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Témoignage J035

L’Abbé Jean Bosco, en lutte contre les Interahamwe et les bourgmestres voisins, a cherché de l’aide auprès d’autres autorités… en vain.

Personnellement, au moment du génocide, ça ne faisait pas longtemps que je connaissais l’Abbé Jean Bosco Munyaneza. Je l’ai vu pour la première fois en 1993, quand il est venu pour devenir curé de la paroisse de Mukarange. Il vivait avec un autre abbé, dénommé Joseph Gatare. Nous vivions en parfaite harmonie avec ces deux prêtres. Il n’y avait aucune difficulté entre les chrétiens et ces prêtres.

Cet Abbé Jean Bosco Munyaneza adorait le football et cela augmentait sa popularité, surtout son administration par la jeunesse. Il n’avait aucun mépris envers les gens.
Lorsqu’on l’invitait dans les festivités de mariage, il venait sans se gêner et il partageait sans dédain la bière locale qu’on lui présentait – c’était la bière de sorgho (ikigage) ou la bière de banane (urwagwa). Nous voyions qu’il était très charitable, contrairement aux autres prêtres que nous connaissions.

Lorsqu’il constatait une situation ambiguë (un « ça-ne-va-pas »), il le disait à la messe pour que toute personne nourrissant un projet maléfique puisse se reprendre. L’exemple que je peux donner pour cette année-là est le suivant.

Au Burundi, il y a eu du désordre en 1993 et le Président Ndadaye y a trouvé la mort. Un type d’ici et ses compagnons, dont j’ignore les noms, ont adressé une lettre au curé en prétextant qu’il était Hutu comme eux, et lui ont demandé de célébrer une messe de requiem à l’intention du Président défunt Ndadaye.

Ils avaient précisé qu’aucun Tutsi ne devait mettre son nez dans cette célébration, au motif que leurs frères Tutsi du Burundi avaient massacré un Hutu. Ils avaient invoqué, comme motif d’exclusion des Tutsi, le fait que dans les jours passés, les Tutsi de Rwamagana avaient fait célébrer une messe à l’intention d’un certain Kayitare du FPR-Inkotanyi (Front Patriotique Rwandais-Inkotanyi) et qu’aucun Hutu n’avait pu y assister.

Le curé avait conservé cette lettre, jusqu’au moment où ils sont venus pour réclamer la réponse. Le curé leur a adressé un refus catégorique, avec comme conseil d’aller la faire célébrer ailleurs.
Durant la célébration dominicale qui a suivi la réception de cette lettre, le curé en a fait une lecture publique. Il nous a conseillé de ne pas suivre la bassesse de ces hommes et nous a recommandé de pratiquer le plus grand commandement de la charité.

Après cette messe, il y a eu beaucoup de commentaires des fidèles et les signataires de ladite lettre en ont été tenus au courant. Leur haine contre le curé s’est enflammée car il avait refusé de célébrer cette messe et venait aussi de violer leur secret. Le curé a laissé faire car il s’estimait hors de portée de leur menace.

Malgré le multipartisme et le fait que l’adhésion se faisait par amitié ou par volonté autonome, le curé n’avait pris aucun penchant. Un type fautif, qu’il soit Hutu ou Tutsi, recevait la réprimande du curé qui en profitait aussi pour lui donner des conseils. Ce prêtre était bon ; il aimait tout le monde et je l’ai constaté pendant le laps de temps que nous avons passé ensemble.

Après la mort du Président Habyarimana, la situation s’est détériorée partout au Rwanda : les massacres ont commencé et se sont transformés en génocide. Ces événements se sont vite répandus ici, chez nous. Tout au début, les massacres ont commencé dans les communes de Murambi et de Rukara. En peu de temps, ça a été les incendies des maisons, la fuite des gens en criant, poursuivis par les autres sur les collines.

Le soir du 8 avril 1994, les réfugiés en provenance de ces deux communes ont commencé à arriver ici ; certains sans leurs bras, d’autres avec des blessures saignantes et d’autres encore, exténués. Le chemin parcouru restait marqué par leurs gouttes de sang.

