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Témoignage J031

L’Abbé Jean Bosco a accueilli les Tutsi et organisé leur autodéfense.

Personnellement, je ne connaissais pas très bien l’Abbé Jean Bosco, donc je ne sais pas grand-chose de lui. J’habitais loin de la paroisse. Toutefois, je le connaissais comme chrétien de cette paroisse de Mukarange où il était curé.
Je ne sais rien de ce qu’il aurait fait de bien ou de mal avant le génocide qui a eu lieu d’avril à juillet 1994. Néanmoins, j’ai entendu dire qu’il était un bon prêtre qui donnait de bons conseils à ses chrétiens.

Je ne me rendais pas souvent à la messe pour savoir comment il vivait avec les gens. Mais ce prêtre n’est pas resté longtemps dans ces milieux de Mukarange. Je pense que si je ne m’abuse, il venait d’y passer environ un an.
Tu comprends donc que les gens n’ont pas eu suffisamment de temps pour le connaître.Cependant, lorsqu’ont éclaté le génocide et les massacres, il s’est révélé être un homme héroïque : il s’est livré pour les Tutsi jusqu’à le payer de sa vie.

Après la mort de Habyarimana, le génocide a été déclenché. Cependant, les massacres ont traîné avant d’atteindre notre région. C’est vers le 9 ou le 10 avril que ces événements ont débuté ici, à Kayonza. Les gens d’ici ont commencé à tuer.

Après avoir constaté que dans les communes de Murambi et de Rukara les maisons avaient été incendiées, les Tutsi ont été pourchassés sur les collines et massacrés à coups de machettes. La commune de Rukara était tellement proche de chez moi que l’on voyait même les gens mourir de là, surtout sur les collines de Nyawera et de Kiyenzi.

Le 9 avril 1994, les Interahamwe des communes de Rukara et de Murambi ont traversé leurs communes pour aider les Hutu d’ici à incendier les maisons des Tutsi et à les tuer à coups de machettes.

Ils ont commencé par la maison d’un enseignant et celle d’un autre. Ils ont démoli leurs maisons mais n’ont pas réussi à les tuer. L’un a trouvé refuge avec sa famille à la paroisse, tandis que l’autre et sa femme se sont réfugiés chez moi, car mon mari Hutu – un ancien gendarme – était ami avec cet homme. Ce jour-là, le 9 avril, ils ont passé la nuit chez nous.

Cette même nuit, le Bourgmestre Célestin Senkware, de la commune de Kayonza, a ordonné la chasse aux Tutsi, leur extermination, ainsi que la prise de tous leurs biens. Il a déclaré que ces ordres provenaient des hautes instances du pays et qu’il devait les faire respecter. Ces paroles, le Bourgmestre les a prononcées au centre commercial de Kayonza, en présence de mon mari qui m’a tout rapporté.

Les Interahamwe qui avaient reçu des entraînements ont commencé à tuer à coup de machettes. Chacun a pris une direction différente, certains dans les buissons, d’autres ailleurs, dans les bananeraies. Durant cette même nuit, ils ne sont pas rentrés chez moi parce qu’ils savaient que j’avais un mari Hutu.

Le 10 avril 1994, l’insécurité a été grandissante dans la commune de Kayonza. Les maisons ont été incendiées, d’autres détruites. Les Tutsi ont été massacrés et la panique s’est généralisée pour tout le monde.

Comme nous avions des Tutsi à la maison, que moi-même j’étais Tutsi et que le Bourgmestre avait ordonné notre totale extermination, j’ai demandé à mon mari d’aller surveiller les attaques, pour savoir d’où elles allaient venir et pour que nous puissions nous réfugier entre-temps à la paroisse, vers laquelle tous les Tutsi se dirigeaient.

Mon mari est parti sans plus revenir et comme il était Hutu, nous n’avions plus confiance en lui. L’un des Tutsi a dit d’abord qu’il n’allait pas supporter de mourir à coups de machettes dans cette maison et prenant sa femme, il est sorti. Par peur de rester seule dans cette maison, j’ai pris mes enfants et je les ai suivis. Etant parvenus tout près de l’asphalte, nous avons vu comment, tout près de nous, au centre de Kayonza, on massacrait les Tutsi à coups de machettes.

Le soir, les incendies des maisons ont diminué en intensité et je n’entendais plus tellement de cris. J’ai profité de cette accalmie pour me diriger très lentement et sans bruit vers la commune de Muhazi où se trouve la paroisse de Mukarange. J’ai traversé la route asphaltée sans le moindre bruit.

