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Témoignage J044

Contre les autorités et sans le soutien de leur évêque qui leur proposait de fuir, l’Abbé Boneza et l’Abbé Ignace ont fait preuve d’un immense courage.

Ici à Mibirizi, le génocide a commencé le 7 avril, juste après la mort du Président Juvénal Habyarimana. Le 7 avril, les Interahamwe ont attaqué l’habitation d’un certain Adrien Murwanashyaka mais ne l’ont pas trouvé chez lui. Au village, toute la nuit, ils ont tué les Tutsi et ont incendié leurs maisons.

A cette période, j’habitais à la paroisse dans une des maisons des fonctionnaires, car j’étais professeur à l’école APPEMI (Association des Parents pour la Promotion de l’Education à Mubirizi). Cette nuit-là, nous avons accueilli beaucoup de réfugiés en provenance des villages environnants.

Le 8 avril, les tueries des gens et les incendies des maisons sont devenus publics et se faisaient en pleine journée. Il y avait donc un va-et-vient des réfugiés vers la paroisse. Les missionnaires les ont reçus et les hébergeaient dans les écoles, dans les maisons de la paroisse et même dans les enclos de leurs habitations.

La paroisse de Mubirizi avait quatre abbés et un Fratri (un étudiant au Grand séminaire). Les Abbés étaient Joseph Boneza – qui était le curé – l’Abbé Ignace Kabera, l’Abbé Simon ainsi que l’Abbé Antoine Sindayihora. Le Fratri s’appelait Dieudonné Rwakabayija, le seul sujet Hutu dans l’équipe des missionnaires de la paroisse de Mubirizi.

Durant toute la période que les réfugiés ont passée à la paroisse de Mubirizi, ils vivaient du stock de nourriture destiné à l’école APPEMI, que le curé avait mis à leur disposition. Mais ce stock a été épuisé et le curé a fait une convention avec une Sœur qui était responsable du centre nutritionnel et qui nous a également donné son stock.

A côté de cela, l’Abbé Boneza avait aussi demandé une aide chez Caritas-Cyangugu. C’était l’Abbé Oscar qui était responsable et qui nous envoyait également des vivres. Nous avions du bois de chauffe et de l’eau sur place. Les vivres que nous recevions étaient composés de pâte jaune (farine de maïs), de riz, de farine SOSOMA (soja-sorgho-maïs), ainsi que de haricots.
Les réfugiés devenaient cependant très nombreux et il commençait à être difficile de tous nous nourrir.

Dans la nuit du 11 au 12 avril, nous avons connu la première attaque. Au début, les Interahamwe qui nous attaquaient n’étaient pas nombreux et c’est ainsi que nous avons pu résister et que nous avons pu refouler les attaques. Mais ils étaient armés de fusils et de grenades et il commençait à y avoir des morts dans nos rangs. Nous avons essayé de parler par téléphone avec les gens de Cyangugu pour demander du secours, mais cela n’a rien donné. Ils n’étaient pas intéressés.

Même les gendarmes, qui étaient là pour notre soi-disant sécurité, ne faisaient rien pour nous défendre. Quand nous étions attaqués, ils étaient tellement désintéressés que nous en avons conclu, sans nous tromper, qu’ils étaient du côté des Interahamwe. L’Abbé a fait appel à l’évêque mais quand il est arrivé, il n’a rien dit et rien fait. Il nous a regardés puis s’est contenté de retourner à Cyangugu.

Immédiatement après son départ, les Interahamwe sont revenus nous attaquer mais nous avons continué à résister. Quand nous avons vu ces attaques se multiplier, nous avons décidé de tenir une petite réunion pour voir quelle stratégie adopter pour notre défense. C’est ainsi que nous avons opté pour des rondes nocturnes, la recherche de pierres et tout autre outil pouvant servir à notre défense.

La plupart de ces réunions étaient dirigées par les Abbés Joseph Boneza et Ignace Kabera. Ils nous disaient qu’ils avaient demandé du secours à divers endroits, sans effet, et que pour cette raison, nous devions envisager une défense farouche.

Nous avons donc adopté cette stratégie ; les Interahamwe sont venus et nous avons essayé de les refouler. Bien qu’évidemment, ils tuaient des gens parmi nous, ils ne parvenaient quand même pas à entrer dans l’enclos de l’habitation des missionnaires.

