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Témoignage J022

Le Bourgmestre Callixte a organisé la résistance mais après sa mort, les Hutu qui lui obéissaient ont changé de camp.

Je connaissais le Bourgmestre Callixte Ndagijimana bien avant le génocide. Il était natif du secteur de Bigungu, de la commune de Mugina. Après sa nomination au poste de Bourgmestre, il s’est acquitté convenablement de sa tâche, essayant d’apporter des solutions aux problèmes des habitants.
Durant les deux ans qu’il a passés à ce poste, aucun habitant n’a entendu de mauvaises choses le concernant.

Après la mort du Président Habyarimana, le Bourgmestre nous a très bien défendus, d’autant plus qu’il avait interdit aux Interahamwe et aux autres Hutu de faire comme partout ailleurs, de massacrer les Tutsi.

Toutefois, cette interdiction n’empêchait pas les rumeurs de circuler, faisant état des massacres contre les Tutsi. Les massacres ont commencé à Kigali et se sont vite étendus dans la commune voisine de Runda. Les réfugiés ont quitté Runda et nous sont ensuite parvenus, couverts de blessures et de traces de coups, au cou ou à la tête.
Cette situation aggravait notre panique. C’est pour cette raison que certains parmi nous ont pris la direction de la paroisse, en vue d’y trouver une protection. C’était entre le 15 et le 20 avril.

Comme le Bourgmestre voyait que la situation était désastreuse à Runda et qu’elle s’étendrait inévitablement chez nous, il a organisé une réunion au cours de laquelle il nous a demandé d’organiser des équipes chargées de faire des rondes nocturnes pour nous protéger. Lui-même était régulièrement présent dans ces rondes.

Pendant ces veillées comme il était lui-même un ancien militaire, il avait son fusil, de même que ses policiers. A ce moment-là, les Hutu et les Tutsi étaient encore solidaires et ils montaient la garde ensemble. Le Bourgmestre plaçait surtout les équipes de surveillance à la frontière de notre commune.

Les Interahamwe de Runda ont alors monté un complot afin de massacrer les Tutsi de la commune de Mugina. L’équipe dans laquelle se trouvait le Bourgmestre Callixte est parvenue à les repousser. Les assassins de Runda ont eu peur de notre organisation, d’autant plus qu’ils voyaient bien que nous étions soutenus par le Bourgmestre.

Cette collaboration de la population avec le Bourgmestre rassurait la population ; notre commune a très vite été surpeuplée de rescapés venus d’autres communes, notamment venus de Runda et du Bugesera.

Les autres autorités, qui soutenaient les massacres, ont cherché comment faire pour assassiner le Bourgmestre Callixte, afin de pouvoir exterminer les Tutsi de Mugina. Elles ont expédié un groupe de gens pour l’assassiner. L’un de ces assassins s’est alors faufilé au milieu de la foule, alors que le Bourgmestre tenait une réunion de sécurité.

Lorsqu’il s’est apprêté à orienter son pistolet et à tirer sur lui, il a été démasqué. Il a tenté de se sauver, mais en vain. Il a été pris et fusillé ensuite par le Bourgmestre lui-même, avec le pistolet qu’il avait amené. Callixte avait tout fait pour nous protéger et il nous rassurait sur le fait que de son vivant, personne ne porterait atteinte à notre vie.

Ses policiers lui obéissaient et nous protégeaient également. Nous étions souvent partis sur nos collines pour aller chercher à manger mais nous ne pouvions pas y passer la nuit car nous craignions les attaques nocturnes.
Presque chaque soir, Callixte prenait son véhicule et faisait le tour de tous les secteurs pour s’enquérir de la situation de sécurité, mais aussi pour encourager les équipes désignées pour la ronde nocturne.

Un jour, le Bourgmestre de la commune de Ntongwe l’a invité à se rendre à une réunion à Gitarama, où tous les bourgmestres étaient conviés. Il s’agissait en fait, d’une occasion pour nous massacrer.
Callixte nous avait expliqué qu’il allait à Gitarama pour une réunion mais qu’il allait revenir le soir et que nous ne devions pas avoir peur. Cette invitation était fausse parce qu’aucune réunion n’était prévue. C’était une façon de le faire sortir de chez lui pour le massacrer.

Et c’est ce qui est arrivé : une embuscade lui a été tendue sur la route qu’il a empruntée pour aller à Ntongwe. Il est mort avant même d’arriver. Dès que nous avons appris la nouvelle, nous avons compris que notre propre mort suivrait.
Certains parmi nous ont commencé à fuir. Moi-même, j’ai pris la direction de Kabgayi.

Le 22 avril 1994, les massacres ont eu lieu ici, à la paroisse, alors que moi j’étais déjà à Kabgayi. A la paroisse, il y avait une multitude de gens venus de Runda, de Mugina, de Ntongwe, voire même du Bugesera.

La mort du Bourgmestre Callixte a facilité la pénétration des Interahamwe dans notre commune pour massacrer les Tutsi. S’il n’était pas mort, les Hutu et les Tutsi seraient restés solidaires mais cette solidarité a vite tourné en désillusion.
Les mêmes Hutu ont aidé les Interahamwe à nous exterminer. Callixte fut un héros. Nous prions le bon Dieu pour qu’il le mette dans l’Assemblée des Saints.

Témoignage recueilli à Mugina le 25 mars 2002,
Par Pacifique Kabalisa.