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Témoignage J043

Certains membres de l’Église ont participé au génocide mais d’autres, comme l’Abbé Boneza, ont lutté.

Je connais l’Abbé Joseph Boneza depuis son plus jeune âge. En effet, sa famille résidait à Shangi, entre le marché de Bushenge et l’école secondaire de Shangi. En qualité de religieuse basée à Shangi, j’ai enseigné avec son père à l’école primaire locale.
Boneza a été mon élève en 3ème année primaire. Il était un enfant poli, discipliné, appliqué en classe et manifestant le fait qu’il a été bien éduqué.

Après l’école primaire, il est allé faire ses études secondaires en RdC (République démocratique du Congo – ex-Zaïre). Ensuite, il est allé faire le Grand séminaire. Pendant qu’il faisait le Grand séminaire, il venait quelques fois me rendre visite, m’appelant toujours « maîtresse » ou « mwarimu » .
Il a servi un certain temps à la paroisse de Mibirizi, au moment où je me trouvais moi-même à Mibirizi. Même à ce moment-là, il manifestait encore cette éducation, acquise lors de son enfance.

La mort de Habyarimana est survenue au moment où il était curé de la paroisse de Mibirizi et que j’étais responsable de la communauté des « Sœurs Pénitentes » au même endroit. C’est lui qui m’a appris par téléphone la mort du Président, très tôt le matin du 7 avril 1994 : « Habyarimana est mort et sans doute, des gens vont mourir ».

En effet, des déplacés ont commencé à affluer à la paroisse dès le jeudi 7 avril 1994. Et c’est là que j’ai moi-même demandé à mon frère de venir. Celui-ci m’est arrivé le samedi 16 avril 1994.

L’attaque du 18 avril 1994 n’a pas épargné notre couvent. Ils sont venus nous piller mais avant de procéder au pillage, des miliciens sont venus demander qui était la Mère supérieure. J’ai répondu que c’était moi et j’ai alors été conduite dans ma chambre pour leur donner de l’argent. Je leur ai donné une somme d’argent que je ne peux pas estimer et d’autres objets, tels que des radios et des tourne-disques.

A la fin, ils nous ont tous mis dans une même chambre située dans les environs. Vers 20 heures, l’Abbé Joseph Boneza, qui venait d’être informé, est venu nous chercher. Il nous a trouvés dans cette chambre où nous étions tous regroupés. Après avoir su ce qu’il se passait au couvent, il a dit : « Venez, suivez-moi à la paroisse… Vous ne pouvez plus rentrer chez vous car plus rien n’est en place : tout a été saccagé  ».

Arrivées à la paroisse avec les autres Sœurs, nous nous sommes chargées de soigner les blessés. Je participais à l’organisation de la distribution de la ration alimentaire. Le 19 avril 1994, nos consœurs de Cyangugu sont venues nous évacuer mais j’ai décidé de rester, pour assister ces nécessiteux. Une autre Sœur est restée aussi, pour suivre de près sa maman qui faisait partie des déplacés réfugiés là.

C’est peut-être bien ce jour-là que des gendarmes en véhicule sont arrivés, dans l’après-midi. Ils ont dit qu’ils cherchaient un garçon accusé d’être « associé aux Inkotanyi pendant les périodes scolaires au lieu de rester à l’école pour ses études ». Le jeune homme en question s’est présenté devant les gendarmes et Boneza a réfuté cette accusation en proposant qu’il présente même son bulletin, comme preuve de ses études. Il a fallu que le jeune homme parte à la résidence familiale en compagnie de ces gendarmes pour aller chercher et montrer ledit bulletin.

Ne voulant pas qu’il parte seul, l’Abbé Boneza les a accompagnés. Ne trouvant que des ruines à cette résidence, ils sont revenus à la paroisse pour déposer Boneza. Mais ils ont voulu garder le jeune étudiant. L’Abbé Boneza a alors dit : « Franchement, nous savons tous qu’il est élève et qu’il n’entretient aucun contact avec les Inkotanyi ; si vous voulez l’emmener à Cyangugu, permettez-nous de l’accompagner ».

Mais les gendarmes ont refusé, affirmant qu’ils devaient l’interroger. Il a probablement été tué à Gatandara. Ce comportement de Boneza dans cette affaire marque bien un courage louable. A chaque arrivée des agresseurs, il ordonnait que l’on fasse sonner la cloche comme cri d’alarme. Il se munissait d’une sirène et lançait aussi des pierres, comme tout déplacé.