A une date qui m’échappe, mais probablement entre le 12 et le 17 avril, nous avons vu venir les autorités, comprenant le Préfet Bagambiki, Monseigneur Thaddée Ntihinyurwa, le commandant de l’armée et le lieutenant Samuel Imanishimwe surnommé Kajisho, commandant de la gendarmerie.
Ils étaient accompagnés de plusieurs autres personnes, venues de Cyangugu. Leur mission était, paraît-il, de nous confronter à ces Interahamwe pour savoir quel motif nous opposait.

Dans cette réunion, chaque partie opposée a envoyé ses représentants. Et moi, j’étais dans la délégation des réfugiés. A notre grande surprise, au lieu d’être menée par l’une des autorités venues de Cyangugu, la réunion a apparemment été présidée par l’Interahamwe Bandetse, alors qu’il était l’un des dirigeants des attaques menées contre nous à la paroisse.

Bandetse a commencé par dire que les Tutsi avaient abandonné leurs habitations pour venir à la paroisse et qu’il serait mieux qu’ils rentrent chez eux. Et d’ajouter : « Ce sont eux qui ont commencé à nous attaquer ».
Quand nous commencions à défendre notre cause, Bandetse nous a fait taire et nos idées n’ont donc pas été entendues. Quand nous avons demandé le motif de notre persécution, aucune des autorités n’a pu nous donner une réponse.

Nous avons même essayé de leur montrer les cadavres des personnes parmi nous, qui avaient été tuées par les Interahamwe, mais ils y étaient indifférents.
Ces autorités nous ont alors trompés en nous disant que le mouvement allait stopper. Mais c’était une façon de commencer à organiser les Interahamwe afin de nous exterminer.

Nous avions demandé qu’ils assurent notre sécurité en changeant, entre autres, les gendarmes qui étaient avec nous parce qu’ils ne nous aidaient en rien. Ils ont acquiescé mais n’ont ensuite rien fait du tout. Nous avons demandé aux autorités militaires de désarmer les Interahamwe mais au lieu de faire cela, ils leur ont distribué des armes supplémentaires. Monseigneur Ntihinyurwa est retourné à Cyangugu sans avoir dit un seul mot.

Ils n’ont pas muté les gendarmes comme nous l’avions demandé et encore moins, augmenté leurs effectifs. Au contraire, le 18 avril, ils nous ont envoyé un très grand nombre d’Interahamwe pour nous tuer à la paroisse.

Comme nous savions que nous devions mourir, nous avons utilisé notre arme – les pierres – pour contrecarrer l’attaque. A l’enclos de la paroisse sont seulement restés les vieux, les vieilles et les femmes. Tous les autres ont pris des pierres pour se battre avec ces Interahamwe. Les gendarmes, qui étaient pourtant chargés de notre protection, ont rejoint les rangs des Interahamwe et ont tiré sur nous.

Les Abbés étaient à nos côtés et lançaient aussi des pierres vers les Interahamwe. Ces Abbés étaient Boneza, Kabera ainsi que le Fratri Dieudonné, un Hutu qui nous a toujours assistés et n’a jamais voulu se désolidariser de nous.
Le curé Boneza a pris le micro et a parcouru la paroisse pour appeler les gens à venir se défendre. Il a fait sonner la cloche pour que les Interahamwe aient peur et abandonnent le mouvement.

Quant à l’Abbé Ignace, lui était vraiment à nos côtés et lançait des pierres en direction des Interahamwe. Malgré le nombre élevé d’Interahamwe, nous avons pu les repousser et il était visible que nous étions plus forts qu’eux malgré leurs armes à feu.
Ils nous ont attaqués à partir de 9 heures mais vers 12 heures, nous les avions chassés, même s’ils avaient tué des gens à l’aide de fusils et de grenades.

Dans l’après-midi, les Interahamwe sont revenus mais cette fois, ils n’ont pas osé s’approcher de nous. Le sous-Préfet Théodore est arrivé.
Il nous a alors trompés : il nous a dit que si nous voulions faire reculer les Interahamwe, il fallait absolument que nous retournions soit dans l’enclos de la paroisse, soit dans les maisons. L’Abbé Ignace a commencé par refuser en disant que cela était une façon de nous rassembler et de nous tuer sans difficultés.

