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Témoignage J045

Si tous les prêtres et les évêques avaient agi comme les abbés Ignace et Boneza, les gens ne seraient pas morts.

Le génocide a commencé à Mibirizi au lendemain de la mort de Habyarimana. C’est alors que toute la commune a été embrasée par les massacres de Tutsi, en plein jour. La radio nationale a diffusé l’interdiction formelle de sortir de sa maison. Mais ce jour-là, le 7 avril 1994, mon mari et moi sommes partis à l’hôpital de Mibirizi pour rendre visite à des malades, puisque nous étions des infirmiers et que nous étions obligés de suivre l’état des malades.

Ce même jour, nous avons téléphoné à Kamembe pour nous enquérir de la situation et l’on nous a répondu qu’à Kamembe, ça allait très mal : on venait de tuer des gens. Parmi ces gens, il y avait un docteur, médecin directeur de la région sanitaire de Cyangugu, ainsi que beaucoup d’autres, dont je ne me rappelle pas les noms. Celui qui nous donnait ces nouvelles au téléphone à partir de Cyangugu, était un commerçant.

Le même jour, dans les secteurs contigus au nôtre, on a commencé à incendier des maisons, à piller et à tuer. Tous ceux qui se sauvaient se dirigeaient vers la paroisse de Mibirizi. Comme nous redoutions des attaques, nous avons passé cette nuit-là dans les buissons.

Le lendemain matin, le 8 avril 1994, nous sommes rentrés à la maison pour aller chercher à manger. Juste à ce moment-là, un garçon s’est présenté et nous a raconté la mort de l’épouse d’un homme que nous connaissions et nous a informés que les Interahamwe qui venaient de la tuer se dirigeaient chez nous. Il nous a conseillé de fuir. Nous avons alors pris la direction de la paroisse, qui se trouvait à quelques minutes de marche.

A la paroisse, il y avait beaucoup d’autres réfugiés venus de tous les environs de Mibirizi. Certains avaient des blessures partout ; d’autres avaient reçu des coups de massue sur la tête et la poitrine.
La paroisse recevait toujours des réfugiés dans cet état.

Il y avait quatre prêtres à cette paroisse : Joseph Boneza, un curé, Simon Kayumba, Antoine Sindarihora et Ignace Kabera. Il y avait aussi un Grand séminariste du nom de Dieudonné. Ces prêtres nous ont bien accueillis, logés et nourris.

Les vivres provenaient surtout de la réserve de l’école secondaire APPEMI de Mibirizi (Association des Parents pour la Promotion de l’Education à Mibirizi). Comme nous étions dans la disette et que la paroisse était incapable de nous nourrir tous, le curé Joseph Boneza a pris la décision de nous donner les vivres des élèves de cette école, avec cette promesse que nous allions les restituer après la guerre.

En raison du nombre de réfugiés, le dépôt s’est épuisé très vite et le curé a demandé à une Sœur chargée du centre nutritionnel de Mibirizi de nous aider. Elle nous a livré tout son stock de vivres. Ce stock était composé surtout de haricots, de riz et de farine de maïs. Le bois de chauffe paraissait suffisant dans la clôture de la paroisse mais lorsqu’on a épuisé le stock, on a entamé le stock de l’école.

L’eau était aussi en suffisance, bien que par la suite, le robinet ait été abîmé. A ce moment-là, on a vu que la sécurité n’était pas bonne du tout car les Tutsi mouraient de part et d’autres. Des maisons ont été incendiées en plein jour et on s’attendait aussi à être attaqués d’un moment à l’autre.

Cela n’a pas traîné car le chef des Interahamwe de Mibirizi, dénommé Bandetse, a amené une liste des Tutsi voués à la mort parmi nous, alors que les autres pouvaient rester en paix. Cette liste comportait quarante noms dont celui de mon mari, celui d’un commerçant et ceux de beaucoup d’autres Tutsi dont je ne me rappelle pas les noms.

Cet Interahamwe a remis cette liste au curé Boneza pour qu’il fasse sortir les concernés et laisser ainsi les autres en paix. L’Abbé Joseph Boneza l’a supplié de les laisser mais cet Interahamwe et son groupe ont refusé de rentrer. Au contraire, ils lui ont dit que s’il refusait de livrer ces gens, la paroisse serait attaquée.

Le curé est venu là où nous étions pour nous le dire et ensemble, avec l’Abbé Ignace et tous ceux qui étaient là, nous avons décidé que personne ne devait sortir pour aller se faire massacrer. Il a été décidé par contre, que nous devions nous défendre énergiquement chaque fois que nous serions attaqués.

Le curé est sorti pour prononcer ce refus à Bandetse et ce dernier, avec ses Interahamwe, s’est retiré. A ce moment, ceux qui étaient très recherchés étaient les travailleurs, les commerçants et tout autre Tutsi qui était riche ou intellectuel.