Le jour de l’arrivée de Yusufu et de sa milice, il a eu le courage d’aller négocier lui-même avec Yusufu en le rejoignant un peu plus loin, là où se trouve la statuette de la Sainte Vierge Marie. Je l’avais moi-même averti que Yusufu venait d’arriver.

Aidé par un gendarme, chargé de sa sécurité, il a tenté de persuader Yusufu qu’il ne restait aucun déplacé sain, seulement des blessés. Comme il était un peu tard, vers la tombée de la nuit, Yusufu voulait rentrer. Mais ses miliciens ont refusé de rentrer sans réaliser une quelconque action ; ils ont enlevé ceux qu’ils ont découverts. Ils auraient enlevé 80 personnes.
D’ailleurs, ces miliciens ont voulu tuer l’Abbé mais il leur a donné de l’argent en contrepartie. Je n’ai pas pu suivre ses agissements le jour de l’arrivée du sous-préfet Théodore Munyangabe, car je me tenais loin de là.

Quelques jours avant la mort de l’Abbé Boneza, l’opération clandestine de fuite vers la RdC (République démocratique du Congo – ex-Zaïre) avait été déclenchée. L’Abbé a quelquefois dû donner le peu d’argent qu’il avait à ceux qui devaient fuir. De sorte que la dernière fois où il fut en ma présence, il a distribué les pièces de monnaie qui lui restaient à ceux qui devaient partir.

Alors que les Abbés Simon Kayumba et Mucyo avaient été évacués, il a refusé de prendre la même décision de fuir à l’évêché. Il a fallu qu’il soit finalement menacé par le responsable local des tueurs, Edouard Bandetse.
En effet, aux alentours des 16, 17 et 18 mai 1994, Bandetse l’a cherché ; il a même été jusqu’à demander à un gendarme de le lui amener. Mais en vain.

Pourtant, le Colonel Bavugamenshi nous avait promis quelques jours avant, dans le maintien du maintien de l’ordre à Mibilizi, qu’il allait faire des remarques à Bandetse. Sans doute que ce dernier avait promis au colonel de ne plus tuer à Mibilizi mais sa promesse n’a pas été tenue dans l’affaire Boneza.

En effet, le 19 mai 1994, vers 13h30 ou 14 heures, Boneza nous a conduits de Mibilizi à destination de la cathédrale de Cyangugu, à bord d’une jeep Suzuki. Il y avait un gendarme à ses côtés, ainsi qu’une nièce de l’Abbé Modeste Kajyibwami, assise avec moi sur la banquette arrière.

Nous sommes arrivés à une barrière tenue par les miliciens de Bandetse à Ku Ngoro. Il a dit aux tenants de celle-ci que nous n’allions pas loin. Nous sommes partis et, arrivés au point de ramification des deux routes – l’une menant à Nyakarenzo, l’autre à Gihundwe –, nous avons vu un véhicule à notre poursuite. Le véhicule était plus confortable que le nôtre.

Notre gendarme a essayé de les mettre en garde en les pointant du doigt, mais en vain. A la question de Boneza de savoir ce qu’il fallait faire, le gendarme lui a répondu de continuer et de ne surtout pas s’arrêter. Je leur ai dit que nous allions sans doute mourir et Boneza m’a dit : « Je vais rouler vite de sorte que même s’il faut mourir, nous mourrons à une barrière, là où se trouvent d’autres gens ».

Arrivés à Gihundwe, à l’endroit nommé Ku Cyapa, nous avons freiné face à une barrière. Ceux qui nous pourchassaient nous ont devancés en plaçant leur véhicule devant le nôtre. Des miliciens sont sortis du véhicule et parmi eux se trouvait le redoutable Dominique, originaire du secteur Runyanzovu, accompagné d’un gendarme.

Ces méchants se sont entretenus avec les tenants de la barrière locale. Ensuite, ils sont venus vers nous pour s’adresser à Boneza. A la question de savoir où nous allions, Boneza a répondu que nous nous rendions à l’évêché pour transmettre le compte-rendu d’une réunion tenue à Mibilizi. Ils lui ont demandé sa carte d’identité et se sont écriés à la vue de celle-ci, car il était marqué « Tutsi » sur sa carte. Je l’avais personnellement lue bien avant ce jour.