Certains avaient trouvé refuge chez nos voisins d’ici parce que ce milieu n’était pas encore infesté de tueries ni de haine. D’autres sont allés à la paroisse et les prêtres les ont bien accueillis. Moi, j’habite tout près de la paroisse et je leur rendais régulièrement visite en leur apportant de l’eau. Des fois, je leur prêtais des ustensiles, notamment des casseroles pour faire la cuisine et ceci n’est que normal puisque j’étais le plus proche voisin.

Le lendemain, le 9 avril 1994, des incendies étaient visibles dans la commune de Kayonza et dans celle de Muhazi, précisément dans le secteur de Murambi. C’est alors que le nombre de réfugiés a sérieusement augmenté et que même nos voisins Tutsi se sont réfugiés à la paroisse, car les évènements commençaient à prendre une autre tournure.

Ma famille et moi étions restés chez moi pour continuer à secourir les réfugiés de la paroisse. A certains, nous donnions des vivres à préparer et du bois de chauffe ; à d’autres, nous donnions de la nourriture cuite, sans considérer que tel ou tel soit notre ami ou ennemi. Nous leur donnions ces aides parce que nous voyions qu’ils étaient en détresse et qu’ils n’avaient pas la possibilité de rentrer chez eux.

Le 10 avril 1994, les Interahamwe ont afflué dans la région. Nous redoutions donc une attaque. Alors, ce jour-là, nous nous sommes, nous aussi, réfugiés à la paroisse. A la paroisse, il y avait beaucoup de Hutu réfugiés.

Vers 14 heures, les Interahamwe nous ont attaqués. L’Abbé Jean Bosco a demandé aux hommes et aux jeunes hommes forts d’organiser notre autodéfense et de repousser ces bandits. Tous les hommes sont sortis, de même que des jeunes filles qui leur donnaient des pierres. Dans cette autodéfense, il y avait aussi bien des Hutu que des Tutsi ; tous y sont allés ensemble.

Ce jour-là, l’attaque des Interahamwe a été vaincue et ils ont rebroussé chemin. C’est alors que l’Abbé Jean Bosco a pris sa voiture et s’est dirigé vers Kayonza pour aller demander aux autorités militaires de nous assister. On nous a alors envoyé deux gendarmes. Ils nous ont dit que l’attaque provenait de bandits qui ne reviendraient pas.

Ces paroles m’ont été rapportées par mon mari qui était dans la cour au moment où ces gendarmes parlaient. Moi, j’étais avec d’autres femmes dans le presbytère. Ce que j’avais entendu, c’étaient les coups de feu en l’air de ces gendarmes pour signifier aux Interahamwe que nous étions gardés et que ces Interahamwe étaient dans les environs, prêts à attaquer à nouveau. Moi, je les avais vus en sortant de l’enclos avec l’intention d’aller chez moi prendre quelques vivres.

Ces gendarmes ne sont pas restés longtemps. Au contraire, ils se sont vite retirés pour rentrer à Kayonza en nous faisant croire que ces bandits ne reviendraient pas. En fait, ce jour-là, ils ne sont, en effet, pas revenus. Cela ne nous a pas pour autant empêchés de passer la nuit à veiller et les hommes ont fait des rondes nocturnes pour surprendre toute attaque éventuelle.

Les abbés avaient ouvert toutes les portes du presbytère pour permettre à chacun de se cacher là où il le voulait. En plus, ils avaient aussi veillé avec tous les autres hommes, même s’ils rentraient après par moments pour nous rendre visite et animer la prière.

Très tôt à l’aube le lundi, les Interahamwe sont venus en très grand nombre. En plus, ils étaient armés de fusils. Comme les hommes étaient encore en-dehors de l’enclos, le combat a éclaté et est devenu très dur.

L’Abbé Jean Bosco est rentré et a demandé aux filles et aux femmes qui avaient de la force de sortir aider les hommes pour repousser ces Interahamwe. Les jeunes filles sont sorties et ont essayé de ramasser des pierres pour les donner aux hommes qui ont réussi à repousser ces Interahamwe jusqu’à la grand-route asphaltée qui mène à Mutara. A cause de ce rude combat, nous avons tous pris peur et nous sommes allés nous regrouper dans les chambres du presbytère.

