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Témoignage J032

À plusieurs reprises, les Interahamwe ont proposé à l’Abbé Jean Bosco d’être sauvé, mais il n’a pas voulu abandonner les réfugiés et a lutté jusqu’au bout.

Avant le génocide, je connaissais déjà l’Abbé Jean Bosco Munyaneza. Je l’ai vu pour la première fois à Zaza, là où je faisais mon Petit séminaire. Le Père Jean Bosco y était professeur. J’ai débuté le Petit séminaire en 1993. Durant tout mon séjour au Petit séminaire, j’ai découvert en l’Abbé Jean Bosco, un parent. Il nous aimait tellement. Ce qui augmentait son amour des élèves, c’est le football, qu’il pratiquait en même temps que notre entraîneur. De ce fait, nous l’aimions bien, nous aussi.

C’est l’unique prêtre qui était aimé par la quasi totalité des élèves. On accourait à lui pour solliciter un conseil parce qu’il était sociable. A part les élèves, même les habitants proches de l’école accouraient auprès de lui. Aucun élève n’avait rencontré de difficultés avec ce prêtre durant son séjour à Zaza. Ce que j’ignore, c’est sa façon de vivre avec les autres prêtres.

Au début de l’année 1993, cet abbé a été muté à Mukarange. Les élèves sont allés demander au recteur de le laisser au Petit séminaire, mais en vain. Après son départ, j’ai été renvoyé du séminaire au mois de juin, suite à un échec.

Mes parents ont sollicité pour moi une place dans l’école privée de Mukarange, qu’on appelle IPM (Institut Pédagogique de Mukarange). Cet institut se trouve tout près de la paroisse de Mukarange, là où l’Abbé Jean Bosco avait été nommé. On s’est donc retrouvés.

Dans cette école de l’IPM, l’Abbé dispensait le cours de religion mais aussi, il entraînait l’équipe de football et le club de karaté. De cette façon, il était avec les jeunes chaque soir pour les entraîner à ces différents sports. Les jeunes l’aimaient et se rendaient souvent chez lui grâce à cette sociabilité.

A part les jeunes, les autres habitants le fréquentaient également et lors des festivités de mariage, les paysans n’éprouvaient pas la honte de l’inviter. En un mot, il était bien avec tout le monde.

A l’école, il nous enseignait la pratique de la charité ; il insistait beaucoup là-dessus dans les homélies, puisque la haine commençait à croître entre les gens. Cette haine était stimulée par les partis politiques qui reposaient sur des bases ethniques. Plus spécialement, il demandait aux jeunes de ne pas s’engager dans ces partis politiques et je pense que c’est parce qu’il savait que ces partis raviveraient les conflits entre les Rwandais.

Comme depuis 1990, il n’y avait pas eu de massacres entre les gens de ce milieu, nous croyions que les massacres ne nous atteindraient pas, d’autant plus que chez nous, les Hutu et les Tutsi s’entendaient très bien. Nous ne comprenions pas comment l’ennemi allait pénétrer dans ce milieu pour nous diviser.
Toutefois, suite à la création de ces partis politiques qui divisaient les Rwandais et enseignaient publiquement la division, certaines personnes ont changé d’attitude.

Ce qui nous a prouvé que l’Abbé Jean Bosco ne tolérait pas les mesquineries, c’est sa réaction contre la lettre des Interahamwe qui, à la mort du Président burundais Ndadaye en octobre 1993, lui avaient écrit en sollicitant la célébration d’une messe de requiem à la mémoire de ce défunt.
La lettre précisait que cette messe devait être présidée par l’Abbé Jean Bosco lui-même – parce qu’il était Hutu comme eux – et sans la participation d’un seul Tutsi, puisque c’étaient eux qui venaient de tuer Ndadaye, leur frère Hutu.

Ils précisaient aussi que son confrère, l’Abbé Joseph Gatare – qui était Tutsi – ne devait pas mettre son nez dans cette messe. Ils ont expliqué leur attitude en rappelant que les Tutsi de Rwamagana avaient eux-mêmes célébré une messe en l’honneur de la mort de Kayitare, associé au FPR-Inkotanyi (Front Patriotique Rwandais-Inkotanyi), et qu’aucun Hutu n’avait osé mettre le pied dans l’église – ceci étant un motif suffisant pour exclure tout Tutsi de leur messe. Les signataires de cette lettre étaient au nombre de 21.

