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Témoignage J039

L’Abbé Ananie était un type ordinaire, qui n’avait pas forcément la cote ; il a pourtant donné sa vie pour défendre celle des autres.

Je suis arrivé au Petit séminaire le 7 avril 1994, vers 2 heures de l’après-midi. J’ai été accueilli par des prêtres : Ananie Rugasira et André Havugimana. De l’intérieur, nous voyions les Interahamwe qui circulaient.
Les prêtres ne nous ont jamais quittés. Ils sont restés avec nous. Ils nous donnaient à manger et tout le reste. L’Abbé Ananie faisait des tours parmi les réfugiés pour nous sécuriser.

Un jour, quand il a appris qu’il y avait des gens qui avaient des armes parmi nous, il est venu les désarmer. Il a même formé un comité de crise chargé d’assurer la sécurité des réfugiés. Ce comité était composé de jeunes garçons.

Le 9 avril 1994, les Interahamwe nous ont attaqués. Ils ont demandé les clés à Ananie. Ils voulaient ouvrir les chambres mais Ananie a refusé de leur donner les clés. Ils ont tiré sur lui ; il est mort directement.

Après la mort de Ananie Rugasira, les Interahamwe ont continué leur travail. Ils nous ont demandé de sortir et de rentrer chez nous. C’était Mbonampeka qui dirigeait cette attaque. Les Interahamwe étaient armés de fusils, de grenades et de machettes. Les massacres ont commencé juste après la mort d’Ananie. Certains Tutsi ont été tués au Petit séminaire, d’autres à l’extérieur. Parmi ceux qui ont été tués au Petit séminaire, il y avait ma cousine et ses trois enfants.

Je connaissais Ananie. C’était un prêtre ordinaire. Je ne dirais pas qu’il ne faisait que du bien. De toutes façons, il n’avait pas une bonne cote. Mais curieusement, pendant le génocide, il a donné sa vie pour nous ; il a été tué à cause de nous. S’il avait ouvert immédiatement les chambres où se cachaient les Tutsi, il n’aurait pas été tué.

Avant de le tuer, les Interahamwe avaient insisté plus de trois fois pour qu’il ouvre, mais il a refusé. L’Abbé André Havugimana était là aussi. Il nous a bien accueillis lui aussi. Il était Recteur du Petit séminaire. Il pouvait nous chasser mais il ne l’a pas fait. Par contre, il a failli mourir quand les Interahamwe ont tiré sur Ananie. La balle a atteint André au bras ; il a échappé de justesse à la mort.

Après la mort d’Ananie, chacun a pris sa direction. Je suis allé me cacher dans un buisson, non loin de la paroisse. J’ai passé cinq jours dans ce buisson. Après, je suis allé chez une connaissance.
Mais deux jours après, les Interahamwe sont venus fouiller sa maison et elle m’a demandé de partir. Je suis rentré chez moi ; j’étais prêt à tout. Les Interahamwe sont venus me demander de l’argent et je leur ai répondu que je n’en avais pas ; ils sont repartis.

Par chance, les militaires du FPR-Inkotanyi (Front Patriotique Rwandais-Inkotanyi) sont arrivés avant que les Interahamwe ne reviennent.

Témoignage recueilli à Ndera le 21 mars 1995,
Par Pacifique Kabalisa.