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Témoignage J034

Déjà avant le génocide, l’Abbé Jean Bosco encourageait ses chrétiens à ne pas suivre les partis politiques, à ne pas se diviser.

Avant le génocide, je connaissais l’Abbé Jean Bosco Munyaneza. Je l’avais vu pour la première fois en 1993 ici-même, à la paroisse, quand il est venu pour y être curé. Dès son arrivée à cette paroisse, aucun chrétien n’a entendu de mal sur lui.
Il essayait d’unir les gens, surtout dans les communautés de base, où il y avait aussi bien des Hutu que des Tutsi. Il nous prêchait l’amour, le secours des personnes en danger et nous empêchait d’oser nous diviser car cela avait déjà commencé ailleurs.

Il nous donnait des exemples en disant que dans le Bugesera, il y avait eu extermination des gens ; qu’à Kibilira, dans la préfecture de Gisenyi, les paysans s’étaient divisés jusqu’à l’extermination de leurs voisins Tutsi ; que nous autres, nous ne devrions pas suivre les partis politiques jusqu’à nous diviser. En fait, c’était chaud à ce moment-là et toute personne avisée pouvait imaginer le pire.

Durant tout son séjour ici, l’Abbé Jean Bosco visitait les chrétiens sans discrimination et l’on constatait que tout le monde l’aimait de la même façon, sans qu’il y ait quelqu’un qu’il puisse brutaliser.

Pour preuve de sa bonté, lors de la mort de Ndadaye – qui était Président du Burundi – il y avait des Interahamwe à Kayonza. Ce groupe, avec beaucoup d’autres, a écrit une lettre au Père Jean Bosco, qui était Hutu, en lui demandant de célébrer une messe de requiem en mémoire du Président Ndadaye, assassiné par les Tutsi et ils précisaient que la célébration devait avoir lieu sans l’assistance d’un seul Tutsi.

La lettre avait été apportée par deux miliciens. Le Père Jean Bosco étant absent, ils avaient glissé la lettre en-dessous de la porte mais l’avaient quand même attendu pour lui expliquer en personne. Le curé a refusé catégoriquement de célébrer cette messe et leur a demandé d’aller la faire célébrer au Burundi. Ils sont partis, déçus et fâchés, en répandant partout la rumeur que le curé était complice des Inyenzi.

Ces paroles, je les ai entendues de la bouche du Père Jean Bosco lui-même, au cours d’une célébration dominicale lors de laquelle il avait lu cette fameuse lettre et les noms de ses signataires. Malheureusement, je ne me souviens plus de la date.

Durant tout son séjour ici, j’ai vu en lui un type cordial, un homme au cœur tendre mais je ne sais pas s’il était ainsi avant même de venir ici.

Au début du génocide, je n’ai pas fui immédiatement. Je croyais que ça passerait vite mais à ma surprise, j’ai vu que le 8 avril 1994, les routes Kayonza-Nyagatare et Kayonza-Kibungo étaient pleines de gendarmes qui empêchaient les gens de sortir de leurs maisons. J’ai compris que la situation pouvait s’aggraver.

Le lendemain matin, nous avons commencé à voir des réfugiés en provenance de Murambi et de Rukara. Certains avaient des blessures saignantes mais l’indifférence totale de ces gendarmes a réveillé en nous la peur. Tous ces blessés se dirigeaient vers la paroisse de Mukarange.

Durant la même période, nous avons vu des maisons brûler dans ces deux communes et cette situation s’est étendue progressivement à Kayonza et à Muhazi. Mukarange, où nous étions, est à cheval sur les deux communes.
En voyant le danger se rapprocher, j’ai envoyé les enfants à la paroisse et je me suis réfugiée ici chez les Sœurs, à Nyagatovu.

