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Témoignage J033

Après plusieurs batailles, sachant la fin proche, l’Abbé Jean Bosco a baptisé et confessé les réfugiés et il les a encouragés à mourir dignement.

J’étais chez mes parents lorsque le génocide a éclaté. C’était pendant les vacances de Pâques. Après la mort du Président Habyarimana, les communes de Rukara, Murambi et Kayonza ont tout de suite connu l’insécurité.
En plus, de chez nous, la vue sur ces communes est totale ; on pouvait donc facilement voir les maisons brûler et les gens être pourchassés par d’autres sur les collines.

Le 8 avril 1994, les réfugiés de ces communes sont arrivés chez nous. Les uns saignaient à cause des coups de machette qu’ils avaient reçus. Certains d’entre eux ont trouvé refuge à la paroisse de Mukarange et d’autres, à la campagne.

Ce jour-là, les tueries ont commencé dans notre commune. On avait trop peur mais on a essayé de tenir. On n’a pas voulu fuir ; c’est pourquoi on est restés à la maison, attendant l’issue de la situation.

Le 9 avril 1994, dans le secteur de Murambi, de la commune de Muhazi, on a vu les maisons brûler et les Interahamwe tuer les gens en lançant des cris de guerre.

En même temps, le centre commercial de Kayonza, à cheval sur les communes de Kayonza et de Muhazi, a été mis à feu et à sang. On a pillé les maisons des commerçants Tutsi de ce centre et on a incendié les habitations environnantes. Face à une telle situation, nous avons pris la décision de nous enfuir, de peur d’être lynchés par ces sauvages.

J’ai été la première de ma famille à prendre la fuite. C’était justement ce 9 avril 1994, à 14 heures. Je me suis réfugiée à la paroisse. On est partis avec les voisins ; quelques Hutu sont même venus avec nous jusqu’à la paroisse.

Arrivés à la paroisse, on y a trouvé beaucoup de réfugiés. Comme nous, ils avaient été accueillis, calmés et réconfortés par les Abbés Joseph Gatare et Jean Bosco Munyaneza.
Ils nous disaient que de telles situations de tueries étaient passagères parce que, disaient-ils, « c’était nouveau dans notre région  ». Mes frères m’ont rejointe là-bas peu après.

Le dimanche 10 avril 1994, les Interahamwe nous ont attaqués. Ils étaient peu nombreux. Les jeunes et les hommes se sont mis ensemble pour les combattre. Ils ont pris des pierres et des bâtons et ont repoussé ces Interahamwe. Le combat n’a pas duré.

Dans ce combat, les jeunes n’étaient pas seuls : nous – les filles – les aidions en entassant les pierres. L’Abbé Jean Bosco Munyaneza, qui était Hutu, et l’Abbé Joseph Gatare combattaient à nos côtés. J’ai vu l’Abbé Jean Bosco lancer des pierres sur les Interahamwe. Il était vêtu d’un pantalon en jeans et était derrière la paroisse.

Après la défaite des Interahamwe, nous sommes revenus dans l’enceinte et le curé nous a prodigué des conseils. Il nous a conseillé de faire des rondes nocturnes pour localiser au moins d’où pouvait venir l’ennemi. Ceci a été fait et les deux prêtres ont passé la nuit dehors avec les jeunes pour que, si nécessaire, ils puissent contenir ensemble une attaque des Interahamwe.

Après cette attaque, l’Abbé Jean Bosco est allé à Kayonza pour chercher des militaires qui viendraient assurer la sécurité à la paroisse, que les Interahamwe venaient de bafouer. Il a été humilié parce qu’il est revenu bredouille, sans militaires. Il nous a alors dit que se défendre à ce moment précis était indispensable, pour ne pas mourir comme des chiens.

Cette nuit-là, on s’est préparés au combat, mais aucune attaque n’est apparue. Nous avons veillé jusqu’au petit matin. Mais comme nous avions déjà fait l’objet de quelques attaques, nous nous étions préparés, autant que faire se peut, pour qu’en cas d’attaque, nous puissions nous défendre en conséquence.