Après le retrait de ces Interahamwe, il s’est tenu une réunion pour savoir comment nous défendre en cas d’attaque. Les hommes ont commencé à rassembler des pierres, à chercher des troncs d’arbres et ce jour-là, des rondes nocturnes ont été organisées pour pouvoir anticiper l’attaque de l’ennemi.

Tous les prêtres qui étaient à Mibirizi étaient des Tutsi. Ils étaient aussi recherchés. Ils allaient, comme les autres, à la ronde nocturne. D’autant plus qu’ils étaient presque tous des jeunes, tels l’Abbé Ignace et l’Abbé Joseph. Toutefois, même s’ils avaient voulu nous attaquer, nous avions deux gendarmes que le curé avait obtenus de la gendarmerie de Cyangugu, pour assurer la sécurité de tout ce monde menacé.

Le 12 avril 1994, j’ai vu, pour la première fois, une grande milice d’Interahamwe de Mibirizi. Elle était dirigée par Bandetse. Dès que cette grande milice est parvenue à la paroisse, les hommes et les jeunes sont sortis de l’enclos pour aller à leur rencontre.

Le combat a été farouche, jusqu’au moment où cette vaste milice a reculé. Ils nous ont cependant lancé des grenades. La première grenade a refusé d’éclater ; la deuxième a éclaté et a blessé trois personnes, parmi lesquelles était mon enfant. Ceux qui étaient blessés ont été hospitalisés sur place et nous avons commencé à les soigner.

Ce jour-là, les prêtres avaient aidé les autres à repousser l’attaque. Il y avait aussi le Grand séminariste Dieudonné, qui était alors en vacances de Pâques. Il était Hutu mais il était solidaire des autres durant ce combat. Nous l’avons vu ramasser des pierres avec les autres, pour ensuite combattre ces malfaiteurs.

Le 13 avril très tôt le matin, les Interahamwe sont revenus plus nombreux qu’avant car dans leur milice, se trouvaient aussi des Interahamwe de la commune de Gishoma. Nous avons de nouveau tenté de les combattre et finalement, ils ont été repoussés.

Nous avons cependant enregistré beaucoup de pertes en vies humaines à cause des grenades et des fusillades, alors que nous utilisions des pierres. Parmi les morts de ce jour, je me souviens d’un certain commerçant. Les blessés, quant à eux, ont été soignés ici, à l’hôpital de la paroisse. On essayait de les soigner.

Ce jour-là, il y a eu deux attaques : l’une le matin et l’autre, l’après-midi. Cependant, les deux attaques ont échoué. Les prêtres ne nous ont donc pas abandonnés. Ils nous ont aidés au front en lançant des pierres et en encourageant les autres à tenir bon.

L’exemple le plus frappant est celui de l’Abbé Boneza. Il est venu là où nous étions dans l’enclos et a demandé aux femmes et aux filles fortes de venir les aider en ramassant des pierres pour autodéfense. Celles qui se sentaient fortes sont donc sorties et sont parvenues à contribuer à l’échec des Interahamwe.

Les gendarmes qui nous gardaient, n’ont rien fait pour nous protéger. Au contraire, on avait l’impression qu’ils aidaient ces Interahamwe à nous tuer, alors que lors des premières attaques, ils n’avaient pas tiré sur nous.
Repoussés, ces Interahamwe sont partis à la recherche de renforts pour être encore plus nombreux et nous vaincre. Entre-temps, ils ont organisé des escarmouches pour nous fatiguer mais nous les avons repoussés à chaque fois.

A Cyangugu, l’Evêque Thaddé Ntihinyurwa téléphonait régulièrement à la paroisse pour demander aux prêtres de laisser ces réfugiés et de venir à l’évêché. Mais ces prêtres ont toujours refusé d’abandonner les gens réfugiés chez eux.

Chaque fois que l’Abbé Boneza appelait l’évêque au secours, en demandant aux autorités militaires de les protéger contre les Interahamwe, l’évêque lui répétait l’ordre d’ « abandonner ces réfugiés pour venir à l’évêché ».
Les Abbés Boneza et Ignace lui rétorquaient l’impossibilité pour eux d’abandonner ces innocents. L’évêque arguait qu’il lui était impossible de faire quoi que ce soit. L’Abbé Boneza nous rapportait le contenu de leur conversation aussitôt qu’il avait raccroché le téléphone.

Le 18 avril 1994, vers 10 heures, les Interahamwe sont rentrés, très nombreux, d’ailleurs plus nombreux que toutes les fois antérieures mais pire encore, avec des gendarmes et des militaires. Le combat s’est engagé. Les hommes et les jeunes nous ont défendus.
Lors de l’affrontement, l’Abbé Boneza a pris le micro et a exhorté tout le monde à aider les autres au combat et à lancer des cris pour terroriser les Interahamwe.