Ayant perçu que je n’allais pas rester longtemps chez les Sœurs, j’ai jugé mieux de me rendre aussi à la paroisse, le 10 avril 1994 à 20 heures. J’ai vu mes enfants et même mon mari, qui y étaient parvenus. Le total des refugiés dans cette paroisse atteignait environ 4.000 personnes. Le curé Jean Bosco Munyaneza et l’Abbé Joseph Gatare nous ont bien accueillis, logés et ils ont essayé de nous trouver à manger.

Le jour où je suis arrivée à la paroisse, les Interahamwe ont attaqué les réfugiés mais vu le nombre de ces derniers, les Interahamwe ont été vaincus et ont rebroussé chemin pour aller chercher du renfort. Voyant que l’on commençait à nous attaquer, le curé Jean Bosco est allé alerter la gendarmerie à Kayonza mais aucun gendarme n’y a été envoyé ce jour.

Le curé et l’Abbé Joseph ont fait sortir les jeunes gens et les hommes adultes pour leur expliquer comment veiller et monter leur propre garde, parce que ceux qui avaient cette mission ne l’accomplissaient pas. Les hommes ont donc monté la garde en faisant des rondes nocturnes avec les deux prêtres pour garantir notre propre sécurité. Les Interahamwe ne sont pas revenus ce jour-là.

Le curé nous a ouvert toutes les portes du presbytère, y compris celles de leurs chambres, pour pouvoir cacher tout le monde. Le jour suivant, il s’en est allé à Kayonza tout l’après-midi, pour faire moudre du sorgho en vue de procurer de la bouillie aux petits enfants et leurs mères.
Au retour, il nous a demandé avec son confrère de prier intensément car la situation devenait très dangereuse. D’habitude, je me rendais dans la chapelle pour prier, quoique de temps en temps, je sortais aussi dehors.

Le lendemain, le lundi 11 avril 1994, les Interahamwe sont venus nous attaquer à 9 heures du matin. Comme les hommes n’étaient pas encore entrés dans l’enclos de la paroisse mais continuaient la garde, ils ont affronté les Interahamwe. Le Père Jean Bosco est entré dans l’enclos et a demandé aux grandes filles d’aller aider les hommes en leur ramassant des pierres. Toutes les filles sont sorties et l’affrontement a pu continuer jusqu’à ce que les Interahamwe s’estiment vaincus et rebroussent chemin.

Même s’ils ont été repoussés, ils avaient fait de nombreuses victimes parmi les nôtres. C’est au cours de cette bataille que mon mari, ma fille et tant d’autres personnes, dont j’ignore les noms, ont été tués.

Nos jeunes ont repoussé ces assassins Interahamwe jusqu’à la grande route asphaltée qui mène à la préfecture de Byumba. Ils sont rentrés avec les deux prêtres. Une heure après leur retour, le Bourgmestre de la commune de Kayonza, Célestin Senkware, est venu dans la camionnette communale, de marque Toyota Hilux (je ne vois plus de quelle couleur), et est entré dans l’enclos paroissial.

Il a demandé à l’Abbé Jean Bosco de chasser les gens de Kayonza pour qu’ils rentrent chez eux, prétextant que la paix y était revenue. Le curé a refusé et lui a rétorqué qu’il n’obéirait pas, aussi longtemps qu’il n’aurait pas éteint les incendies des maisons sur les collines et stoppé les conflits en ébullition dans la région.
Le Bourgmestre a insisté mais le curé a déclaré son impossibilité absolue de lâcher ces brebis qui s’étaient réfugiées chez lui.

Devant ce refus catégorique du curé, le Bourgmestre a déclaré qu’il allait informer la hiérarchie et que le curé devrait se justifier.
Le curé a laissé faire et le Bourgmestre s’en est allé, fâché. Cet entretien avait l’apparence d’une plaidoirie dans la cour de la paroisse, devant nos propres yeux.