Le 11 avril 1994, entre 9 heures et 10 heures, une attaque foudroyante a été lancée sur la paroisse. Elle était composée de gens d’ici et de personnes venant des communes de Murambi, Rukara et Kayonza.
A leur arrivée, ils ont encerclé toute l’enceinte de la paroisse. Nos jeunes ont pris les devants : ils sont sortis et les ont attaqués de l’extérieur. Ils se sont affrontés.

Comme les filles n’avaient ni la force ni le courage d’engager un corps à corps et qu’elles étaient obligées de participer d’une façon ou d’une autre au combat, l’Abbé Jean Bosco a demandé qu’on entasse des pierres pour nos frères. Avec le concours de ces prêtres, nous avons lutté contre ces Interahamwe. On utilisait des bâtons ou des pierres. Au bout de deux heures de combat, on avait pris le dessus.

Malgré cette victoire, on avait quand même perdu des nôtres dans ce combat. Tandis que les autres pourchassaient les Interahamwe après leur défaite, l’Abbé Jean Bosco, de son côté, dégageait les corps des victimes de cet affrontement.
C’était une astuce qu’il avait pour éviter la panique et la désolation parmi les réfugiés. Je l’ai vu faire alors que j’allais distribuer des pierres à nos jeunes. Il portait un pantalon en jeans bleu et était près de l’église.

Après cette défaite des Interahamwe, nous sommes retournés dans l’enceinte de la paroisse. J’ai oublié de vous dire que l’Abbé Jean Bosco avait donné l’autorisation d’occuper toutes les pièces du presbytère comme cachette en cas d’attaque. La plupart du temps, c’étaient des personnes âgées et des enfants qui occupaient ces chambres, lorsqu’une attaque était imminente ou en cours.

L’Abbé Jean Bosco n’a pas toléré cette situation, c’est pourquoi il s’est rendu à la gendarmerie de Rwamagana pour se plaindre auprès des autorités compétentes. Ils ont accepté de l’aider, ce qu’ils ont fait tardivement mais en plus, de la façon la plus superficielle.

De retour de Rwamagana, l’Abbé Jean Bosco a retrouvé, à la paroisse, le Bourgmestre de la commune de Kayonza, Monsieur Céléstin Senkware.
L’objet de sa visite était de récupérer ses sujets qui s’étaient réfugiés à la paroisse Mukarange parce que, disait-il, « la paix était revenue » dans sa commune. L’Abbé Jean Bosco lui a signifié catégoriquement que cela était impossible.

Le Bourgmestre s’est fâché et lui a dit : « Tu es Hutu. Pourquoi te fatigues-tu en te mêlant à cette histoire ? ». L’Abbé lui a rétorqué : « Ces Tutsi n’ont pas commis de pêché. S’ils meurent, je meurs aussi ; s’ils sont sauvés, je le serai aussi  ». J’ai entendu cette conversation de l’intérieur de l’enceinte, parce que je pouvais reconnaître leurs voix respectives. Après le départ du Bourgmestre, l’Abbé nous a rapporté ce dont ils venaient de converser et c’était exactement ce que je venais d’entendre.

Juste après le départ du Bourgmestre, le commandant du groupement de Rwamagana est arrivé. Il était accompagné d’une cohorte de militaires. Leur " salutation " a été de nous lancer des grenades et de nous tirer dessus. Ils voulaient tester si nous étions ou non armés.

Ne rencontrant pas la réaction escomptée à cette provocation, ils ont demandé à ce que la porte soit ouverte. C’est l’Abbé Jean Bosco qui est allé ouvrir la porte. Pendant ce temps, l’Abbé Joseph Gatare, Tutsi, frissonnait de peur.

Après qu’il ait ouvert la porte, le commandant a contemplé les morts qu’il venait de faire et a esquissé un petit sourire. Il a ordonné aux gendarmes de tout fouiller pour trouver les fusils. Et ils n’ont rien trouvé bien sûr. Après, ils nous ont alignés par commune de provenance. En plus de ça, nous avons dû présenter nos cartes d’identité pour vérifier qui était Tutsi. Ils mettaient les Hutu de côté. Les Hutu pouvaient se compter sur les doigts d’une seule main. Ils ont alors dit aux Hutu de rentrer chez eux.