Ils ont fait passer cette lettre sous la porte de sa chambre et après sa lecture, le curé n’a rien répondu. Le lendemain matin, un des signataires est rentré à la paroisse pour prendre la réponse. Le curé lui a répondu par la négative et lui a expliqué qu’il ne voulait pas semer la division parmi les Rwandais. Il leur a conseillé d’aller solliciter cette célébration ailleurs et mieux encore, d’aller la demander au Burundi. Il a ajouté qu’il ne pouvait pas cautionner cet extrémisme ethnique et qu’il n’était pas du tout d’accord avec eux.

Le curé nous a rapporté lui-même ces paroles, ainsi que le contenu de cette lettre, lors de la célébration dominicale qui a suivi, mais je n’ai plus la date en tête. Même lorsqu’il est venu pour nous donner le cours de religion, il a apporté cette lettre et en a fait publiquement la lecture. Il nous a demandé de ne pas être comme ces types qui voulaient amener la division.

Depuis ce jour, les Interahamwe l’ont pris en aversion et partout où il passait, les gens voulaient le lapider. Ils l’injuriaient mais lui passait son chemin, sans rétorquer. En un mot, on voyait que l’Abbé Jean Bosco ne soutenait pas les mesquineries et les bassesses même si cela lui a coûté la vie.

Le génocide a commencé quand j’étais en vacances chez moi à Kayonza. Dès la mort de Habyarimana, les massacres ont débuté dans les communes voisines, comme à Rukara et à Murambi. Les maisons des Tutsi ont été brûlées et au même moment, il y a eu pillage de leur bétail et des autres biens.

Les réfugiés en provenance de ces communes nous sont parvenus le 9 avril 1994. Certains avaient des blessures graves et saignantes ; d’autres tombaient de fatigue au bord du chemin et l’on voyait qu’ils avaient des traces de coups de massue.

Suite à cet afflux de réfugiés, les Hutu ont commencé à se rassembler dans des réunions clandestines et parfois même, avec les gendarmes. Les incendies ont gagné progressivement certains secteurs de la commune de Kayonza. En voyant ces rassemblements de Hutu dans des réunions suspectes, nous avons pris la décision de nous réunir nous aussi pour préparer notre autodéfense.

Avant même qu’on nous attaque, ces hommes sont partis à Kayonza pour voir si leurs magasins n’étaient pas démolis. Une fois parvenus dans le centre de Kayonza, ils sont tombés sur un groupe d’Interahamwe et ont été tués sur place.
Nous avons attendu vainement leur retour et ne les voyant pas venir, nous sommes allés les chercher. C’est alors que nous avons vu ces Interahamwe en train de les couper avec des machettes. Nous avons alors pris la fuite vers la bananeraie des environs.

Le soir venu, il nous a été impossible de trouver une maison fortifiée pour pouvoir nous y cacher. La décision prise a été celle de fuir vers la paroisse de Mukarange. Pour atteindre cette paroisse, nous avons dû mettre trois heures, puisque nous passions de cachette en cachette à travers les buissons, pour ne pas croiser les Interahamwe sur le chemin.

En effet, ils faisaient des allers-retours sur la grand-route, cherchant des personnes à tuer dans les maisons. Finalement, nous sommes arrivés à la paroisse à minuit. La paroisse était déjà inondée de réfugiés. Mais tous les jeunes garçons et les hommes mûrs étaient à la belle étoile parce que durant la journée, ils avaient été attaqués par les Interahamwe en provenance de Rukara et de Kayonza.

Je me souviens que ce jour-là était le dimanche 10 avril 1994. Parmi les gens qui avaient veillé à la belle étoile pour assurer la sécurité, il y avait l’Abbé Jean Bosco qui avait un bâton en main et une lampe torche. Quand nous sommes sortis des buissons, nous nous sommes rapprochés du feu pour nous réchauffer.

Dès que nous sommes entrés dans l’enclos, le constat du grand nombre de personnes qui s’y trouvaient nous a plongés dans la consternation. Il y avait un monde fou : des gens venus de Rukara, de Murambi, de Rutonde, de Kayonza et d’ailleurs.

Malgré cette multitude de réfugiés, les prêtres de cette paroisse nous ont accueillis et donné du riz à préparer, du sucre et même de la farine de sorgho pour préparer la bouillie. Comme les uns étaient à la ronde nocturne, nous autres avons passé la nuit à préparer à manger. Parmi ces réfugiés de la paroisse, il y avait aussi des Hutu.

Au cours de cette nuit, l’Abbé Jean Bosco et l’Abbé Joseph ont procédé à notre dénombrement pour savoir combien nous étions et pouvoir estimer la quantité de vivres dont nous aurions besoin. Toutefois, je n’ai pas su le résultat de ce recensement. Ces prêtres ont aussi interdit aux gens de se promener pendant la journée pour que personne ne soit tué incognito, à l’insu des autres.

