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Témoignage J025

Alors que son père avait peur d’être pris pour un complice des Tutsi, Kamanzi, lui, est allé lutter à leurs côtés.

Après la mort de Habyarimana, le 6 avril 1994, les Hutu de Kabare sont devenus furieux. Ils ne nous parlaient plus, sauf Kamanzi qui avait une boutique ici à Gasave.
Le 7 avril 1994, les Interahamwe ont dépouillé le vétérinaire qui rentrait de Kabarondo. Quand ce dernier est arrivé ici, il nous a demandé conseil. Il voulait aller réclamer ses biens. Pendant qu’on discutait, Kamanzi est venu et nous a dit que les Interahamwe étaient décidés à exterminer tous les Tutsi.

A partir du 7 avril, j’ai passé la nuit dans un buisson qui était à côté d’ici. Il y avait une interdiction de bouger. Je ne pouvais pas aller ailleurs. Même les véhicules ne circulaient pas. Kamanzi nous a apporté quelque chose à boire ou à manger dans notre cachette.

C’est surtout à partir du 12 avril 1994 que Kamanzi a manifesté sa générosité envers les Tutsi. Ce jour-là, les Interahamwe étaient enragés. Nous avons décidé de quitter les buissons pour aller nous cacher dans les marais, près du lac Muhazi. Les Interahamwe nous attendaient là.

Nous avons rebroussé chemin et nous sommes allés du côté de Nsinda. Il y avait aussi une barrière tenue par les Interahamwe. Nous sommes redescendus vers le lac Muhazi. En chemin, Kamanzi m’a appelé : « Viens ici. Ne va pas dans le marais. Les Interahamwe savent que des Tutsi se cachent dedans ».
J’étais avec d’autres garçons de ma cellule, celle de Rukoma, quand Kamanzi m’a appelé. Il nous a pris pour aller nous cacher chez son frère. Mais son père a refusé. Il nous a chassés en disant que nous allions l’exposer.

Alors que nous arrivions chez Kamanzi, son père gardait les vaches non loin de la maison. Quand son fils nous a interpelés, le père a tout suivi. Il a répliqué immédiatement et a dit : « Mon fils Kamanzi, ne m’entraîne pas dans cette guerre. Je ne veux pas être accusé d’être complice des Tutsi ».
Kamanzi n’a pas cédé aux menaces de son père. Il nous a demandé d’entrer dans la maison. C’est alors que son frère aîné est venu avec une machette. Kamanzi lui a dit : « Si tu touches à ces gens, tu vas me voir ».

Quand nous avons vu le frère de Kamanzi venir avec une machette, nous avons compris que nous risquions beaucoup. Nous avons décidé d’aller à Gishali.
Au bureau de la commune de Muhazi, Kamanzi est venu et m’a pris par le bras. Il a dit à son père qui était tout près de nous : « Toi et ton fils, vous êtes méchants. Pourquoi voulez-vous livrer ces innocents ? Je pars avec eux. Je reviendrai avec eux ou je mourrai avec eux ». Nous avons continué notre chemin jusqu’à la commune. Nous sommes arrivés à la commune le jour-même, le 12 avril, à 11 heures du matin.

A la commune, il y avait beaucoup de Tutsi qui venaient des communes voisines de Muhazi. Il y avait des policiers qui assuraient leur sécurité. Nous avons cru que notre sécurité était garantie, mais les choses ont changé au bout de trois jours.

Le 13 avril, nous avons demandé à Kamanzi de rentrer à la maison. Il a refusé. Il nous disait qu’il ne pouvait pas aller dans le camp des sauvages criminels.
Le 14 avril, nous lui avons dit la même chose. Kamanzi s’est fâché et nous a dit : « Si vous voulez, tuez-moi vous aussi, mais ne me demandez pas d’aller vivre avec ces animaux !  » Personne ne lui a plus répété cela. Il est resté avec nous jusqu’à sa mort.

Le 15 avril 1994, les policiers qui assuraient notre sécurité se sont joints aux Interahamwe et aux militaires de la garde présidentielle qui venaient nous attaquer. Ces militaires étaient à bord d’un camion du MINITRAPE (Ministère des Travaux Publics et de l’Energie). Ils ont commencé à tirer sur nous à 15 heures.
Nous avons tenté de résister mais nous n’avions pas d’armes. Nous n’avions que cinq fusils que nous avions trouvés à la commune. Avec ces fusils, nous avons pu tuer un militaire à 17 heures. Les Interahamwe et les autres militaires se sont repliés. Ils ont laissé beaucoup de morts derrière eux.

Vers 18 heures, nous avons pris la direction du lac Muhazi. Nous voulions rejoindre le FPR-Inkotanyi (Front Patriotique Rwandais-Inkotanyi) de l’autre côté du lac. Kamanzi était toujours avec nous. Il a combattu avec nous au bureau de la commune de Muhazi.

Mais au lac, il y avait beaucoup d’Interahamwe qui venaient de Murambi. Ils étaient dirigés par un adjudant qui s’appelait Mutabaruka ainsi que le conseiller Munyabuhoro du secteur de Gakoni. Ils nous ont encerclés à 5 heures du matin.
Nous n’avions d’autres choix que de traverser à la nage. Je suis entré dans l’eau au même moment que Kamanzi. J’avais pris un tronc de bananier pour pouvoir traverser vite. Kamanzi savait mieux nager que moi. Il m’a devancé. Il a rejoint le bateau au milieu du lac.

Les Interahamwe ont tiré sur ce bateau. Une seule personne a survécu et Kamanzi est mort sous mes yeux. C’était le 16 avril 1994, à 2 heures de l’après-midi.

Kamanzi était un garçon gentil et qui aimait tout le monde. Il avait une boutique ici ; il était toujours à l’aise. C’était un garçon plein d’humour. Très souvent, il était avec les Tutsi. Il était par ailleurs membre du PL (Parti Libéral).

Témoignage recueilli à Muhazi le 9 février 1997,
Par Pacifique Kabalisa.