Centre pour la prévention des crimes contre l'humanité

Accueil / Les témoignages / Témoignage J028

Témoignage J028

Maman Domitilla a chassé les miliciens en les menaçant de mauvais sorts.

Ici, le génocide a commencé au mois d’avril 1994. Je ne me rappelle plus de la date de la mort de Habyarimana. Je sais néanmoins que sa mort a provoqué une panique généralisée dans notre commune de Ntongwe. Tout est venu de Mayaga.

En effet, la situation s’est détériorée vers la fin du mois d’avril 1994. La population a commencé à fuir vers le 22 avril 1994. Je suis allé à Gitisi, près de Nyamagana. Quelques familles Tutsi venaient d’être tuées. Elles ont été tuées au bureau de la commune de Tambwe.

Avant de fuir, je savais que Karuhimbi, alias Maman Domitilla, avait caché des Tutsi. Parmi les Tutsi qui se cachaient chez elle, il y avait l’actuel bourgmestre de la commune de Ntongwe.
Je crois que cette vieille a caché, en tout, quatre Tutsi. Mais ils ne sont pas restés chez elle jusqu’à la fin du génocide.

Ntaganira a passé trois semaines chez Maman Domitilla, puis il est allé se cacher dans le quartier islamique (le camp Swahili), dans la commune de Tambwe, où se cachaient d’autres gens.
Une jeune fille est restée chez Maman Domitilla jusqu’à l’arrivée du FPR-Inkotanyi (Front Patriotique Rwandais-Inkotanyi). Je l’ai laissée là-bas quand j’ai fui, puis je l’ai retrouvée à la fin du génocide.

La population craignait cette femme. Elle pensait qu’elle avait des esprits démoniaques. Je me rappelle qu’elle disait aux Interahamwe qui voulaient tuer les Tutsi : « Si vous osez entrer, je vais envoyer mes " Nyabingi " [esprits doués de pouvoirs maléfiques], vous mourrez tous ». Elle entrait et faisait du bruit avec une sorte de gourde, une calebasse pleine de pierres.

Les miliciens pensaient que cette vieille avait effectivement de mauvais esprits dans sa maison. Cette vieille s’est beaucoup dépensée pour les Tutsi. C’était elle qui les nourrissait, malgré le fait qu’elle était, elle aussi, très pauvre. Elle avait un petit jardin très peu fertile. Elle faisait un peu de commerce pour trouver de quoi nourrir les gens qu’elle cachait.

La famille de Maman Domitilla était nombreuse. Mais comme c’était une femme généreuse, elle partageait ce qu’elle avait avec tous les gens qui étaient chez elle. Elle ne connaissait pas les gens qu’elle a cachés, sauf son voisin. Les autres venaient de Kinazi.

Karuhimbi a toujours été une bonne maman. Pendant le génocide, elle a caché les Tutsi parce qu’elle ne soutenait pas le plan de génocide. Elle ne s’est jamais impatientée et n’a jamais été tentée de livrer les Tutsi qu’elle cachait.

Les miliciens Interahamwe venaient très souvent fouiller partout dans les maisons. Ils soupçonnaient tout le monde. Quand ils venaient, j’en avisais Karuhimbi pour qu’elle prenne toutes les précautions nécessaires. Sa seule arme était la calebasse pleine de pierres. Elle leur disait qu’il s’agissait de ses esprits Nyabingi et qu’ils criaient. Il faut dire que bien avant le génocide, cette vieille était une guérisseuse. Mais cette fois-là, elle trompait les Interahamwe en leur disant : « Venez, vous verrez ; vous mourrez ! »

Karuhimbi était courageuse. Personne d’autre n’a caché les Tutsi. Moi-même, j’ai chassé mon parrain et lui ai demandé d’aller se cacher chez les musulmans. Elle, en revanche, a pris le risque de les cacher dans sa maison. Elle s’est exposée plus que tout le monde dans notre secteur.

Une autre personne qui a essayé de cacher les Tutsi, s’appelait Shabayiro.
Mais son frère les a livrés à la dernière minute. Shabayiro avait caché une vieille de Tambwe et un garçon que je ne connaissais pas.

Témoignage recueilli à Ntongwe le 11 janvier 1997,
Par Pacifique Kabalisa.