Le 11 avril 1994, très tôt le matin, l’Abbé a pris le véhicule et s’est rendu à Kayonza pour appeler au secours la gendarmerie, afin qu’elle vienne assurer notre sécurité. La gendarmerie a envoyé deux gendarmes, dont j’ai oublié les noms. Une fois sur place, toujours dans cette matinée, les deux gendarmes nous ont demandé de montrer où étaient nos assaillants. Comme nous leur avons répondu que l’attaque avait eu lieu dans la soirée, ils ont refusé de nous croire.

Au moment où ils s’entretenaient avec le Père Jean Bosco, une maman a amené son enfant aux toilettes derrière la paroisse. D’autres enfants l’ont suivie. Comme les Interahamwe s’étaient cachés derrière la paroisse, c’en a été fini pour elle et ses enfants. Nous avons pu entendre ses cris au moment où elle a été massacrée à coups de machettes.

Ayant entendu ses cris, le curé a dit à ces gendarmes : « N’entendez-vous pas qu’ils sont déjà ici et qu’ils sont en train de tuer une personne ? » Les gendarmes n’ont rien répondu. Bien au contraire, ils ont pris la fuite. Dès qu’ils sont partis, les Interahamwe ont fait irruption en masse, comme s’ils avaient reçu un signal et ils ont commencé à nous massacrer.

Mais comme nous nous étions préparés à ce combat la veille, la résistance a été énergique. Les enfants et les filles nous amenaient des pierres. Les Interahamwe ont pris la fuite. Nos jeunes les ont repoussés jusqu’à l’asphalte, à environ trois kilomètres de là. Durant cette bataille, nous étions avec ces deux prêtres. L’Abbé Jean Bosco avait un bâton en main ; l’Abbé Joseph portait une massue. Mais ils nous ont aussi aidés à lancer des pierres, car durant toute la bataille, nous étions avec eux.

Pendant que nous poursuivions ces assaillants Interahamwe, l’Abbé Jean Bosco est resté pour couvrir les cadavres de ceux qui étaient tombés morts, afin que nous ne soyons pas découragés.
Quand je suis rentré, il était en train de faire cet acte et quand je lui ai demandé pourquoi, il m’a répondu que c’était pour que nous ne puissions pas nous décourager. Il était là.

Je le vois encore dans mon esprit, en bas de la paroisse, vêtu d’un pantalon en jeans et d’une longue veste de couleur noire. Le répit, après cette bataille, est arrivé après 12 heures de défense. C’est seulement à ce moment que nous sommes rentrés à l’intérieur de l’enclos de la paroisse et là, les gens étaient vraiment affaiblis et déçus.

Le Bourgmestre de Kayonza, nommé Célestin Senkware, est venu à la paroisse dans la camionnette de la commune, une Toyota Hilux. Il est entré dans l’enclos du presbytère et a demandé au curé, l’Abbé Jean Bosco, de lui remettre les gens de sa commune, Kayonza.

L’Abbé a refusé et lui a dit d’aller d’abord stopper l’infamie qui se commettait dans sa commune, d’éteindre les incendies provoqués volontairement puis de revenir pour prendre ces gens qu’il réclamait. Le Bourgmestre a rétorqué ainsi : « En fait, toi, tu es Hutu. Pourquoi te préoccupes-tu ?  » Le curé lui a répondu : « Je m’acquitte de mes engagements ». Le Bourgmestre est reparti très fâché.

Nous avons directement pensé qu’il allait appeler les Interahamwe et les gendarmes pour nous exterminer. C’est ce qu’il a fait en fait, puisque quelques instants après son départ, le commandant de la gendarmerie de Rwamagana, escorté par dix militaires, s’est arrêté dans la cour de la paroisse. Ils sont venus à bord de jeeps. Ils sont sortis de ces jeeps à notre vue et ont commencé à tirer en l’air pour nous effrayer.

Puis, ils nous ont braqués avec leurs fusils et la fusillade, ponctuée de lancements de grenades, a été horrible à entendre. Cette fusillade n’a duré toutefois que dix minutes. Ils se sont approchés et nous ont obligés à ouvrir. Ils ont pénétré dans l’enclos et nous ont demandé de leur remettre les fusils que nous avions. Des fusils, il n’y en avait pas.
Ils ont passé en revue les cadavres des gens qu’ils venaient de tuer. Ces cadavres étaient au nombre de 20. Le commandant de la gendarmerie a ordonné la fouille dans les salles, les lieux de cuisine et même dans nos chambres. Aucun fusil n’a été trouvé.