En vérité, tous les réfugiés ont participé à ce combat à part nous autres, les vieilles et les vieux qui ne pouvions ni ramasser des pierres, ni les lancer. L’Abbé Ignace et le Grand séminariste Dieudonné étaient au combat avec les autres.
Ce jour-là aussi, les Interahamwe ont été vaincus, bien qu’ils aient tué plus de 30 personnes parmi nous. D’ailleurs, je me souviens de quelques personnes tombées ce jour-là lors des combats.

Ce qui nous a tellement déçus, c’est l’attitude des gendarmes qui nous " gardaient ". Ce jour du 18 avril 1994, ils ont retourné contre nous les fusils qu’ils étaient censés utiliser pour nous protéger. Ils ont donc facilité la tâche aux Interahamwe.

Après le retrait de ces Interahamwe, les nôtres sont restés dehors pour vérifier si ces sanguinaires n’allaient pas revenir à nouveau, d’autant plus qu’il y avait une pluie très fine à ce moment-là. Justement dans l’après-midi, vers 14 heures, ces Interahamwe sont entrés en compagnie de Théodore Munyangabe, le sous-préfet. Il y avait aussi quatre gendarmes qui escortaient ce sous-préfet.

Le sous-préfet a gardé les Interahamwe à l’écart et s’est rapproché de nous avec ses quatre gendarmes. Il nous a demandé de rentrer dans l’enclos du presbytère pour qu’il essaie de servir de médiateur entre nous et les Interahamwe.

En effet, ces Interahamwe semblaient se plaindre auprès de lui du fait que nous les avions provoqués. Ce sous-préfet était aussi avec le député Kwitonda.
L’Abbé Boneza et l’Abbé Ignace ont refusé ce discours, qui paraissait mensonger, car ils craignaient que ce soit une astuce pour nous regrouper afin de nous exterminer plus facilement. Cependant, ils ont fini par accepter, en voyant un ordre dans ce conseil des autorités et en pensant que peut-être, cette initiative pouvait être bien intentionnée.

Ces paroles, nous les écoutions depuis le presbytère où nous étions ; j’étais tellement près de la porte de l’enclos que j’ai tout bien suivi, comme au moment de l’affrontement. J’ai été témoin oculaire de cette discussion entre le sous-préfet et ces deux prêtres.

Dès que les hommes sont entrés dans l’enclos du presbytère, ce sous-préfet et le député Kwitonda ont donné le signal aux Interahamwe pour qu’ils s’approchent et qu’ils commencent à nous fusiller, à nous lancer des grenades, à égorger certains d’entre nous qui tentaient de fuir et même, à en décapiter d’autres.

Au cours de ces massacres, qui avaient emporté beaucoup de gens, nous étions là avec ces prêtres mais personne n’osait les toucher. Les assassins passaient à côté d’eux, tranchaient leurs voisins à la machette. On aurait dit qu’il y avait un ordre de les laisser, car ce geste de les laisser alors qu’ils étaient aussi des Tutsi était incompréhensible.

Ce qui a épargné certains parmi nous, c’est la gourmandise de ces Interahamwe, car une fois dégoûtés par ces massacres, ils sont allés piller les Sœurs de Saint François d’Assise. Alors, cela a découragé les plus virulents des assassins, qui se sont retirés aussi pour aller piller, voler et amasser des richesses. C’était là l’unique obstacle à leur obstination de nous exterminer ce jour-là.

Le 19 avril 1994, ils ne sont pas rentrés. L’Abbé Boneza en a profité pour nous demander de fournir un effort pour enterrer nos morts et nous avons consacré toute cette journée-là à cela. Cependant, je ne me souviens pas de l’heure exacte à laquelle des gendarmes sont venus à la paroisse, avec ordre donné par Bandetse de chercher un Inkotanyi caché là. Cet Inkotanyi était mon fils, qui était encore élève à l’école secondaire. Ils l’ont emporté et je ne connais toujours pas l’endroit où ils l’ont abattu.

Le 20 avril 1994, les Interahamwe sont revenus ; ils étaient dirigés par Bandetse, Célestin Shitani Ngangura et beaucoup d’autres, en provenance de Cyangugu. Comme ceux qui combattaient pour nous avaient tous été tués, ces Interahamwe nous ont tous fait sortir et placés devant les chambres du presbytère, mais dans la cour.
Ils ont sélectionné ceux qu’ils voulaient emporter pour aller les tuer. La plupart de ceux dont ils avaient les noms sur une liste étaient encore en vie. Cela a été alors facile de les identifier et de les envoyer vers une mort atroce.

