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Témoignage J026

Si les autres Hutu avaient eu le cœur de Kamanzi, le génocide n’aurait pas eu lieu.

Le jeune homme Kamanzi et moi, nous nous connaissions suffisamment parce que nous avions partagé le même métier de commerçant. Parfois, nous allions ensemble à Rwamagana, à Kigali, à Kayonza ou ailleurs, pour chercher des marchandises. Dans ces voyages, nous avions de bonnes relations, nous nous donnions réciproquement des conseils.

En tous cas, je voyais qu’il était bon. A part le fait que nous exercions le même métier, Kamanzi était mon voisin. J’étais légèrement plus âgé que lui, alors tu comprends bien pourquoi nous avons été éduqués ensemble. Kamanzi aimait tout le monde et était sociable. C’est ce qui le différenciait de ses frères, qu’on reconnaissait par leur méchanceté.

Après la mort de Habyarimana le 6 avril, je n’ai pas voulu rentrer et j’ai commencé à partager le lit avec Paul Kamanzi. J’ai agi ainsi parce que j’avais peur d’être mis à mort, même si les tueries n’avaient pas encore commencé.
Dans notre région, un climat de tension est apparu entre le 8 et le 10 avril 1994. Les gens ont commencé à se diviser, en fonction de leurs ethnies. Et les autorités ont commencé à donner des armes à feu, aux Hutu seulement.

Dans certaines communes, notamment dans la commune de Murambi, dans la préfecture de Byumba, les tueries avaient déjà commencé et les maisons avaient été incendiées. Les gens de ces communes, qui avaient échappé à la mort, se sauvaient vers notre région à Muhazi, parce que les tueries n’y étaient pas encore arrivées.

Après avoir vu que la situation devenait compliquée et que j’étais parmi ceux qui étaient poursuivis, j’ai pris la décision de fuir à temps. J’avais eu très peur.

C’est dans la nuit du 11 avril 1994 que les fugitifs de Mukarange ont atteint cette région. Pour que je puisse fuir, Kamanzi m’a donné son veston et moi, je lui ai laissé mon tricot, avec lequel je ne pouvais arriver nulle part. Ensuite, je me suis réfugié à Ruhunda, dans la commune de Muhazi. « Si c’est chez les autorités, nous n’aurons pas d’ennuis », pensions-nous. Le 12 avril, là où nous habitions, je crois qu’il y a eu des affrontements, parce que beaucoup de gens se sont enfuis vers la commune de Muhazi.

Avant de partir vers l’inconnu, des jeunes amis de Kamanzi ont été amenés à sa famille. Arrivés là-bas, son père et ses frères les ont chassés, disant qu’ils ne voulaient pas d’Inyenzi chez eux. Ils ont ajouté que, s’ils voulaient résister, ils risquaient leur vie. Kamanzi a insisté en faveur de ses amis, mais en vain.
Pour cette raison, il a décidé de partager avec eux le calvaire. Lui-même a dit qu’il ne pouvait pas rester avec ces sauvages. C’est ainsi que Kamanzi s’est enfui avec les Tutsi.

Le 12 avril 1994, il a été décrété que les fugitifs devaient se réfugier au bureau communal pour y être protégés. Là-bas, il y avait beaucoup de déplacés venus des communes de Bicumbi, Gikoro, Murambi, Mukarange et d’ailleurs.
Ce jour-là, nous étions avec les Hutu.

Par la suite, la situation a été clarifiée et les Hutu sont rentrés parce par ce qu’on ne cherchait que les Tutsi. Puis, j’ai dit à Kamanzi : « Est-ce que tu ne peux pas rentrer, toi aussi, puisqu’on cherche les Tutsi seulement ? » Au lieu de me répondre, il a pleuré. Tout ce temps, il a toujours été mon bon compagnon.

Là où nous étions, nous ne pouvions pas trouver de quoi manger. Mais Kamanzi est sorti pour m’acheter de la nourriture cuite, là où il pouvait la trouver, loin dans la campagne.

Après le retour de tous les Hutu, je lui ai encore dit : « Tu vois qu’on va nous tuer, pourtant tu n’es pas compté parmi les poursuivis, est-ce que tu ne peux pas rentrer pour ne pas mourir pour rien ?  ». Il a encore pleuré et m’a dit qu’il ne pouvait pas retourner chez ces sauvages.
Il a ajouté qu’il était prêt à subir le même sort que nous et disait qu’il savait que nous allions mourir injustement. Il a dit : « Si vous êtes sauvés, je serai sauvé ; si vous mourez, je mourrai avec vous  ». Dans ces bâtiments de la commune, nous étions plus de 2.000 personnes.

En date du 14 février 1994, les Interahamwe nous ont attaqués et nous nous sommes défendus avec des pierres. Kamanzi était à nos côtés. Ces Interahamwe n’ont pas pu entrer et nous tuer, raison pour laquelle ils ont rebroussé chemin. Malgré cela, nous voyions le sort qui nous attendait : l’extermination.

C’est en date du 15 avril 1994, à midi, qu’une attaque terrifiante de civils, d’Interahamwe et même de militaires a été lancée contre nous. Ces militaires sont venus en camion de couleur jaune du MINITRAPE (Ministère des Travaux Publics et de l’Energie). Ils ont soudainement tiré sur nous. Les autres nous tuaient à coups de machettes, jusqu’à ce qu’ils se fatiguent et rentrent le soir.

Après être rentrés, nous, les survivants, nous avons cherché comment nous sauver. Paul Kamanzi, lui aussi, avait pu survivre à l’hécatombe. Alors que nous nous sauvions, nous pouvions le faire individuellement ou en équipe. Kamanzi, quelques jeunes gens (des filles et des garçons) et moi, nous nous sommes dirigés vers le lac Muhazi, voulant nous rendre dans la commune de Murambi.

Nous sommes arrivés au lac Muhazi à la tombée de la nuit. Nous avons vu une pirogue incapable de nous transporter tous en une fois. J’ai demandé à Kamanzi que nous partions dans le premier tour mais il a refusé, ne voulant pas abandonner les autres. Puis, il a ajouté : « Même là-bas, où vous allez, c’est chez les Interahamwe ; partez, nous viendrons demain ». Nous, nous sommes partis immédiatement et Kamanzi est resté avec les autres.

Le lendemain matin, le 16 avril 1994, ils ont pris la pirogue et sont partis. Mais la tempête les a fait circuler sur le lac, raison pour laquelle les Interahamwe les ont vite vus. Ils étaient de part et d’autre du lac. Ils ont tiré sur eux jusqu’à ce qu’ils s’assurent que tout le monde soit mort. Il n’y a eu qu’une seule survivante. Elle était d’ailleurs une amie de Kamanzi. Sinon, tous les autres y ont péri, y compris lui.

Kamanzi a été un homme brave, jusqu’à ce qu’il soit mis à mort, pour nous. Si les autres Hutu avaient eu un cœur comme celui de Kamanzi, le génocide n’aurait pas été possible. Tous les membres de la famille de Kamanzi ont été des génocidaires et ont fui le pays, sauf leur sœur. Kamanzi combattait contre les Interahamwe, parmi lesquels étaient ses frères, qui voulaient d’ailleurs le tuer.

Après la guerre, nous n’avons pas pu trouver le corps de Kamanzi et nous nous sommes contentés de lui consacrer une messe de requiem.

Témoignage recueilli à Muhazi le 9 février 1997,
Par Pacifique Kabalisa.