Ensuite, le commandant s’est retiré à huis clos avec l’Abbé Jean Bosco. De retour, celui-ci nous a parlé de ce dont ils venaient de discuter. L’Abbé Jean Bosco et le commandant discutaient devant l’église sous un grand arbre. Voilà la discussion entre les deux hommes, telle qu’elle nous a été racontée par l’Abbé Jean Bosco : « La population est fâchée, elle veut venger la mort du Président Habyarimana assassiné par le FPR-Inkotanyi (Front Patriotique Rwandais-Inkotanyi). Toi, on va t’évacuer vers Kibungo ou Rwamagana. Si tu refuses, tu seras tué parmi les autres ».

L’Abbé a refusé cette offre et lui a dit qu’il ne pouvait pas délaisser les brebis de Dieu qu’il avait hébergées. L’Abbé lui a demandé de faire quelque chose qui était en son pouvoir pour sauver les innocents. Le commandant a promis de tenter quelque chose dans ce sens. Quand l’Abbé Jean Bosco nous racontait cela, il paraissait peureux. Il nous disait que c’était fini pour nous, qu’il fallait plutôt prier et résister au moment de l’attaque.

Le soir, il a demandé à tous ceux qui n’étaient pas baptisés et à d’autres qui n’avaient pas reçu ou avaient besoin de certains sacrements comme la pénitence, de les recevoir pour mourir dans la sainteté. L’Abbé Joseph, qui était encore en vie, l’a aidé dans cette action de bénédiction.
Après ces sacrements, l’Abbé Jean Bosco nous a dit qu’on vivait les derniers moments mais qu’on devait malgré tout se défendre, une fois attaqués. Nous avons suivi ses conseils en ramassant des pierres et en veillant les alentours, pour éviter toute surprise éventuelle.

La nuit, alors qu’on était en train de causer, un petit groupe d’Interahamwe nous a attaqués. Il a été mis en déroute et nous en avons capturé un parmi eux. Les jeunes ont voulu le tuer mais l’Abbé Jean Bosco s’y est opposé. Il leur a dit de le laisser partir et qu’ils ne devaient pas se salir les mains avec du sang.

On a alors soutiré des informations à cet Interahamwe. Il nous a renseignés sur une probable attaque contre nous. Cette attaque avait pour objectif de nous exterminer « sans laisser aucun survivant », a-t-il dit. Il a en plus ajouté que le Bourgmestre Senkware était en train d’organiser les Interahamwe de Murambi, de Rukara et de Rwamagana pour cette attaque.
Il nous a même révélé qu’il y avait des militaires prêts à venir nous tuer. Seulement, il ne nous a pas révélé le jour fatidique. On l’a laissé partir sans toucher à un seul cheveu de sa tête.

Ce jour-là, on a veillé jusqu’au petit matin, armés de pierres. Les Abbés Jean Bosco et Joseph faisaient eux aussi la ronde. Ces Abbés étaient armés de chapelets. Ils priaient et demandaient la bénédiction de Dieu.

Mardi 12 avril 1994, les Interahamwe sont revenus. Ils étaient trop nombreux et appuyés par des militaires. Les gendarmes de Rwamagana faisaient partie des attaquants. On n’a pas su comment et quand ils sont arrivés. On s’est retrouvés sous leurs feux. On a essayé de se défendre mais la peur nous tenaillait. L’Abbé Jean Bosco nous a encouragés à chercher plutôt les pierres pour notre défense et à mourir en résistant.

Je me souviens qu’il m’a interpellée en mon nom : « Cherche les pierres ; on va les lancer contre eux ; au moins, on ne va pas mourir comme des chiens ». Personnellement, j’étais étonnée. Je ne savais pas qu’il connaissait mon nom. On a ramassé les pierres et les plus forts ont combattu ces Interahamwe.

L’Abbé Jean Bosco, Hutu, combattait aux côtés de nos jeunes. Il luttait avec toutes ses forces et encourageait les peureux. Le combat était concentré derrière la paroisse. J’étais présente parce que je distribuais des pierres aux hommes.

A cause du nombre élevé de ces Interahamwe et du feu de ces militaires et gendarmes, nous avons capitulé. On s’est alors sauvés ; on courait vers le presbytère où les enfants, les vieux et les vieilles mamans se cachaient. Pendant ce temps, les nôtres mouraient. Déjà, l’Abbé Joseph Gatare avait été touché, sans pour autant mourir, et pas mal de personnes avaient péri dans cette bataille.