Devant cet échec, le commandant a ordonné que ces militaires nous rangent selon les communes de provenance. Cela a été fait. Le dénombrement a commencé. Ils ont exigé de chacun la présentation de sa carte d’identité. Ils ont découvert que certains étaient des Hutu et ils ont séparé les Hutu des Tutsi.

En effet, il y avait quelques femmes Hutu là. Le commandant leur a dit de rentrer chez elles et il a demandé à l’Abbé Jean Bosco de le suivre pour l’aider à fuir et laisser les Tutsi seuls dans cette paroisse. L’Abbé lui a répondu que sa vie ne valait pas mieux que celle de cette foule de chrétiens qui s’étaient réfugiés chez lui. Il a ajouté : « Si vous voulez me sauver, sauvez également cette foule de gens ».

Ces gendarmes ont éclaté de rire et lui ont dit qu’il voulait mourir. Ils ont prononcé ces paroles devant nous, dans l’enclos du presbytère où nous étions alignés. Dans l’instant qui a suivi, les Bourgmestres Gatete et Célestin Senkware, respectivement de la commune de Murambi et de Kayonza, se sont approchés de nos lignes et ont tiré à côté de l’Abbé Jean Bosco.
Ils l’ont amené devant la paroisse, sous l’acacia, près du commandant. Ils ont conversé mais nous ne pouvions pas entendre.

Quelques instants après, le curé nous a rejoints et nous a dit que ces hommes avaient déclaré qu’ils allaient nous tuer, mais qu’ils souhaitaient le sauver d’abord parce qu’il était Hutu car en fait, c’en était fini pour les Tutsi. Le curé nous a déclaré qu’il leur avait expliqué qu’il ne pouvait pas nous abandonner.

Les chefs des Interahamwe sont partis mais je ne savais pas où. Cependant, nous avons appris qu’ils se rendaient à Kayonza pour préparer les dernières expéditions meurtrières. Dès qu’ils sont partis, nous sommes entrés dans l’enclos du presbytère et les Abbés Jean Bosco et Joseph ont procédé au baptême des non-baptisés pour que, si jamais ils mouraient, ils puissent aller au ciel. Ceux qui voulaient se confesser l’ont fait mais en réalité, c’est tout le monde qui a pu se confesser, chacun en particulier.

Après le baptême et la confession, ces prêtres nous ont donné le conseil de nous défendre. Ils nous ont dit que nous devions entasser des stèles de pierres, chercher de gros bâtons et faire des rondes nocturnes pour voir au moins d’où viendraient les attaques. Tout cela, pour ne pas mourir comme des chiens mais plutôt mourir en se défendant. Chacun de nous a accepté mais avec beaucoup de peur, suite à l’opération que nous avions vécue pendant la journée.

Au cours de cette nuit, il y a eu une petite attaque. Comme elle n’était pas forte, nous l’avons repoussée et avons capturé un homme que nous aurions tué si l’Abbé Jean Bosco n’était pas intervenu. Il nous a demandé de ne pas le tuer mais plutôt de l’interroger sur les préparatifs de ses frères.

Cet Interahamwe nous a informé d’une attaque prochaine mais ne nous a pas dit le jour exact. Il a dit qu’il y aurait des Interahamwe en provenance de Murambi chez Gatete, de Kayonza, de Rwamagana, de Rukara et de plusieurs autres endroits. Il a ajouté qu’il y aurait aussi beaucoup de militaires pour que nous soyons vite exterminés avant l’arrivée des Inkotanyi.

Comme le curé nous avait demandé de ne pas verser de sang mais de laisser ce crime à ceux qui y étaient habitués, nous avons laissé partir cet Interahamwe.

Au cours de toutes les batailles que nous avons menées pendant ces nuits, nous étions avec ces deux prêtres, habillés tantôt comme tout le monde, en habit ordinaire, tantôt en soutane.

Le 12 avril, très tôt le matin, les Interahamwe sont venus nous attaquer. Certains d’entre eux ont encerclé la paroisse ; d’autres ont commencé la bataille. Nous étions déterminés à les affronter. Ils nous lançaient des flèches, nous leur lancions des pierres.

Et au moment où ils commençaient à reculer, il y a eu irruption soudaine des militaires qui les ont épaulés en nous fusillant et en nous lançant des grenades. Comme nous n’avions plus d’autre direction à prendre, nous nous sommes précipités dans l’enclos du presbytère, en laissant sur place un nombre indéfinissable de cadavres.

