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Témoignage J023

Aidés par le Bourgmestre Callixte, les Tutsi de Mugina sont morts dignement car ils ont résisté.

Callixte Ndagijimana était un ami de mes enfants. Il venait souvent leur rendre visite. Mais je ne connaissais pas ses parents. Pendant le génocide, Callixte était Bourgmestre de la commune de Mugina. Il venait de se marier.
Ici, les Interahamwe sont venus de Rugarika dans la commune de Runda. Dans cette commune, ils ont commencé à tuer les Tutsi juste une semaine après l’assassinat de Habyarimana le 6 avril 1994.

C’est à ce moment-là que les Tutsi de Runda ont afflué dans la commune de Mugina. Le Bourgmestre Callixte Ndagijima les a accueillis. Trois jours après l’arrivée des Tutsi de Runda, les Interahamwe de Runda ont tenté d’attaquer notre commune.

Callixte a organisé une défense pour les repousser grâce aux policiers et à la population. Mais les Interahamwe étaient très forts, à tel point qu’au bout de deux jours, les policiers de Mugina ont déposé les armes. La population s’est repliée à la paroisse de Mugina.

Dans cette paroisse, il y avait des Tutsi et des Hutu. Callixte est venu à la paroisse et a tenu une réunion. Au cours de celle-ci, il a demandé à la population d’organiser la résistance. « Protégez-vous », disait-il. Il a pris tous les jeunes garçons et les hommes et leur a dit que ceux-ci devaient tout faire pour que les Interahamwe n’entrent pas dans notre commune.

Il y avait beaucoup de Tutsi qui venaient des communes voisines : de Runda, de Musambira, de Nyamabuye, de Ntongwe et du Bugesera. Ils venaient en masse parce qu’ils avaient entendu dire que Callixte était contre le génocide. Callixte a continué à nous protéger. Il a distribué quelques fusils aux jeunes garçons qui devaient l’aider.

Quand les Interahamwe ont remarqué que Callixte était contre l’extermination des Tutsi, ils ont organisé un complot pour l’éliminer. C’est ainsi que deux Interahamwe venus de Rugarika, dans la commune de Runda, ont tenté de tirer sur lui quand il tenait une réunion à la paroisse.

Par chance, les jeunes Tutsi les ont surpris avant qu’ils ne tirent. La population a poursuivi ces Interahamwe. Un de ces Interahamwe a été tué à la paroisse, tandis qu’un autre a été achevé tout prêt du centre commercial de Mugina. Ce jour-là, les prêtres de la paroisse sont partis sans nous dire au revoir.

Après le départ des prêtres, des Hutu originaires de Mugina et venus de Kigali, sont venus dire à leurs frères Hutu qui étaient à la paroisse, de se désolidariser des Tutsi. Que tout Hutu devait rentrer chez lui. Tous les Hutu sont partis immédiatement. Seul Callixte est resté avec nous. Il nous disait : « Priez et luttez jusqu’au dernier ». Nous avons lutté pendant trois jours.

Ensuite, le préfet a invité tous les bourgmestres à une réunion à Gitarama, mais je ne me rappelle plus la date. Au cours de cette réunion, le préfet a expliqué à tous les bourgmestres qu’il fallait laisser les Interahamwe exterminer les Tutsi. Il paraît que Callixte s’est opposé à cette idée.

Le préfet a organisé un complot pour se débarrasser de lui : il a mis des Interahamwe sur les deux axes où Callixte devait passer en rentrant chez lui. Les uns étaient à Rugobagoba, tandis que les autres étaient à Ntongwe.

Au retour de la réunion, Callixte Ndagijimana est allé à Ruhango. Le Bourgmestre de Ntongwe est allé demander aux réfugiés Hutu burundais, qui étaient à Nyagahamwa, de lui tendre une embuscade.

Ils l’ont tué ce jour-là.
Je ne connais pas les conditions dans lesquelles ils l’ont tué mais on dit qu’ils ont tiré sur lui après l’avoir fait sortir de sa camionnette.

Après la mort de Callixte, les Interahamwe sont venus en jubilant à la paroisse. Ils ont commencé à tirer partout. C’était un milicien qui dirigeait toutes les opérations. Il a commencé par nous affamer. Les Interahamwe nous ont empêchés d’aller chercher à manger ou d’aller puiser de l’eau. Les jeunes n’avaient plus de forces pour résister.

Certains Interahamwe avaient des fusils et des lances, tandis que d’autres utilisaient des machettes et des massues. L’église était pleine de sang et de cadavres. Je ne pouvais pas m’imaginer que les prêtres allaient oser encore dire la messe dans cette église. C’est vrai qu’il n’existait plus d’interdits…

J’ai perdu presque toute ma famille pendant le génocide. Trois de mes enfants ont été tués à la paroisse par des grenades. L’un d’entre eux a été achevé par les Interahamwe avec une machette devant moi, à l’entrée de l’église. Il était avec mon petit-fils, dont le sang est tombé sur ma poitrine.

J’avais gardé ce tricot mais ses sœurs rescapées l’ont jeté plus tard à mon insu. Elles ne supportaient pas de voir ce tricot. Je suis restée seule avec deux belles-sœurs et leurs trois filles.Mon mari est mort une année avant le génocide. Après sa mort, mes fils s’occupaient de moi. Ce sont eux qui étaient devenus " mon mari ". Donc actuellement, je suis doublement veuve.

Les Tutsi de Mugina sont morts dignement. Ils ont résisté. Mais les Interahamwe étaient plus forts que nous. Ils nous ont fait sortir de la paroisse. Ils ont mis les garçons et les hommes d’un côté et les femmes de l’autre. Ils ont commencé à les tuer avec des machettes. Ils les ont fait d’abord se coucher sur le ventre.

Personne n’a crié sauf deux enfants. L’un a dit : « Au nom de Dieu, je ne serai plus Tutsi ». Un autre m’a dit : « Ah… Maman… ». C’était mon petit-fils. J’ai demandé à celui qui venait de le tuer de l’achever. Il l’a fait. Moi, ils m’ont frappée à mort et m’ont laissée à la paroisse. Je suis restée là jusqu’à l’arrivée du FPR-Inkotanyi (Front Patriotique Rwandais-Inkotanyi) au mois de juin 1994.

Témoignage recueilli à Mugina le 31 janvier 1997,
Par Pacifique Kabalisa.