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Témoignage J037

Lorsqu’ils prient pour leurs parents morts pendant le génocide, ils prient aussi pour l’Abbé Rugasira.

Je connaissais l’Abbé Ananie Rugasira bien avant la guerre. Il venait dire la messe à la paroisse de Ndera, surtout les jours de fête. Je ne me rappelle pas exactement quand il est arrivé ici à Ndera, mais c’était probablement autour de l’année 1989. Directement, il a été nommé économe du Petit séminaire de Ndera.

Je ne connais pas son lieu de naissance. Je sais simplement que c’était un homme calme, assidu au travail et qui n’était pas accessible à tout le monde. Il était toujours parmi ses élèves au Petit séminaire. On ne pouvait le voir qu’à la messe.

J’étais ici le jour de la mort du Président Habyarimana, le 6 avril 1994. C’était la panique généralisée le lendemain matin. Le 7 avril 1994, des communiqués interdisant de sortir de la maison passaient à la radio. Nous sommes restés à la maison, comme le gouvernement nous le demandait.

Quelques temps après, nous avons vu beaucoup de militaires descendre de l’autre côté, à Kanombe. Ils sont passés ici, devant notre maison. Ils ne nous ont rien dit. Après le passage de ces militaires, nous avons vu de la fumée en provenance de Kanombe. Nous avons entendu beaucoup de coups de feu. C’est à ce moment-là que nous avons décidé de fuir.

Nous avons fui le 7 avril 1994. En chemin, nous avons croisé des gens blessés par des coups de machettes. Ils venaient de Kanombe et de Remera. J’ai reconnu une connaissance ; toute sa famille venait d’être décimée. Nous avons continué notre chemin. Il y avait trois endroits où on pouvait aller chercher refuge. Il y avait le Centre psychiatrique de Ndera, la paroisse et le Petit séminaire de Ndera.

Je suis allée au petit séminaire avec ma famille et les prêtres nous y ont bien accueillis. Il y avait d’autres réfugiés qui venaient de Kanombe et de Remera. Les prêtres nous demandaient d’être courageux devant cette épreuve. Ils nous réconfortaient par leurs paroles.

Quand on est allés au Petit séminaire, les voisins n’étaient pas encore acquis à l’idéologie de l’extermination des Tutsi. Cependant, il y en avait qui savaient ce qui allait se passer. Les prêtres ont regroupé tous les réfugiés au Petit séminaire parce qu’il n’y avait pas de clôture à la paroisse.

Les Abbés Ananie – qui était économe – et André – le directeur du Petit séminaire – se sont occupés de nous. Ils ont ouvert toutes les classes et les dortoirs. Chacun allait où il voulait. Ananie a choisi des jeunes garçons pour nous préparer à manger. Il leur a donné des haricots et du riz. Nous n’avons connu aucun problème de faim.

Le 8 avril 1994, les militaires sont venus voir comment ils allaient nous tuer. Jamais l’Abbé Ananie n’a ouvert la porte. Même les militaires qui avaient leur famille au Petit séminaire, n’y ont pas eu accès. Ananie leur disait qu’il allait s’occuper de leur famille et qu’ils les verraient quand la paix serait revenue.

Dans la chambre où je vivais, il y avait un garçon qui avait une épée. J’ai eu peur parce que je ne savais pas s’il était Hutu ou Tutsi. Je suis allée me confier à Ananie. Ce dernier a choisi des jeunes garçons pour fouiller dans tous les dortoirs et les armes perquisitionnées ont été stockées dans une autre pièce. Il nous disait que Dieu seul était notre gardien ; il n’était pas question d’avoir des armes sur nous.

Le 9 avril 1994, les militaires sont revenus. Ils ont demandé à Ananie d’ouvrir la porte. Il a refusé. Ils lui ont demandé de leur livrer tous les Tutsi. Il leur a répondu : « J’ai accueilli tout le monde, je n’ai pas demandé l’identité de chacun. ». Les militaires ont escaladé le mur et ouvert la porte. Les Interahamwe sont entrés directement.

Quand ils sont arrivés à l’intérieur du Petit séminaire, ils ont demandé à Ananie où étaient un pasteur et deux autres hommes. Il leur a répondu qu’il ne savait pas. Ils ont insisté ; Ananie a été catégorique. Il leur a dit qu’il ne savait pas où se trouvaient ces personnes.

Après cet échange de propos, les Interahamwe ont demandé à Ananie d’aller ouvrir toutes les chambres et les dortoirs ; il a de nouveau refusé. Les Interahamwe se sont fâchés. Ils lui ont dit qu’ils allaient tirer sur lui. Ananie leur a dit : « Faites ce que vous voulez ! ». Ils lui ont tiré une balle dans les genoux. Ils croyaient qu’il allait réfléchir et livrer tous les Tutsi ; ce ne fut pas le cas.

Après ce tir, Ananie a levé les yeux comme quelqu’un qui prie ; c’était à 10 heures du matin. Les Interahamwe lui ont demandé s’il ne pouvait pas changer d’avis. Il leur a répondu : « Faites ce que vous avez voulu faire ». Ils l’ont achevé par une deuxième balle. J’ai tout suivi. Ma chambre était en face du lieu où il a été exécuté. J’ai même suivi les propos qu’ils se sont échangés.

L’Abbé Ananie était avec trois autres prêtres : Don Tite, Bosco Murengeranka (qui était Tutsi) et André Havugimana. Ce dernier a été atteint par une balle au bras. Les autres ont été évacués avec Don Tite, qui était italien.

Après la mort d’Ananie, les Interahamwe ont commencé le massacre des Tutsi. Il y avait des cris et des pleurs dans tout le séminaire. Le sang coulait partout. Ils mettaient ainsi leur plan à exécution.
Mais tous les Hutu de Ndera n’ont pas été des tueurs. Il y en avait qui venaient chercher les Tutsi qu’ils connaissaient et allaient les cacher chez eux.

Moi, j’ai réussi à sortir et je suis allée me cacher chez les voisins. Je changeais de cachette chaque jour. Je n’ai jamais quitté Ndera. Je suis restée ici jusqu’à l’arrivée du FPR-Inkotanyi (Front Patriotique Rwandais-Inkotanyi).

L’Abbé Rugasira a été notre martyr. Il a donné sa vie pour nous. Il a montré qu’il avait compris le sens de l’évangile. Il était Hutu. Il pouvait nous livrer. Mais il ne l’a pas fait. Tous les rescapés prient pour que Dieu l’accueille dans son royaume. Chaque année, nous pensons à lui quand nous prions pour nos parents qui sont morts pendant le génocide.

Témoignage recueilli à Ndera le 21 mars 1995,
Par Pacifique Kabalisa.