Après la fuite de ces Interahamwe, ceux qui étaient rentrés de la bataille nous ont raconté comment cela s’était passé. L’Abbé Jean Bosco était avec eux. Je l’ai vu en personne : il portait un gros bâton en main et c’était visible qu’il venait de la bataille.

Quand ils sont arrivés dans l’enclos, le Bourgmestre de la commune de Kayonza était là et il leur a dit qu’il voulait les gens de sa commune, sous prétexte que la paix était rétablie. Le curé lui a répondu d’aller d’abord arrêter les incendies et de rétablir la sécurité dans toute la commune avant de venir retirer ses gens.

Le Bourgmestre nous a regardés et s’est exclamé, en demandant ce que les Hutu avaient fui. Notre réponse a été que nous n’avions pas de sécurité. Il a encore éclaté de rire, sans ajouter aucun autre mot. Il s’est alors adressé à l’Abbé Jean Bosco et nous les avons vus sortir.

Nous entendions très bien leur conversation. Le Bourgmestre lui a dit de s’en aller à Kibungo ou mieux, de s’y laisser conduire, au lieu de mourir avec les Tutsi dont le sort était déjà décidé. Mais le curé lui a répondu qu’il acceptait de mourir avec eux au lieu de les abandonner.
Les Hutu qui ont entendu ces paroles ont été pris de panique et certains ont commencé à se retirer clandestinement d’entre les Tutsi.

Dès que le curé a décliné l’offre du Bourgmestre, ce dernier s’en est allé. Immédiatement après son départ, une jeep militaire, transportant environ dix gendarmes qui escortaient le commandant du groupement de Rwamagana, s’est stationnée dans la cour paroissiale. Aussitôt, a commencé la fusillade sur nous, ponctuée de lancements de grenades. Il semble manifeste que ces gendarmes voulaient savoir si nous possédions des fusils.

Comme ils tiraient sur nous sans qu’il y ait de réplique, ils nous ont obligés à ouvrir la porte. Le curé leur a ouvert. Je l’ai vu moi-même depuis la porte de la chambre où nous étions. Il était en accoutrement ordinaire : pantalon en jeans, tricot bleu.

Dès que le curé a ouvert, le commandant est entré. Il est passé au milieu de nous en regardant les cadavres de ceux qui venaient de tomber sous leurs balles et nous a ensuite demandé de remettre les armes que nous détenions. Comme nous lui avons déclaré que nous n’avions aucun fusil, il nous a demandé ce que nous utilisions pour nous défendre. Le curé a déclaré que nous utilisions des pierres et des bâtons, ainsi que des lances.

Le commandant a refusé d’y croire et a obligé ses gendarmes à nous fouiller. Ces gendarmes ont procédé aux fouilles et sont même entrés dans les chambres des prêtres, mais ils n’ont trouvé aucun fusil. Le commandant les a obligés à nous aligner pour nous compter.

Après notre dénombrement, il nous a demandé d’exhiber nos cartes d’identité et les Hutu ont été séparés des Tutsi. Après cette division, il nous a dit qu’il ne voulait plus voir un seul Hutu ici et qu’il allait lui-même fusiller tout Hutu qui tergiverserait à rentrer chez lui. J’ai alors pris mes enfants, mon mari est venu et nous sommes rentrés à la maison.

Comme j’habite tout près de la paroisse, j’ai encore pu voir l’Abbé Jean Bosco. Il était avec le commandant et Célestin Senkware, le Bourgmestre de la commune de Kayonza. Ils essayaient de le convaincre de se désolidariser des Tutsi, au sein desquels il risquait la mort. Ils lui faisaient comprendre qu’ils étaient prêts à le faire fuir et qu’il y avait urgence de quitter ce lieu car l’imminente attaque ne procéderait plus à aucun tri.

Mais le curé leur a répondu que là où succomberaient les brebis du Seigneur, là aussi il mourrait. Face à ces mots, ils l’ont injurié en disant qu’il devait être leur complice (icyitso) et il leur a répondu qu’il ne pouvait pas abandonner des innocents. Le Bourgmestre Senkware et le commandant sont montés à bord de leur véhicule et s’en sont allés.

