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Témoignage J038

L’Abbé Ananie était d’un naturel calme et discret ; il a pourtant eu le courage de s’opposer aux Interahamwe.

L’Abbé Rugasira est arrivé ici en 1989. Il n’était pas curé de la paroisse, mais il était économe du Petit séminaire. Nous le voyions de moins en moins. Les prêtres du Petit séminaire ne sortaient pas très souvent, sauf les jours de fêtes. J’étais chez moi le jour de la mort du Président Habyarimana, le 6 avril 1994. Le 7 avril, les réfugiés, qui venaient de Remera et de Kanombe, sont arrivés ici, à Ndera.

Les armes crépitaient à Kanombe. On voyait de la fumée partout. Nous avions peur. Nous nous sommes réfugiés au Petit séminaire, comme tout le monde. Nous avons été accueillis par les prêtres. Il y avait trois prêtres : Ananie Rugasira, André Havugimana et Don Tite. L’Abbé Ananie était économe. C’était lui qui s’occupait de nous. Il nous a donné du riz et des haricots qu’il avait achetés pour les élèves du Petit séminaire.

Mbonampeka passait nous dire, à nous les Hutu qui étions là, de rentrer chez nous. Nous n’étions pas concernés, d’après ce qu’il nous disait. Par contre, il disait que les Tutsi étaient impliqués parce qu’ils avaient tué le Président Habyarimana.

Après ces propos de Mbonampeka, nous avons compris que la mort des Tutsi était déjà décrétée. Je suis rentré immédiatement chez moi avec toute ma famille. Après notre départ, les Interahamwe et les militaires sont venus demander aux prêtres d’ouvrir les portes du petit séminaire. Ils voulaient entrer et prendre les Tutsi à tuer. Les prêtres ont refusé. Ces Interahamwe ont commencé à injurier les prêtres et à les taxer de complices des Tutsi qui venaient de tuer le Président Habyarimana.

J’habite non loin de la paroisse. J’ai suivi tous les propos entre les Interahamwe et les prêtres. Même le 9 avril 1994, lors de l’attaque finale, j’ai tout suivi. Quand les Interahamwe sont arrivés, ils ont intimé aux prêtres l’ordre d’ouvrir. Ces derniers ont catégoriquement refusé. Les Interahamwe ont directement escaladé le mur et sont entrés de force.

Cette attaque était dirigée par des grands miliciens, dont Stanislas Mbonampeka. Je l’ai vu ce jour-là. Quand ils sont arrivés à l’intérieur, ils ont demandé à Ananie de leur livrer deux Tutsi : Pasteur Gatarebe et Jean Rutsinzi. Ananie leur a répondu qu’il ne savait pas où ils étaient.
Ils lui ont demandé la clé pour ouvrir la chambre où se cachaient les deux personnes ; Ananie a refusé de leur donner les clés. Ils ont tiré sur lui, au niveau des genoux. Ils croyaient qu’Ananie allait revenir sur sa décision et leur donner les clés ; il a refusé catégoriquement de donner ces clés. Les Interahamwe l’ont achevé sur-le-champ.

Après la mort d’Ananie, les Interahamwe ont forcé toutes les portes. Ils ont commencé directement à tuer les Tutsi. Ils utilisaient des fusils et des machettes. Après leur départ, nous sommes allés au Petit séminaire. Il y avait beaucoup de morts : autour de 2.000 personnes.

Mbonampeka est responsable de la mort de toutes les personnes qui ont été tuées ici, au Petit séminaire. C’est lui qui est allé chercher les militaires et les Interahamwe qui les ont tuées. Il est allé les chercher en ville, à Kigali. D’autres venaient de Ruhengeri, sa préfecture natale.

L’Abbé Ananie a tout fait pour sauver les Tutsi. Il n’a jamais abandonné ses brebis. Ce qu’il a fait, d’autres, qui avaient pourtant plus de possibilités que lui, ne l’ont pas fait. Si nous, les Hutu en général, nous étions restés ici, les Interahamwe n’auraient pas osé tuer nos voisins Tutsi.

Malheureusement, nous avons suivi les mauvais conseils de Mbonampeka. Si nous étions restés, nous leur aurions résisté ; nous étions plus forts qu’eux. L’Abbé Ananie a été plus courageux que quiconque. Il a prouvé qu’il était un homme de Dieu. Que Dieu l’accueille parmi les siens.

Témoignage recueilli à Ndera le 21 mars 1995,
Par Pacifique Kabalisa.