Le sous-Préfet nous a dit : « Les Interahamwe ont recruté une autre grande équipe, y compris des militaires, et ils prétendent que c’est vous qui les avez attaqués. De ce fait, si vous acceptez de retourner où vous étiez et s’ils ne voient personne dehors, je pourrai les convaincre qu’à leur tour, ils retournent chez eux ».
Nous avons alors cédé car nous pensions qu’il s’agissait peut-être de la vérité et nous sommes allés nous masser chez les missionnaires.

Quand le sous-Préfet a vu que nous étions tous réunis dans les salles de la paroisse, il est allé appeler les Interahamwe et les militaires. Ils sont venus et ont commencé à tuer. Ils ont lancé des grenades, ils ont tiré avec des fusils et ont coupé des gens avec des machettes. Certains d’entre eux ont grimpé dans les arbres et nous envoyaient des balles dans la tête.

Dans les mêmes salles, nous étions avec les Abbés Boneza et Ignace mais par chance, aucune balle ne les a atteints ce jour-là. Quand ils en ont eu assez de tuer, ils ont momentanément arrêté et ont commencé à piller les Sœurs. Après les tueries de cette journée-là, j’ai essayé de fuir. Je suis allé vers un village environnant et une jeune fille Hutu, avec l’aide de sa petite sœur, a accepté de me cacher chez elle.

A partir de ce moment, je n’ai plus fait d’apparition car ils étaient en train de chercher des gens individuellement et je savais que j’étais sur la liste de ceux qui étaient recherchés. Mais avant que nous soyons attaqués à la paroisse, Monseigneur appelait toujours les Abbés en les incitant à fuir. Ces derniers refusaient, en disant qu’ils ne pouvaient par nous abandonner.

L’évêque lui-même est venu chercher les Abbés pour essayer de les faire partir, car il voyait que le rythme des massacres s’accélérait et il craignait qu’ils ne soient massacrés à leur tour. Mais Boneza et Kabera ont toujours catégoriquement refusé, en disant qu’ils préféraient mourir avec leurs fidèles qui avaient trouvé refuge à la paroisse.
Monseigneur a alors pris avec lui les vieux prêtres Mucyo et Antoine Sindarihora, les autres ayant complètement refusé de nous laisser seuls.

Quant au Fratri Dieudonné, il avait aussi toujours refusé de fuir. Ses parents habitaient près de la paroisse et le pressaient toujours de rentrer à la maison pour qu’il ne connaisse pas, un jour, le même sort que les Tutsi.
Il a toujours refusé car il s’était donné la charge de s’occuper des petits enfants. Il en prenait soin et c’était lui-même qui leur donnait à manger.

Même au moment de notre confrontation avec les Interahamwe, il nous a notamment aidés en lançant des pierres en direction des Interahamwe. Il allait même dans les villages pour quêter des nouvelles, par exemple connaître la date probable des prochaines attaques.
Ainsi, il pouvait nous avertir afin que nous nous tenions prêts.

Les deux Abbés, ainsi que le fratri Dieudonné, partaient souvent au village chercher de la nourriture pour les réfugiés. Dieudonné partait acheter les vivres, les mettait tout près de la route et l’un des Abbés, Joseph ou Ignace, allait les chercher pour les donner aux réfugiés. Ils partaient cependant la nuit, car c’était trop dangereux pendant la journée où ils risquaient eux-mêmes de se faire tuer.

Quand les gens ont été presque tous exterminés, les Abbés Ignace et Dieudonné ont décidé d’essayer de faire fuir les survivants vers la RdC (République démocratique du Congo – ex-Zaïre). Certains ont payé de l’argent pour être embarqués tandis que d’autres sont partis avec des amis des Abbés.
Le chemin était unique ; les gens partaient de la paroisse de Mibilizi vers la paroisse de Mushaka de l’Abbé Antoine. A son tour, Antoine avait une équipe de gens qui les emmenaient en direction d’une vieille maman de la région, qui leur faisait traverser la frontière vers la RdC.

L’Abbé Ignace, ayant reçu de mes nouvelles, a envoyé une personne pour venir me chercher afin d’essayer de me faire partir également. Je suis allé à la paroisse où j’ai trouvé une équipe prête à partir. Au total, nous étions 17.
Ce sont les deux Abbés qui ont payé notre voyage ; je ne sais pas où ils ont trouvé cet argent.