J’ai suivi cette conversation depuis mon champ de patates douces, qui est juste en face de la paroisse, tandis que ces trois hommes se sont entretenus sous un acacia qui se trouve dans la cour, tout près de mon champ.
Je n’ai pas pu rentrer à la paroisse mais j’ai appris que l’Abbé Jean Bosco et l’Abbé Joseph avaient baptisés tous ceux qui ne l’étaient pas, afin qu’ils soient prêts le jour de leur mort. J’ai appris cette nouvelle par mon mari qui s’est rendu à la paroisse ce soir-là et a vu les gens se faire baptiser.

Dans la matinée du 12 avril 1994, les Interahamwe sont arrivés en très grand nombre. Ceux de Murambi étaient venus dans trois véhicules Daïhatsu. Il y avait des Interahamwe, venus de toute la préfecture de Kibungo, mais aussi des militaires qui avaient fui la guerre dans le Mutara, ainsi que de nombreux gendarmes.
La bataille a aussitôt commencé mais à cause des fusils, les Tutsi ont été vite vaincus et se sont précipités dans l’enclos pour continuer la lutte depuis l’intérieur.

Ces Interahamwe appelaient l’Abbé Jean Bosco en le suppliant de sortir avant qu’il ne meure, mais lui ne répondait rien. A ce moment-là, Gatete et le Bourgmestre Senkware, ainsi que le commandant, étaient assis dans leur jeep militaire, observant comment mourraient les gens.
Une grenade a été lancée contre le mur et le portail a éclaté. Les assaillants ont pu entrer. Le carnage s’est fait à coups de machettes. Après quelques minutes, j’ai entendu un Interahamwe du nom de Ngabonzima dire que l’Abbé venait d’être tué. J’entendais tout cela depuis chez moi.

Toutefois, suite à la recrudescence des détonations de grenades, des crépitements de fusils et des cris d’Interahamwe, nous avons été pris de panique et nous nous sommes réfugiés non loin de chez nous, dans la bananeraie. Nous avons passé une journée et demie dans un buisson.

A notre retour, les gens avaient été décimés et les quelques survivants étaient couverts de blessures de machettes, au point qu’ils ne savaient pas eux-mêmes s’ils étaient encore vivants. Certains d’entre eux essayaient de se traîner sur les collines.
Vous saisissez qu’en fait, je n’ai pas été témoin oculaire de ces massacres du 12 avril 1994, car nous étions sortis de la paroisse et j’avais fui dans le buisson, sauf que de là, j’entendais les cris.

Le 18 avril 1994, les militaires du FPR-Inkotanyi (Front Patriotique Rwandais-Inkotanyi) sont parvenus ici et je les ai vus en train de rassembler ces blessés pour aller les soigner à Gahini. Nous aussi, ils nous ont pris et nous sommes rentrés après le génocide, quand le FPR-Inkotanyi a pris le pouvoir.

Les prêtres qui étaient dans notre paroisse, que ce soit l’Abbé Jean Bosco ou l’Abbé Joseph, ont tout fait pour sauver les gens. Hélas, ils n’ont pas pu résister à la force du mauvais régime et à l’armée. Ils étaient déterminés à protéger les gens mais on les leur avait ravis pour les exterminer.
Ces deux prêtres ont aussi péri entre les mains de ces malfaiteurs.

Nous autres qui restons sur cette terre, nous prions le bon Dieu pour qu’il le reçoive dans son royaume car ce qu’il a fait, aucun autre Hutu n’a été capable de le faire. Quant à nous autres, les paysans, le commandant nous a terrorisés et nous avons dû nous séparer des autres. Mais lui, l’Abbé Jean Bosco, a refusé de les quitter et c’est ce qui montre sa bravoure et son héroïsme.

Chaque année, le 12 avril, le jour de l’anniversaire de sa vie, nous nous rendons à la paroisse pour sa commémoration et nous prions pour qu’il soit un jour canonisé.

Témoignage recueilli à Mukarange le 18 mars 1997,
Par Pacifique Kabalisa.