Parmi les Interahamwe, j’ai pu reconnaître le Bourgmestre Gatete de Murambi, le Bourgmestre Célestin Senkware et le Lieutenant qui dirigeait le groupement de gendarmerie de Rwamagana. Ils ne tiraient pas mais assistaient, assis sur leurs véhicules, admirant le sort que leurs armes nous infligeaient. Ils buvaient de la bière.

A part ceux qui sont tombés à l’extérieur, les autres sont parvenus à atteindre le presbytère, attendant impuissants leur mort. Les Interahamwe sont venus ; ils ont demandé au Père Jean Bosco de sortir pour le sauver parce qu’il était Hutu. Il a refusé. Ils lui ont dit que son obstination allait le condamner à mourir avec les Tutsi. Sur ce, il n’a pas répondu. Entre-temps, de l’autre côté de l’enclos, les autres Interahamwe s’attelaient à chercher une brèche pour entrer à l’intérieur.

Les Interahamwe qui étaient du côté du portail ont finalement défoncé le portail, tandis que l’autre groupe a ouvert une brèche en détruisant la clôture. Ils se sont alors rués sur nous et en même temps, ils ont commencé à couper les gens avec des machettes, à tirer sur nous et à incendier ce qui pouvait l’être.
Dans ce cafouillage, je me suis retournée pour voir derrière moi, dans le garage, l’Abbé Jean Bosco qui saignait à l’épaule. J’ai pensé directement qu’on avait tiré sur lui ou qu’il avait reçu un coup de machette.

Alors que j’étais absorbée dans mes pensées, des Interahamwe sont arrivés et l’ont découpé en morceaux ; il est mort sur-le-champ. Ils ont continué à tirer et à découper.
Lorsqu’ils ont constaté qu’il ne restait que des femmes, ils ont diminué l’intensité. Ils ont alors commencé à piller et à tuer ponctuellement.

J’ai pu finalement sortir parce que j’avais menti et dit que j’étais Hutu. Quand ils m’ont demandé d’où je venais, j’ai dit que j’étais de Kabarondo et que la guerre m’avait trouvée là alors que j’étais venue rendre visite à quelqu’un. Ils m’ont laissé partir. Je me suis cachée dans une vieille maison, non loin de la paroisse.

Après le départ des Interahamwe, je suis partie chez une amie de la famille. Elle était enseignante au même établissement que mon père.
Cette femme m’a cachée jusqu’à l’arrivée du FPR-Inkotanyi à Kibungo, le 17 avril 1994. Et puis, je suis partie pour la Tanzanie que j’ai quittée en août 1994.

Je ne connais pas de façon détaillée la conduite de l’Abbé Jean Bosco avant le génocide. Il est arrivé dans notre région au moment où j’étudiais à Rulindo, à Kigali-Rural.

Je peux noter néanmoins qu’il aimait fréquenter ma famille parce que mon frère était alors Grand séminariste. Je n’ai jamais entendu personne se plaindre de sa conduite. On disait qu’il était sociable et généreux. Mais sa commune était loin de la nôtre – il est du secteur de Rwinkwavu, dans la commune de Kayonza – et il m’est donc difficile d’évaluer sa personne d’avant le génocide. Je connaissais seulement son amour pour le football. Chacun, Hutu ou Tutsi, reconnaissait son impartialité et sa droiture.

Maintenant, l’Abbé Jean Bosco est mort. Il a essayé de nous protéger mais la force du mal l’a emporté. Il appelait au secours mais son cri touchait des sauvages qui venaient pour nous exterminer. Heureusement, leur plan n’a pas réussi à 100 %.

L’Abbé Jean Bosco est certes mort et ce que l’on fait pour lui, c’est lui dédier nos prières. Je pense qu’il sera Saint car Dieu va exaucer nos prières. Nous commémorons le jour de sa mort et la bravoure qu’il a montrée n’est pas commune aux Hutu. Il paraît qu’il est le seul Hutu ici qui a osé manifester un soutien ouvert aux Tutsi pendant les moments critiques. Nous pensons que Dieu l’a accueilli dans son royaume parce qu’il a exécuté sa volonté.

Témoignage recueilli à Kibungo le 18 mars 1997,
Par Pacifique Kabalisa.