Immédiatement, l’Abbé Ignace nous a envoyés chez l’Abbé Antoine, le curé de la paroisse de Mushaka. De son côté, Antoine avait une équipe de Hutu, qui devait nous escorter contre de l’argent.
Ces Hutu nous ont pris jusque chez la vieille maman de la région car c’est elle qui devait chercher une autre équipe pour nous faire traverser la frontière.

Malheureusement, arrivés chez la maman, nous avons constaté que les choses avaient changé. Les Interahamwe avaient été mis au courant des opérations de la vieille maman. Elle n’a donc pas voulu nous loger et nous a conseillé d’aller dormir dans les brousses, car elle avait peur. Les Interahamwe lui avaient dit que si un jour, ils trouvaient chez elle un Tutsi, ils le tueraient en même temps qu’elle.

Nous avons donc passé la nuit en brousse mais à l’aube, nous sommes allés à Rusizi. Nous avons pu être embarqués à 17 et c’est ainsi que nous avons pu être sauvés. Nous avons quitté Mibilizi le 29 avril et nous sommes arrivés en RdC le 30 avril.
L’argent qui nous a servi pendant le voyage nous a été donné par l’Abbé Ignace mais il nous a précisé que l’Abbé Joseph Boneza l’avait aidé.

J’ai appris que l’Abbé Boneza avait lui-même été tué quand j’étais en RdC. J’ai quitté la RdC quand le FPR-Inkotanyi (Front Patriotique Rwandais-Inkotanyi) a pris le pays.

Je ne peux pas raconter le courage de nos Abbés car j’estime que ce qu’ils ont fait dépasse de loin la capacité humaine. Les deux Abbés étaient eux-mêmes des Tutsi ; ils devaient mourir comme nous. Par contre, ils avaient toutes les possibilités de fuir et de sauver ainsi leurs vies.

Mais ils ont refusé de nous laisser, jusqu’à ce que les derniers rescapés soient évacués à Nyarushishi. Mais à cette période, il ne restait plus que l’Abbé Ignace ; l’Abbé Boneza venait d’être tué. L’évêque est venu souvent pour les rechercher afin de les faire fuir, mais les abbés ont toujours refusé, estimant qu’ils devaient mourir avec nous.

Chaque fois que nous étions attaqués, nous étions toujours ensemble pour nous défendre. Il va sans dire que quand les Interahamwe tiraient des balles dans la foule, les Abbés pouvaient aussi être atteints, sauf que par chance, cela n’a pas eu lieu ce jour-là.

Ils savaient bien qu’ils couraient un danger lorsqu’ils allaient chercher de la nourriture pour tous les réfugiés.
Les Abbés Ignace et Boneza ont été ceux aussi qui cherchaient de l’argent pour faire traverser les gens vers la RdC. Toutes les démarches concernant leur départ étaient faites par les deux Abbés, notamment en s’arrangeant avec les Hutu qui pourraient accepter de faire ces transactions.

Au moment où ils faisaient tout pour sauver les gens, ils n’ont jamais pensé à eux-mêmes, pour fuir, car il y avait encore beaucoup de gens à sauver. Ils avaient juré de ne pas quitter le pays en laissant une seule personne derrière eux. Il faut bien accepter leur courage.

L’Abbé Ignace vit encore et il est ici, à Mibilizi. Quand nous lui demandons où il a trouvé ce courage exceptionnel, il nous répond qu’il l’ignore lui-même et ajoute que c’est un don divin.
Quant à l’Abbé Boneza, ce que nous faisons, c’est de prier pour lui afin que le Seigneur tout puissant l’accepte auprès de lui.

Même avant le génocide, c’étaient des Abbés exemplaires, pleins de bon cœur et s’occupant bien de leur travail. Leur courage remonte à longtemps. Que le bon Dieu accueille l’Abbé Boneza chez lui et qu’il donne à Ignace encore beaucoup de courage pour l’accomplissement de son travail car il n’a pas cessé de travailler pour l’humanité.

Témoignage recueilli à Mibirizi le 23 janvier 1995,
Par Pacifique Kabalisa.