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Témoignage J041

Réputé bagarreur et pas très populaire, l’Abbé Ananie a pourtant été exemplaire.

Les coups de feu ont retenti juste après l’annonce de la mort du Président Juvénal Habyarimana. Les tirs provenaient du camp militaire de Kanombe, situé non loin d’ici.
Les massacres ont commencé le lendemain.

Le 7 avril, les Interahamwe d’ici avaient déjà commencé la chasse aux Tutsi. Notre zone a vite été embrasée parce que le chef d’Etat major, le Général Nsabimana – qui est mort dans le crash de l’avion présidentiel – habitait tout près d’ici. Ce sont ses militaires qui ont donné le coup d’envoi. Dans la matinée du 7 avril 1994, les cartouches volaient de partout. Nous ne savions pas quoi faire. J’ai décidé de venir ici, au Petit séminaire.

Je suis arrivé ici au Petit séminaire de Ndera le jeudi 7 avril en début de matinée. Les professeurs célibataires étaient déjà ici ; ils habitaient tout près du séminaire. Il y avait aussi les réfugiés qui venaient des environs du petit séminaire. Il paraît que c’est cet archevêque de Kigali qui avait donné l’ordre de laisser les gens entrer. Il y avait des Hutu et des Tutsi.

Les Interahamwe étaient déjà devenus fous. Le Petit séminaire était le seul lieu sûr. Même nous autres, nous étions menacés. Les Interahamwe venaient souvent chercher les Tutsi pour aller les tuer.
Dans l’après-midi du jeudi 7 avril 1994, nous nous sommes regroupés dans des salles de classe et dans les dortoirs – c’est l’Abbé Ananie Rugasira qui avait ouvert ces salles. Nous y avons passé la nuit de jeudi à vendredi.

Il nous a bien accueillis. Il s’est montré très généreux alors que d’habitude, c’était un homme très avare, pas très ouvert et qui n’hésitait pas à échanger des coups avec les paysans du village.
Mais du jeudi 7 avril 1994 – quand je suis arrivé au Petit séminaire – jusqu’au jour de sa mort, l’Abbé Ananie m’a agréablement surpris.

L’accueil qu’il a réservé aux réfugiés était superbe et surprenant d’après son passé et ses origines. Rugasira était un bagarreur. En plus, il était le neveu de quelqu’un dont la haine contre les Tutsi était connue de tous. Mais curieusement, Ananie nous a bien accueillis. Il nous a donné des vivres qu’il avait achetés pour les élèves qui eux, étaient en vacances de Pâques. Il allait aussi nous chercher le bois de chauffage.

Vendredi matin, il n’y avait pas de tension, mais les gens continuaient à venir. Plus tard, les Interahamwe sont entrés avec des machettes et d’autres armes traditionnelles. Ananie a organisé une équipe d’hommes pour aller désarmer ces Interahamwe.
J’étais membre de cette équipe ; nous l’avons appelée « comité de crise ». Ce comité était chargé de désarmer les Interahamwe et de stocker les armes. Ananie Rugasira supervisait tout. Quand il passait, il disait aux gens qu’il fallait éviter de s’entretuer.

Samedi matin, le comité de crise s’est réuni. Pendant que nous étions en réunion, les Interahamwe sont entrés. Nous sommes sortis de la réunion et les Interahamwe ont commencé à tirer. J’ai essayé de désarmer un des Interahamwe ; il a tiré mais la balle ne m’a pas atteint. Nous nous sommes repliés dans une salle.

Les Interahamwe sont restés maîtres de la situation. Ils sont allés immédiatement voir l’Abbé Ananie Rugasira. Ils lui ont dit qu’ils ne réclamaient que quatre personnes, dont un pasteur.
En réalité, ces Interahamwe avaient pour mission de les tuer, surtout le pasteur. C’était lui qui était le plus recherché ; je ne sais pas pourquoi, mais il devait être un cadre du FPR-Inkotanyi (Front Patriotique Rwandais-Inkotanyi).

Comme Rugasira savait que ce pasteur était recherché, il était allé le cacher dans une salle de laboratoire et il avait fermé cette salle à clé. Quand les Interahamwe sont arrivés, ils lui ont demandé où était ce pasteur. Il leur a répondu qu’il ne savait pas où il se cachait. Les Interahamwe lui ont demandé d’ouvrir cette salle. Rugasira leur a répondu qu’il avait perdu la clé de cette salle.

Pour distraire les Interahamwe, Rugasira a commencé à circuler dans la cour intérieure du Petit séminaire comme d’habitude. Quand il est arrivé devant la chapelle, les Interahamwe se sont approchés de lui et lui ont demandé d’ouvrir la salle dans laquelle se trouvait le pasteur. Il a de nouveau refusé. Les Interahamwe ont immédiatement tiré sur lui ; il est mort sur-le-champ. Cette balle a aussi atteint l’Abbé André, le Recteur du Petit séminaire.

Après cette fusillade, les Interahamwe ont continué leur sale besogne. Ils sortaient les gens pour aller les faire tuer. A ce moment-là, je me cachais dans la chambre d’une sœur de l’Abbé Tite.
C’est dans cette chambre qu’ils sont venus déposer le corps d’Ananie. Il était déjà mort. L’Abbé André Havugimana avait été atteint au bras et à la poitrine. Par après, il est allé se faire soigner, je ne sais pas où, probablement à Kabgayi. Il était gravement blessé ; il parlait à peine.

J’ai appris que c’était une autre association qui voulait faire quelque chose pour la mémoire de l’Abbé Ananie. Pourquoi ses confrères prêtres ne le feraient-ils pas ? De toute façon, cet abbé a beaucoup fait pour nous. Pourtant, il était réputé avare, bagarreur et extrémiste avec les Tutsi. Je ne sais pas comment il a subitement changé à la veille de sa mort.

Témoignage recueilli à Ndera le 21 mars 1995,
Par Pacifique Kabalisa.