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Témoignage J029

Même si sa résistance a eu des failles, Maman Domitilla a été très courageuse.

Pendant le génocide, je me suis cachée chez Maman Domitilla. Cette vieille était la voisine de mon frère qui habitait à Musamo. Je suis arrivée chez elle vers la fin du mois d’avril.
Mais quand le génocide a commencé, j’étais chez moi à Mutima, dans la commune de Ntongwe.

Tout a commencé avec la mort de Habyarimana. Les Interahamwe ont immédiatement commencé la chasse aux Tutsi. Mon mari a été parmi les premières victimes. Ceux qui l’ont tué étaient les mêmes miliciens qui ont aussi détruit ma maison.

De mon côté, j’étais allée me cacher dans les champs de sorgho, dans lesquels j’ai passé trois jours. De ma cachette, je suivais tout. J’ai vu comment les Interahamwe ont enterré mon mari. Ils l’ont d’abord déshabillé, puis l’ont enterré dans un trou où on laissait fermenter le vin de banane. Avant de l’enterrer, ils l’ont fait passer par l’étable (ikiraro) pour, disaient-ils, qu’« il boive le lait pour la dernière fois ».

Après ces trois jours, je suis allée à la commune. Beaucoup de Tutsi s’étaient regroupés au bureau de la commune de Ntongwe. Là, les massacres n’avaient pas encore commencé. Ce n’est que vers le 21 avril, que les responsables des Interahamwe ont donné le coup d’envoi des massacres.

Les jeunes qui étaient avec moi ont pris la décision de fuir vers le Burundi. Je suis partie avec eux. Mais arrivés à Nyamiyaga, la route était déjà bloquée. Nous avons rebroussé chemin. Nous avons donné de l’argent aux Interahamwe qui nous ont escortés jusqu’à Ruhango. J’étais avec ma fille. Je suis immédiatement allée chez Maman Domitilla.

Je connaissais bien cette maman. Elle était la voisine de mon frère. Elle m’a accueillie. Il y avait d’autres Tutsi qui se cachaient chez elle. J’y ai trouvé une jeune fille, qui est actuellement à Kigali, ainsi qu’une femme et une vieille, qu’elle avait cachées dans les caisses de bière qu’elle avait pillées.

Maman Domitilla nous donnait à manger. Mais moi, je ne mangeais pas parce que j’étais malade. Ces Tutsi ne sont pas restés très longtemps chez Maman Domitilla. Ils sont partis deux jours après mon arrivée.

Je suis restée avec un homme, la jeune fille et ma fille. Cette vieille laissait les Interahamwe venir prendre la jeune fille. Ils allaient la violer et la ramenaient chaque jour à 6 heures du matin. Cette fille a trop souffert. Chaque nuit, les miliciens venaient la prendre. Je restais seule avec ma fille et l’actuel Bourgmestre de la commune de Ntongwe.

Quand le petit fils de Karuhimbi est arrivé en provenance de Kigali, il nous a chassés. L’homme et la jeune fille sont restés. Cette fille est devenue la femme de ses garçons.
Maman Domilla m’a envoyée chez ma nièce, mariée à un Hutu musulman. Elle m’a accompagnée. En chemin, elle disait aux Interahamwe que j’étais la sœur de son voisin.

Quand je suis arrivée chez ma nièce, celle-ci a eu peur et a demandé à une fille Hutu que je ne connaissais pas d’aller me cacher chez sa mère. J’ai donné 800 francs rwandais à cette fille qui m’a accompagnée jusque chez elle. J’y ai passé trois jours. Sa mère m’a alors chassée.

Ensuite, je suis allée dans la brousse où j’ai passé toute la nuit. Il pleuvait beaucoup. Le lendemain, je suis allée chez une femme proche de mon frère, qui avait eu un enfant illégitime avec lui. Elle m’a cachée dans son champ de sorgho jusqu’à l’arrivée du FPR-Inkotanyi (Front Patriotique Rwandais-Inkotanyi).

J’ai revu Karuhimbi après le génocide. Elle est venue me demander pardon. Elle m’a dit que c’était son petit-fils qui ne voulait pas de moi. Elle vient souvent nous rendre visite. De toutes façons, Karuhimbi a été plus courageuse que tous les autres Hutu à Musamo.

Témoignage recueilli à Ntongwe le 11 janvier 1997,
Par Pacifique Kabalisa.