Même si la paroisse était toute proche, cela m’a pris deux heures pour y parvenir. En effet, j’y suis parvenue à 21 heures. Les Tutsi qui nous précédaient y étaient déjà arrivés longtemps avant moi. Les prêtres de la paroisse nous ont bien accueillis et nous ont donné à manger. Ils m’ont donné du riz et de la farine de sorgho pour la bouillie des enfants. Ces prêtres étaient les Abbés Jean Bosco Munyaneza et Joseph Gatare.

Les gens rencontrés sur place nous ont alors dit que là aussi, les Interahamwe en provenance de Kayonza et de Rukara, les avaient attaqués, sauf que la défense organisée par les hommes et les jeunes les avait repoussés.

Durant cette nuit, les prêtres ont tenu une réunion au cours de laquelle ils ont demandé aux jeunes et aux hommes d’organiser une autodéfense musclée, chaque fois que les Interahamwe les attaqueraient. Ils leur ont dit aussi de veiller à la ronde nocturne, de rassembler des pierres qu’ils leur lanceraient malgré leurs fusils.

Cette réunion a eu lieu dans l’enceinte du presbytère, où étaient rassemblés tous les réfugiés. Après cette réunion, tous les jeunes sont sortis pour faire la ronde nocturne et même ces prêtres les ont accompagnés. Aucun Interahamwe n’a osé revenir cette nuit-là.

Cependant, le matin du lendemain, le 11 avril 1994, les Interahamwe nous ont attaqués. Ils ont trouvé nos jeunes gens, ainsi que nos maris, préparés pour le combat. Et l’affrontement a eu lieu jusqu’à ce que ces Interahamwe soient repoussés jusqu’à la grande route asphaltée.

Toutefois, il y a eu des morts et des blessés parmi les nôtres puisque les Interahamwe avaient des fusils. Au cours de cet affrontement, même ces prêtres ont combattu contre l’ennemi. J’ai personnellement vu l’Abbé Gatare et l’Abbé Jean Bosco derrière l’église en train de lancer des pierres contre les Interahamwe.

A cause de la peur, moi, j’avais fui avec d’autres personnes dans l’église et c’est de là que j’ai vu ces prêtres par la fenêtre. Après cet affrontement, tous – à part ceux qui étaient morts – nous sommes rentrés dans l’enclos de la paroisse et les hommes nous ont raconté comment s’était déroulé le combat.

Après presque une heure de temps, nous avons vu notre Bourgmestre Célestin Senkware. Il est entré là où nous étions rassemblés et a demandé à l’Abbé Jean Bosco de lui remettre les gens de sa commune, sous prétexte que chez lui, la paix et la sécurité étaient rétablies.
L’Abbé lui a répondu qu’il ne lui donnerait personne, mais qu’il les lui remettrait dès qu’il aurait éteint tous les incendies dans sa commune et arrêté les actes de barbarie chez lui.

Le Bourgmestre a rétorqué ainsi : « Mais en fait, toi, qui est Hutu, en quoi est-ce que tu te préoccupes des Tutsi ? ». Le curé lui a répondu qu’il honorait ses engagements. Senkware est vite rentré dans le véhicule de la commune, mais nous avons vu qu’il partait très fâché et nous nous sommes dit qu’il rentrait pour nous envoyer des Interahamwe.

C’est ce qui s’est réellement passé car après son départ, nous avons vu une jeep militaire pleine de gendarmes qui accompagnaient le commandant de l’époque de la gendarmerie de Rwamagana. Dès qu’ils sont descendus de cette jeep, ils ont commencé à tirer sur nous et à nous lancer des grenades qui ont tué certains et ont démembré les autres. Toutefois, durant cette fusillade, ils étaient en dehors de l’enclos alors que nous étions restés à l’intérieur.

Dès qu’ils ont constaté qu’il n’y avait pas de réplique, ils nous ont obligés à ouvrir. Une fois dans l’enclos, ils ont procédé à la fouille, en disant que nous avions des fusils. Ils ont fouillé partout mais n’ont trouvé aucun fusil. Après la fouille, ils nous ont alignés pour nous compter. Sur ces lignes, nous étions rangés d’après les communes d’origine. Après le dénombrement, ils ont exigé de nous d’exhiber nos cartes d’identité et ont séparé les Hutu des Tutsi.

Ils ont obligé les Hutu à rentrer chez eux. Comme je n’étais pas une Hutu mais que j’étais mariée à un Hutu, ils m’ont comptée parmi les Hutu avec mes enfants. C’est ainsi que j’ai été obligée de rentrer. Dès lors, j’avais compris que c’en était fini pour les Tutsi.