Aussitôt est arrivé un bus, rempli de soldats parmi lesquels j’ai reconnu le lieutenant surnommé Kajisho. Son vrai nom était Samuel Imanishimwe et il était commandant de la gendarmerie à Cyangugu. Le gendarme qui nous escortait a été sorti du véhicule et mis de côté ; ils ont aussi fait sortir Boneza du véhicule.

Prise de peur, j’ai demandé : « Allez-vous le tuer ? ». Ils m’ont répondu : « Sors toi-même si tu veux ». J’en étais incapable et je suis restée avec la nièce de l’Abbé dans le véhicule, en attendant la suite. Ils l’ont arrêté près d’un kiosque situé juste à côté. Et ils se sont mis à lui poser des questions, auxquelles, m’a-t-il semblé, il n’a pas répondu.

Tout à coup, il a reçu un coup sur la tête qui l’a fait tomber par terre. Et j’ai baissé ma tête quand ils ont ensuite multiplié les coups sur lui. A la fin, j’ai vu l’un d’entre eux venir vers moi pour m’apporter sa petite croix et m’aviser d’être moi-même candidate à la mort. Ils m’ont demandé de conduire mais je ne savais pas conduire ; ils ont alors désigné un chauffeur parmi eux et notre véhicule est parti en suivant la Toyota des autres miliciens.

Arrivés à Cyangugu non loin du siège de ma communauté, j’ai demandé à ce chauffeur s’il pouvait me laisser là. Il a ri au lieu de me répondre.
Arrivés à Gatandara, à l’autre barrière, le véhicule de devant s’est arrêté. Les tueurs ont discuté entre eux, sans doute afin de décider s’il fallait me tuer. Et ils n’ont pas eu de réponse.

Nous avons continué le voyage jusqu’à Cyato, où ils se sont encore arrêtés. Dominique est sorti et s’est approché de moi. Il a pointé son fusil sur moi mais l’a finalement lâché quand quelqu’un d’autre lui a dit : « Laisse-là… Elle mourra un autre jour  ».

Arrivés au marché de Bambiro, non loin de Mibilizi, nous y avons trouvé Bandetse en compagnie des conseillers de Cyato et de Mibilizi. Nous nous sommes alors arrêtés un peu plus loin devant.
Ensuite, les miliciens se sont entretenus avec lui ; ils lui ont sans doute présenté le rapport de la mission. Les miliciens sont revenus pour continuer notre voyage et c’est finalement ainsi que je suis arrivée avec la nièce de l’Abbé à la paroisse de Mibilizi.

Les deux compagnons de lutte de Boneza, l’Abbé Dieudonné et l’Abbé Ignace, ont aussi eu ce courage louable, de sorte que la reconnaissance de leur courage devrait les inclure tous les trois.
L’Abbé Ignace luttait chaque fois de manière acharnée avec des pierres, encourageant les autres déplacés.

L’Abbé Dieudonné Rwakabayizai, qui était alors étudiant au Grand séminaire a eu extrêmement beaucoup de courage car non seulement il était Hutu (de mère Tutsi), mais aussi, il aurait dû rester chez ses parents, comme les autres séminaristes de cette paroisse qui étaient en vacances. Il n’était donc pas censé être à la paroisse. Il a préféré rester et lutter, sa tâche principale étant celle d’être informateur car son petit frère venait souvent lui faire état des préparatifs des tueurs.

Je tiens franchement à ce que le courage manifesté par certains Hutu et Tutsi soit noté dans l’histoire du génocide. Certains parmi les rescapés disent que tous les Hutu sont en général mauvais, mais je pense que nous pouvons trouver au sein de cette communauté, des martyrs tués lors du génocide dans leur tentative de sauver des Tutsi, qui savaient très bien le châtiment qui les attendait, mais qui l’ont sciemment préféré au lieu de ne pas sauver.

L’Eglise catholique devrait même identifier, parmi ses prêtres et ses adeptes, ceux qui ont été des martyrs lors du génocide. Ce serait d’ailleurs l’occasion de montrer que même si certains membres de l’Eglise ont pris part au génocide, il y en a eu d’autres aussi, qui étaient des martyrs.

Témoignage recueilli à Mibirizi le 15 février 1995,
Par Pacifique Kabalisa.