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Témoignage J030

Elle-même est pauvre, alors selon Maman Domitilla, ceux qui disent ne pas avoir sauvé de Tutsi par manque de moyens sont de mauvaise foi.

Je suis veuve depuis bien longtemps et au moment du génocide, mon mari était déjà mort et tous mes enfants vivaient à Kigali ; il me restait seulement mes petits-enfants.
Moi, j’ai toujours habité tout près de la route. Je logeais les gens qui venaient de Butare et même de Kibuye, qui venaient chercher du travail ici à Mayaga.

Je suis une vieille pauvre, ma maison n’est pas bien construite, de sorte que personne ne peut penser que je puisse avoir l’idée de cacher quelqu’un. Au début du génocide, en 1994 donc, des gens de toute part ont été tués et les autres ont fui.
C’est dans ce cadre que les gens fuyaient vers chez moi, parce qu’ils voyaient bien que personne ne pouvait me soupçonner.

J’ai essayé de cacher beaucoup de gens. Parmi eux, certains sont devenus bourgmestres et plusieurs autres, dont je ne me rappelle plus les noms, sont soit retournés chez eux, soit ont été tués en cours de route – car il y en a qui passaient une nuit chez moi et repartaient le lendemain.

Tout ce monde donc, je le mettais dans les chambres de ma maison et d’autres, sous mon lit. Quand les Interahamwe venaient, je faisais passer mes gens par une petite porte que j’avais fabriquée à cet effet et je les mettais dans une maison à l’arrière, que j’avais construite pour le bétail.
Les Interahamwe fouillaient la maison et ne trouvant personne, ils repartaient. Après leur départ, je ramenais mes gens dans la maison.

Tous ces gens que je cachais vivaient du produit de la récolte de mes propres champs. A un moment donné cependant, les Interahamwe m’ont attaquée et ont ravagé tous mes champs, de sorte qu’il devenait difficile pour moi de continuer à nourrir un nombre si important de gens.
Parmi les gens que je cachais, il s’en trouvait qui avaient un peu d’argent. Certains m’ont donc donné cet argent et je suis allée au marché pour chercher ce qui pouvait nous faire vivre.

Quand la guerre est devenue compliquée, les Interahamwe étaient déjà dans le Bugesera ; ils m’attaquaient tous les jours, disant que je cachais des gens chez moi. Je m’arrangeais alors pour leur préparer beaucoup à manger et quand ils étaient rassasiés, ils repartaient sans entrer dans ma maison. Ils voyaient ma figure et ma maison négligeable et pensaient que je ne pouvais cacher personne.

Un certain jour, dont je ne me rappelle plus la date, mais c’était au mois de mai, les Interahamwe m’ont attaquée et ils ont même tiré sur ma maison, en me disant de leur donner les gens que je cachais ; je leur ai dit que je n’avais caché personne. Ils m’ont dit de leur donner les filles Tutsi que j’avais pour les violer ; je leur ai dit que je n’avais aucune fille dans ma maison et ils ont voulu y entrer de force.

Devant cette menace, je les ai précédés et je suis allée dans une chambre. J’ai fait bouger les casseroles, j’ai commencé à hurler et j’ai changé de voix quand je suis sortie de la maison. J’ai dit à ces Interahamwe : « Si vous voulez la mort, entrez dans la maison et mes fétiches vont vous avaler ». Je suis retournée dans la maison et j’ai de nouveau fait bouger les casseroles qui sortaient des bruits lourds. Quand je suis ressortie, tout le monde avait fui.

A partir de cette date, aucun d’entre eux n’a osé entrer chez moi et même ceux qui venaient me terrifier n’osaient pas entrer dans la maison, parce que j’étais toujours assise devant la porte, craignant qu’ils viennent en mon absence tuer mes protégés.

J’ai gardé les Tutsi pendant longtemps. Si quelqu’un voulait aller trouver refuge ailleurs, je l’accompagnais jusque là-bas. Je donne comme exemple l’un d’entre eux qui a voulu se réfugier au camp islamique de Ruhango ; je l’ai accompagné la nuit jusque là. Il m’arrivait aussi de les suivre de près pour avoir de leurs nouvelles car des fois, je leur apportais à manger quand j’en avais la possibilité.

Quand les choses sont devenues plus dures, j’ai acheté de l’essence et je me suis dit qu’au cas où ils résisteraient devant mon fameux fétiche en voulant entrer dans la maison, j’allais allumer l’essence et que tout le monde mourrait. Par chance, ils ne sont pas entrés dans la maison, craignant le fétiche.

J’ai continué à aider mes gens, malgré ma pauvreté mais surtout, j’avais du courage. Il m’arrivait même d’aller cacher une partie des gens ailleurs, pour qu’à un moment donné, ils ne meurent pas tous ensemble.

Par chance divine, le FPR-Inkotanyi (Front Patriotique Rwandais-Inkotanyi) a pris Ruhango et aucune personne de celles qui étaient chez moi n’est morte. Elles ont toutes été sauvées, tant celles qui sont restées chez moi que celles qui étaient parties ailleurs. Toutes vivent actuellement.

Les militaires du FPR-Inkotanyi nous ont conduits dans le Bugesera, y compris moi, car le Bugesera avait déjà été libéré. C’est à ce moment que les Interahamwe ont commencé à fuir ; ils sont allés vers Gikongoro.

Pour ma part, je ne peux pas écouter quelqu’un qui me dit qu’il lui a manqué les moyens de sauver quelqu’un d’autre : c’est de la mauvaise foi. Alors que je suis vieille, j’ai pu le faire et j’ai sauvé plus de 17 personnes. Aucun n’est mort.

Si les gens l’avaient voulu, personne ne serait mort, car les gens auraient pu sauver des vies humaines de plusieurs façons. Moi, je pense que manquer de courage pour cacher une personne en danger dans des moments si difficiles, même au risque de sa propre vie, c’est un génocide d’une autre manière.

Moi, je suis prête à aider la justice en dénonçant les génocidaires, malgré le fait que la plupart se trouvent en RdC (République démocratique du Congo). Parmi les plus célèbres, se trouvent l’ex-Bourgmestre de Ntongwe, Monsieur Charles Kagabo, ainsi que les chefs des Interahamwe, Kabangambe et Somayire, et plusieurs autres.

Si jamais je les vois, je le signalerai à la justice. Les gens que j’ai sauvés ne m’ont pas abandonnée ; ils me rendent visite et m’aident souvent. Mais dans tout cela, je n’ai pas fait du bien pour les gens, je l’ai fait pour le bon Dieu.

Témoignage recueilli à Ntongwe le 11 janvier 1997,
Par Pacifique Kabalisa.