfet a refusé.

Quand Callixte est revenu, les Hutu avaient déjà commencé à se ranger de leur côté. La plupart des gens étaient rentrés chez eux. A son retour de Gitarama , Callixte nous a réunis à nouveau : « Luttez. Vous n’avez pas d’autre choix. J’ai essayé de voir si vous pouviez aller au Burundi mais tous les chemins sont bloqués. On ne peut pas traverser la frontière. Vous voyez que même les policiers commencent à m’abandonner. Ils veulent tuer, comme le font les Interahamwe ». J’ai compris que la situation était grave et je suis allé à Kabgayi.

Callixte est venu à Kabgayi vers le 21 avril. Il rentrait d’une réunion de bourgmestres à Gitarama. Il m’a dit : « Soyez courageux. Même à Mugina, nous tenons encore. Mais je ne suis pas sûr de les retrouver vivants parce que les policiers veulent aller du côté des Interahamwe. Je ne sais pas quoi faire ». Après ces mots, il est rentré.

Il est passé par la commune de Ntongwe chez le Bourgmestre Charles Kagabo. Ce dernier l’avait soi-disant invité pour élaborer des stratégies de sécurité ensemble. Mais Kagabo voulait l’éliminer. Il avait organisé un complot avec les réfugiés burundais de Nyagahama, dans la commune de Ntongwe. Quand Callixte est passé, les réfugiés l’ont descendu et l’ont abattu à bout portant.

Callixte avait refusé d’exécuter les ordres du major Jean Damascène Ukurikiyeyezu qui venait d’être nommé Préfet de Gitarama. Ce dernier avait dit, au cours d’une réunion, qu’il fallait éliminer tous les Tutsi et leurs complices. Callixte s’y était opposé. Or, comme il savait que Callixte était sous-lieutenant, il devait tout faire pour l’éliminer afin de pouvoir exécuter le génocide sans gêne.

La femme de Callixte a fui quand elle a appris que son mari avait été tué. Elle travaillait à l’ONATRACOM (Office National de Transport en Commun) juste après le génocide.

Témoignage recueilli à Mugina le 6 janvier 2003,
Par Pacifique Kabalisa.