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Témoignage J042

L’Abbé Ananie a préféré mourir plutôt que de livrer les Tutsi.

J’ai connu l’Abbé Ananie Rugasira à Rubungo. A ce moment-là, mon mari était professeur au Petit séminaire de Ndera. Rugasira était économe. Il venait souvent nous rendre visite. C’était un homme bon et qui rendait des services aux autres quand c’était nécessaire.
Avec la naissance des partis politiques en 1992, Ananie est resté le même. Il ne s’est jamais montré partisan d’aucun parti politique. Il n’a jamais montré sa tendance politique.

J’étais ici le jour de la mort du Président Habyarimana le 6 avril 1994. Le lendemain, les maisons ont commencé à brûler à Remera. Nous voyions la fumée. Les Tutsi de Kimironko et Kanombe ont afflué ici, à Ndera. Quelques temps après, les Interahamwe sont venus nous attaquer. Nous nous sommes alors réfugiés au Petit séminaire de Ndera.

Au début, il y avait des Tutsi et des Hutu. Nous avons été accueillis par les prêtres. Ils nous ont donné des matelas et des couvertures et nous nourrissaient. Ils faisaient tout pour nous. Ananie a organisé un comité de crise, composé de jeunes garçons. Ces jeunes étaient chargés d’assurer notre sécurité et nous préparaient également à manger.

Entre-temps, Mbonampeka, qui organisait les attaques, est venu dire aux Hutu de rentrer chez eux parce que ces derniers n’étaient pas concernés. Seuls les Tutsi et les complices des Inyenzi étaient concernés. Les Hutu ont donc commencé à rentrer chez eux. Et les prêtres ont continué à s’occuper de nous.

Il y avait beaucoup de Tutsi au Petit séminaire ; ils venaient des communes voisines de Rubungo. Parmi nous, il y avait beaucoup de réfugiés Hutu qui avaient des armes ; ils nous faisaient peur. Nous avons demandé à Ananie de récupérer ces armes.

Entre le 8 et le 10 avril 1994, les Interahamwe sont venus demander à Ananie de leur ouvrir les portes du Petit séminaire. Ananie a refusé. Ils l’ont injurié parce qu’il avait accepté de cacher des Tutsi. Ananie a répliqué en disant qu’il n’avait pas demandé l’identité de chacun. Je suivais ces propos-là du dortoir où j’étais.

L’attaque finale a eu lieu le 9 avril 1994. Les Interahamwe sont arrivés le matin, vers 9 heures. Ils étaient avec des militaires. Ils ont intimé l’ordre à Ananie d’ouvrir toutes les portes du Petit séminaire ; ils voulaient prendre des gens pour aller les tuer. Il a refusé. Ils lui ont demandé de leur livrer un chauffeur ainsi qu’un autre homme Tutsi.

Quand les Interahamwe ont vu qu’Ananie s’obstinait, ils ont tiré sur lui au niveau des genoux. Il est immédiatement tombé par terre. Les Interahamwe n’ont pas voulu l’achever directement parce qu’ils espéraient qu’il allait changer d’avis. Mais Ananie a catégoriquement refusé. Il a commencé à prier. Ils lui ont demandé pour la dernière fois s’il persistait dans sa position. Il a dit : « Faites ce que vous voulez ». Ils l’ont achevé immédiatement, par une dernière balle.

Après la mort d’Ananie, les Interahamwe sont allés demander au Recteur du Petit séminaire de leur donner les clés. Il a refusé lui aussi. Ils ont tiré sur lui, mais sans le tuer. C’était la débandade totale. L’Abbé Don Tite est devenu fou et nous demandait d’engager la guerre contre les Interahamwe.

Les Hutu de Ndera n’étaient pas méchants. Quand les Interahamwe ont forcé les portes pour venir nous tuer, les gens de Ndera ont tout fait pour venir sauver les Tutsi qu’ils connaissaient, pour aller les cacher chez eux. Nous avons d’ailleurs nous-mêmes survécu grâce à nos voisins Hutu.

Les attaques du Petit séminaire et de la paroisse Ndera étaient dirigées par Mbonampeka. Ce dernier était allé chercher les Interahamwe chez lui, à Ruhengeri. D’autres Interahamwe étaient venus de Remera et de Kanombe.

L’Abbé Ananie Rugasira a tout fait pour nous sauver. Il a été tué à cause de nous. Les tueurs savaient très bien qu’il était Hutu et personne n’aurait touché à lui s’il ne nous avait pas aidés. Il est parmi les rares Hutu qui ont accepté de mourir au lieu de livrer les Tutsi aux Interahamwe. Il a prouvé qu’il était un homme de Dieu. Il n’a pas voulu abandonner ses brebis. Que Dieu l’accueille parmi les siens.

Témoignage recueilli à Ndera le 11 mars 1995,
Par Pacifique Kabalisa.