Après le départ du Bourgmestre, est venu le commandant du groupement de la gendarmerie de Rwamagana. Il est venu en Jeep, accompagné par d’autres gendarmes. Lui, je l’ai vu à travers la fenêtre car j’étais à l’intérieur de la paroisse. De lui, j’avais entendu un seul mot : « opération ». Immédiatement après ce mot, les gendarmes ont commencé à tirer dans la foule de gens qui étaient dans l’enclos du presbytère et ils ont même lancé des grenades.

L’opération a duré environ dix minutes et après, ces gendarmes ont obligé les gens à ouvrir les chambres. Je ne sais pas qui exactement a ouvert. Une fois dans les chambres, les gendarmes ont procédé à la fouille de nos effets en prétendant que nous pouvions avoir des armes. Ils sont entrés dans toutes les chambres, les salles et même dans l’église. Ils ne trouvaient pas les armes qu’ils recherchaient.

Ils ont demandé au Père Jean Bosco d’expliquer comment les réfugiés avaient chassé les Interahamwe sans fusils. Le curé a répondu qu’on s’était défendus au moyen de pierres et de bâtons. Le commandant n’y a pas cru.
Il a ordonné de nous faire tous sortir des chambres et des salles. Une fois dehors, les gendarmes nous ont mis en ligne selon les communes et ils nous ont ravi nos cartes d’identité.

Ceux dont la carte portait la mention de l’ethnie Hutu ont été sommés de rentrer chez eux. Après nous avoir séparés et dénombrés, ils ont demandé au Père Jean Bosco de sortir de la foule de Tutsi. Il ne leur a rien répondu. Ils l’ont fait sortir et l’ont mis sous un acacia devant l’église.

Le Bourgmestre Senkware venait de rentrer aussi. Ils ont supplié l’Abbé d’accepter qu’il soit amené à Kibungo ou à Rwamagana, au lieu de mourir avec les Tutsi. Mais l’Abbé a décliné toutes ces offres et leur a dit : « Si vous voulez me sauver, sauvez-moi avec ces autres puisqu’ils n’ont commis aucune infraction ; je ne peux pas abandonner les brebis du Seigneur qui se sont réfugiées chez moi et me sauver seul, selon le prétexte que je suis un Hutu ; au lieu de les abandonner, je mourrai avec eux ». Il semble qu’ils l’ont aussitôt injurié et menacé en lui disant d’aller mourir bêtement comme il le voulait.

Après cet entretien à huis clos avec ces hommes, il est venu tout nous raconter et nous a exhorté à la prière car notre mort était certaine.
Immédiatement après ce rapport et cette exhortation, il a demandé à tous ceux qui n’étaient pas baptisés de se faire baptiser et aux autres, de recevoir le sacrement de la réconciliation. Après avoir administré le baptême aux non-baptisés, il nous a conseillé de nous défendre, même si c’était peine perdue.

Je ne sais pas où il les avait trouvées, mais il a distribué des lampes-torches aux garçons et en a gardé une pour lui. Il a mis une longue veste, comme pour affronter le froid nocturne, a pris une massue et a passé la nuit avec ces jeunes dehors, alors que nous autres, les personnes âgées, nous étions dans l’église. Peu après, le curé est passé nous voir après quelques minutes et nous a encouragés, car nous étions tous abattus et désespérés.

C’est le matin du 12 avril 1994 que les Interahamwe, venus de presque partout, nous ont attaqués. Lorsqu’ils sont arrivés dans la cour paroissiale, j’ai pu reconnaître le Bourgmestre Gatete, le Bourgmestre Senkware de la commune de Kayonza et le commandant de la gendarmerie de Rwamagana.
La guerre a éclaté devant nos yeux. Les jeunes ont vite été vaincus par les Interahamwe, suite aux balles et aux grenades qu’ils leur lançaient.

Se voyant vaincus, tous ces jeunes se sont précipités dans l’enclos du presbytère. L’Abbé Joseph avait été atteint par une balle alors que le curé Jean Bosco était encore intact.
Parvenus à l’intérieur de la clôture, ils ont fermé la porte de l’intérieur, au point que les Interahamwe n’ont pas pu pénétrer. Ceux-ci ont alors lancé une grenade contre la porte, qui a éclaté. D’autres ont forcé le mur de derrière et ont pu pénétrer à l’intérieur.