Le commandant a demandé au curé, l’Abbé Jean Bosco, de se laisser conduire à Kibungo ou à Rwamagana mais l’Abbé Jean Bosco a refusé et a déclaré qu’il ne pouvait pas abandonner les brebis qui s’étaient réfugiées chez lui : il préférait mourir avec eux. Il avait d’ailleurs ajouté ces paroles : « Si vous voulez me sauver, sauvez également ces innocents du bon Dieu. Et si, par contre, vous voulez les tuer, alors je serai tué avec eux ».

Nous autres, nous étions donc sortis et nous avons trouvé notre Bourgmestre à l’extérieur, de même que Gatete, le Bourgmestre de Murambi et beaucoup d’autres, assis dans le véhicule. Le commandant, ainsi que d’autres, ont emmené l’Abbé Jean Bosco sous un acacia, planté dans la cour de la paroisse.

Ils ont essayé de le convaincre de laisser mourir ces Tutsi, pour le motif que leur mort avait été décrétée par les hautes instances. L’Abbé a radicalement refusé et leur a dit qu’il accepterait de mourir avec eux plutôt que de les abandonner, puisqu’ils étaient innocents. J’ai moi-même entendu ces paroles, alors que je passais à côté de cet acacia pour rentrer chez moi. Ce qui a suivi ce jour-là, je l’ignore, car j’habite loin de la paroisse.

Le 12 avril 1994, il y a eu beaucoup d’attaques à la paroisse et toutes ces attaques sont parties du centre de Kayonza où elles avaient même été planifiées.

Ces Interahamwe sont parvenus à la paroisse en criant et en sifflant pour terroriser les Tutsi. Ils se sont alors mis à les massacrer à la machette et par fusillade. De chez moi, je suivais ces événements car même si j’étais à distance, j’entendais le crépitement des fusils et voyais la fumée des fusillades. Dans ces attaques, il y avait également des militaires vaincus au front ainsi que des gendarmes.

C’est ce jour-là qu’ils sont parvenus à briser la résistance des réfugiés et à les exterminer. C’est aussi ce jour-là que l’Abbé Jean Bosco est mort, avec la multitude de chrétiens qu’il avait refusé d’abandonner. J’avais appris toutes ces nouvelles par mon mari qui venait du centre de Kayonza. Il m’avait interdit de franchir l’entrée de notre parcelle, par peur que je ne sois tuée à cause de mon identité Tutsi.

Mon mari m’avait aussi dit que l’Abbé Gatare avait été tué à Nyagatovu par les Interahamwe qui l’avaient ramené de chez les Sœurs, où il était allé se cacher après avoir été blessé le 12 avril 1994.

Nous sommes restés à la maison jusqu’au jour où le FPR-Inkotanyi (Front Patriotique Rwandais-Inkotanyi) a pris la commune de Kayonza. Après cette prise de Kayonza, le FPR Inkotanyi nous a amenés dans la commune de Rukara, près de Gahini. Nous y sommes restés jusqu’au jour où tout Kibungo a été pris par le FPR-Inkotanyi. C’est alors que nous sommes rentrés chez nous et avons retrouvé nos biens ; je pense que c’était au mois de mai 1994.

Lorsque nous sommes parvenus à la maison, mon mari a commencé à piquer des crises de folie. J’ai essayé de le faire soigner, mais en vain. Ce n’était pas nouveau, parce que même avant le génocide, il avait des moments de folie, mais néanmoins passagers.
Après le génocide, sa folie a dépassé le stade précédent et comme je ne pouvais plus vivre avec lui, je l’ai fui. Je me suis construit une maison et je l’ai laissé entre les mains de ses frères pour qu’ils le fassent soigner. C’est la raison pour laquelle je ne vis plus avec lui.

L’Abbé Jean Bosco a essayé par tous les moyens de défendre ses chrétiens de la paroisse de Mukarange et il a même donné sa vie pour eux. Nous autres, nous ne pouvons rien faire pour lui, à part prier.
Aussi, nous le comptons parmi les héros que nous commémorons chaque année en date du 12 avril. En plus de cela, chaque chrétien prie pour lui afin qu’il soit un jour canonisé, parce que ce n’est pas n’importe qui, qui peut faire ce qu’il a fait.

Témoignage recueilli à Mukarange le 7 mars 1997,
Par Pacifique Kabalisa.