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Témoignage J024

Kamanzi a préféré mourir avec les Tutsi plutôt que de rester auprès de des Hutu qu’il qualifiait de « criminels ».

Kamanzi était ami avec de jeunes garçons Tutsi ; il était très souvent avec nous. C’était un garçon agréable et qui s’entendait avec tout le monde. Il était très différent de ses frères et sœurs. Pour preuve, ses frères étaient partisans de la CDR (Coalition pour la Défense de la République) et du MRND (Mouvement Révolutionnaire National pour le Développement) alors que Kamanzi était membre du Parti Libéral, P.L.

Au début, on pensait qu’il venait pour une mission parce qu’on ne comprenait pas comment un Hutu pouvait intégrer le PL. Par après, nous avons remarqué que ce garçon était généreux et ne voulait pas pactiser avec des criminels.

Tout a changé après la mort de Habyarimana le 6 avril 1994. Les Hutu ne voulaient plus parler aux Tutsi. A ce moment-là, les massacres avaient déjà commencé dans les communes voisines, comme à Murambi et à Bicumbi.

Quelques jours après la mort de Habyarimana, notre conseiller Dominique Karangwa a commencé à distribuer les armes aux Interahamwe et aux Hutu. Ces derniers ont immédiatement commencé à chasser les Tutsi et piller leurs biens et leur bétail.

Tout au début, nous avons cru que la situation allait rapidement se normaliser. Nous avons tenté de leur opposer une résistance. Kamanzi était de notre côté. Il ne soutenait pas les positions de ses frères Hutu.

Kamanzi a accepté de cacher trois de ses amis. Il est allé les cacher chez lui à la maison. Moi, je suis allé immédiatement à Gishali, dans la commune de Muhazi.
Quand Kamanzi et ses amis sont arrivés chez son propre père, celui-ci les a chassés. Il disait qu’il ne pouvait pas cacher les Inyenzi. Ils ont donc pris le chemin de Gishali. Kamanzi ne les a pas abandonnés. Il est venu là où nous étions à Gishali. Il disait qu’il ne voulait pas rester avec les " animaux " [les Hutu].

Il y avait beaucoup de réfugiés à la commune. Nous n’étions pas non plus sûrs de notre sécurité. Il y avait également des Hutu parmi les réfugiés, mais ils rentraient chaque jour chez eux. Seul Kamanzi restait avec nous.
Il était parmi nous le 15 avril, lorsque les militaires et les Interahamwe sont venus nous attaquer. Quelques jours avant cette attaque du 15 avril, nous avons demandé à Kamanzi de rentrer chez lui. Il a de nouveau refusé. Pour lui, il n’était pas question d’aller vivre avec des criminels.

Les Interahamwe ont commencé par nous affamer. Entre-temps, ils lançaient de petites attaques pour savoir si nous avions des armes ou pas. Nous avons encore demandé à Kamanzi de partir. Il a refusé. Il nous a dit : « Je mourrai avec vous ! Si vous ne voulez pas de moi, tuez-moi ! » Nous n’avons rien compris. Mais nous l’avons laissé faire.

Le 15 avril 1994, vers 2 heures de l’après-midi, un véhicule plein de militaires est arrivé. Les Interahamwe étaient déjà tout autour de la commune. Quand nous avons vu ces militaires, nous avons cru qu’ils venaient nous protéger.

Ce n’était pas le cas. Ils venaient plutôt prêter main forte aux Interahamwe. Les massacres ont commencé à 14 heures et se sont terminés à 18 heures. Ils ont utilisé des grenades, des fusils et des machettes.

Après leur départ, nous – les rescapés – nous sommes rassemblés. Nous avons décidé de quitter Gishali. Les uns sont allés à Rwamagana et les autres à Murambi.

Kamanzi était dans le groupe de ceux qui avaient pris la décision de partir vers Murambi. Mais il n’a pas pu traverser directement. Il avait raté le premier bateau ; il a dû attendre. Quand le bateau est revenu, Kamanzi est monté dedans avec d’autres rescapés de Muhazi.
Malheureusement, les Interahamwe ont tiré sur le bateau en début d’après-midi. Une seule personne a survécu. Kamanzi est mort parmi ces Tutsi.

Après le génocide, nous sommes rentrés chez nous. Nous avons organisé l’enterrement des restes de nos parents et amis qui ont été massacrés. Nous l’avons fait également pour Kamanzi qui avait accepté de mourir avec les Tutsi.

Si tous les Hutu avaient refusé de tuer les Tutsi, comme Kamanzi l’a fait, le génocide n’aurait pas eu beaucoup d’ampleur, quand bien même les autorités étaient derrière les Interahamwe.

Témoignage recueilli à Muhazi le 9 février 1997,
Par Pacifique Kabalisa.