Le carnage a été horrible. Moi, j’étais à l’intérieur de l’église. Le chef des Interahamwe, qui s’appelait Ngabonziza, est venu là où nous étions et nous a fait sortir, selon les familles. Il y avait un hangar derrière la paroisse. Il nous y a conduits pour que nous y soyons massacrés les uns après les autres.

En sortant, j’ai vu le cadavre du curé Jean Bosco qui gisait devant le garage, encerclé d’Interahamwe qui le frappaient avec des massues sur la tête. Il a expiré au moment où nous étions encore là. Nous avons continué quelques instants après vers notre lieu de supplice.

Lorsque les Interahamwe sont venus pour nous massacrer, j’avais de l’argent que j’ai pu donner à un jeune garçon. Ils ont tué les autres et m’ont laissée là mais par après, ils en ont amené d’autres et nous ont déplacés vers les maisons de la JOC (Jeunesse Ouvrière Catholique) à Mukarange.

Vers 18 heures, le commandant est venu voir où en était le travail. Il a trouvé presque tous les hommes morts, puisque les assassins avaient tué en comptant. Ils ont rapporté qu’au-delà des hommes, il y avait même beaucoup de femmes tuées. Le commandant leur a dit d’arrêter les massacres de femmes et d’enfants, qui seraient eux, exterminés le jour de l’enterrement de Habyarimana.

Alors que nous étions encore là, un gendarme est passé et a dit que les Tutsi avaient été exterminés. Il a ajouté : « l’Abbé Jean Bosco est aussi mort : nous l’avons tué par sa faute, parce que nous l’avons supplié de fuir mais en vain. Nous voulions même l’aider à fuir mais il a refusé. Vous comprenez qu’il devait donc mourir. Quant à l’Abbé Joseph Gatare, en tant qu’Inyenzi, sa mort était méritée ».

Après avoir entendu ces paroles, je me suis résolue à quitter cette maison pendant la nuit et je me suis enfuie dans une dense bananeraie près de chez moi. J’y suis restée cachée et je me nourrissais de bananes.

J’ai quitté ce lieu le 18 avril 1994 grâce aux militaires du FPR-Inkotanyi (Front Patriotique Rwandais-Inkotanyi) qui nous ont conduits à Gahini. C’est alors que j’ai pu revoir les rescapés de chez nous, ainsi que mes enfants (huit en tout) qui avaient échappé à la mort. Nous sommes rentrés ici et avons récupéré nos biens après le génocide.

L’Abbé Jean Bosco avait donc fait de son mieux pour nous sauver mais il n’a pas pu résister à la force militaire et aux autorités locales. Pour nous, c’est un héros. S’il avait agi comme les autres, il aurait pu nous abandonner à notre propre sort, celui de l’extermination des Tutsi. Mais il n’a jamais nourri cette conscience et il a accepté de mourir avec nous alors qu’il pouvait se sauver.

Il est mort et on n’y peut rien. Tout ce que nous pouvons faire à présent, en tant que chrétiens qu’il avait formés à la pratique de la charité, c’est prier pour lui afin que Dieu l’accueille dans sa demeure. Si le ciel existe, nous autres qui le connaissons et qui l’avons vu comme vaillant héros, nous pensons qu’il y est déjà.

Le 12 avril de chaque année, nous commémorons l’anniversaire de tous ces héros, dont cet illustre Père. Nous avons essayé de chercher sa famille pour lui exprimer notre reconnaissance mais nous avons constaté qu’elle avait été toute décimée, sauf un militaire dont nous ne connaissons pas l’adresse. Toutefois, j’ignore dans quelles circonstances cette famille a trouvé la mort.

Témoignage recueilli à Mukarange le 18 mars 1997,
Par Pacifique Kabalisa.