L’Abbé Joseph a été atteint d’une balle mais était quand même parvenu à se traîner jusque chez les Sœurs à Nyagatovu, où il a expiré. L’Abbé Jean Bosco s’est précipité avec nous dans l’enclos du presbytère. Les Interahamwe ont essayé de forcer le mur pour nous atteindre. L’Abbé Jean Bosco nous a conseillé à tous de leur lancer des briques et lui aussi nous y a aidés.
Durant cet affrontement, les Interahamwe l’interpellaient et lui disaient de sortir du milieu de ces Inyenzi mais il ne leur répondait rien. Ils lui ont même dit qu’ils finiraient par le tuer mais il se taisait.

Lorsque nous les avons repoussés de ce mur, ils se sont approchés de la porte et ont dit au curé de leur ouvrir. Mais le curé s’est tu. Ils ont lancé des grenades contre cette porte qui a éclaté avec beaucoup de débris. Alors, ils se sont rués en masse sur nous. Ils ont demandé au curé Jean Bosco s’il ne voulait pas sortir mais celui-ci a refusé.

Quelqu’un l’a fusillé au bras pour le terroriser mais le curé s’est laissé choir et a pu s’asseoir à même le sol. Nous avons vu le sang couler de ses blessures. Durant ce moment où on le suppliait de sortir, les gens derrière nous étaient en train de succomber sous les coups des machettes. Quelqu’un a tiré sur l’Abbé, qui était à côté de moi. J’attendais mon tour. L’Abbé Jean Bosco, à ce moment-là, portait un jeans bleu et une longue veste noire qu’il avait mise lors de la ronde nocturne.

Finalement, lorsqu’ils ont vu que le curé ne se décidait pas à sortir et qu’il ne disait plus rien, ils ont pris des massues et lui ont fracassé la tête ; le cerveau est sorti du crâne et le curé a expiré. J’ai appris que ce groupe, qui a tué le curé, était de la commune de Murambi car, au dire des gens, c’est ce groupe qui n’avait pas de pitié. Quant à cet assassin, il était du centre de Kayonza.

A la mort du curé, personne ne m’avait encore touché, alors que nous étions proches. Dès que je l’ai vu mourir, j’ai fait un saut pour pouvoir me sauver, mais quand j’allais franchir la porte, on m’a rattrapé et j’ai reçu beaucoup de coups de machettes à la mâchoire, au cou, tandis que ma tête était littéralement fracassée. Je suis tombé dans le coma et ils sont partis en me croyant mort.

J’ai passé trois jours dans une flaque de sang. Au bout de ces trois jours, j’ai pu retrouver conscience et j’ai senti que je pouvais être vivant. J’ai pu me traîner pour sortir de ces cadavres et je suis allé me coucher dans une bananeraie pour pouvoir me nourrir de bananes.

J’ai eu une chance extraordinaire le 19 avril 1994, car les militaires Inkotanyi m’ont trouvé dans cette bananeraie et m’ont amené pour me faire soigner à Gahini. Arrivé à Gahini, j’ai vu beaucoup de rescapés de chez moi, alors que je croyais que personne d’autre n’avait survécu, suite au grand nombre d’Interahamwe qui nous avaient attaqués. Et en plus, ils avaient été aidés par des gendarmes, voire même des militaires qui avaient été vaincus à Mutara.

L’Abbé Munyaneza s’est donné pour nous. Il a accepté de mourir pour nous, alors qu’il avait tout le pouvoir de nous abandonner pour sauver sa vie. Il nous a montré un cœur inhabituel. De son côté, il a tout fait pour nous sauver, mais en vain. Dès lors, il ne nous a pas laissé mourir seuls et nous avons connu la même mort. Personnellement, je pense que ce que nous pouvons faire pour lui, c’est de prier pour lui et de le garder en mémoire, au même titre que nos propres défunts.

Chaque année, le 12 avril, nous stoppons toute activité pour commémorer les nôtres, morts à Mukarange. De même, lorsque tombe le jour patronal de l’Abbé Jean Bosco, nous stoppons toute activité pour aller à la messe en son souvenir.

Nous ne pouvons rien faire d’autre pour lui, d’autant plus que sa famille de Rwinkwavu, à Kayonza, a été décimée. Nous ignorons comment. Cette nouvelle de leur mort nous a été rapportée lorsque nous cherchions à connaître sa famille pour nouer avec elle des relations de fraternité. Avant la guerre, je ne connaissais pas sa famille. Ce que nous faisons actuellement pour elle, c’est de prier.

Témoignage recueilli à Kibungo le 7 mars 1997,
Par Pacifique Kabalisa.