Ce jour-là, plusieurs personnes ont été tuées, dont mon mari et ceux qu’ils appelaient des « riches ». A un moment donné, je me souviens qu’ils ont arrêté un homme qui leur a dit : « Je viens pour aller demander à Dieu ce que les Tutsi ont fait ».

A la fin de cette journée, j’étais encore en vie, de même que quelques autres personnes, mais le monde masculin était en voie de disparition. Fatigués, les Interahamwe se sont retirés. Ils n’ont pas touché aux prêtres mais les ont prévenus qu’ils seraient massacrés en même temps que les femmes.

Je ne me souviens plus de la date, mais Monseigneur Thaddé Ntihinyurwa est venu pour faire fuir les prêtres et les sœurs religieuses. L’Abbé Joseph Boneza, l’Abbé Ignace et une Sœur ont refusé de fuir, en alléguant qu’ils ne pouvaient pas nous abandonner et qu’ils étaient prêts à mourir avec nous. Ils voyaient qu’en nous laissant seuls là-bas, les Interahamwe allaient venir avec toute leur méchanceté pour nous exterminer. Alors, Monseigneur a pris l’Abbé Simon, l’Abbé Antoine Mucyo et d’autres Sœurs.

Le Grand séminariste Dieudonné a essayé d’aller sur les lieux où se tenaient les réunions lors desquelles notre extermination était planifiée et est rentré plusieurs fois pour nous conseiller d’aller nous cacher. Ce Grand séminariste était un Hutu mais il avait tout de même refusé de nous abandonner. Il faisait tout pour nous sauver avec ces deux prêtres.

D’ailleurs, ses frères venaient le supplier de rentrer chez lui pour ne pas risquer la mort avec les Tutsi, mais il refusait. Ses frères étaient venus à maintes reprises sans réussir à le convaincre. Il n’y avait que lui qui pouvait connaître les préparatifs des attaques et il venait tout nous raconter. Il est resté là jusqu’à la fin du génocide.

L’attaque du 30 avril 1994, dirigée par Yusufu nous a été annoncée à l’avance par ce séminariste. Notre chance a été que cette attaque a eu lieu tard dans la soirée, aux environs de 16 heures. Lorsque Yusufu a constaté que la plupart étaient des femmes, il a dit qu’il n’y avait pas de " travail ", là. Il a alors pris environ 70 personnes qu’il a emportées pour les tuer et n’est pas revenu.

Comme il n’y avait plus de vivres, le Grand séminariste Dieudonné et l’Abbé Ignace ont essayé de nous nourrir en commençant par les plus affamés et surtout, les enfants. Malgré tout, il y a eu des personnes qu’on emmenait vers la mort chaque jour.

Comme la situation devenait insupportable, l’Abbé Ignace et le Grand séminariste Dieudonné ont étudié une manière de sauver les gens en les faisant fuir. Ils ont tenté, surtout avec Dieudonné, d’utiliser les Hutu pour faire traverser les gens jusqu’en RdC (République démocratique du Congo – ex-Zaïre).

Ils ont commencé par ceux qui étaient très recherchés. Ils les ont envoyés à la paroisse de Mushaka où se trouvait l’Abbé Antoine (un autre Antoine) qui, à son tour, les a confiés aux autres Hutu payés pour les faire traverser jusqu’en RdC.

Il y avait aussi un autre Grand séminariste du nom de Cyrille, actuellement Bourgmestre de Gishoma. Lui aussi est venu prendre des Tutsi ici, à Mibilizi, et les a fait traverser. Mais cela n’a pas duré longtemps car un jour, on les a surpris et on leur a ravi ces Tutsi pour les tuer devant eux.

Je ne peux pas me souvenir des noms de ceux qu’il a aidés à s’échapper. Mais je sais que ce Cyrille était un Hutu. L’argent qu’on payait à ces Hutu pour faire fuir les Tutsi provenait en grande partie des prêtres, mais tout autre Tutsi qui avait encore de l’argent, l’utilisait pour payer sa fuite.

La chasse aux prêtres a dès lors commencé mais on a surtout recherché l’Abbé Joseph Boneza. Pendant ces jours, l’évêque a envoyé un autre prêtre à Mibirizi. Son nom était Laurent Ntimugura.
Dès son arrivée à la paroisse, les prêtres ont été ciblés au point que nous avons pensé à un complot, monté par lui pour faire massacrer ces prêtres. Dès que cet Abbé a mis les pieds à Mibirizi, aucun de ses confrères n’a pu sortir de l’enclos du presbytère.

D’autant plus que ce nouveau venu, l’Abbé Laurent, passait toutes ses journées en partageant la bière avec les Interahamwe et participait à leurs réunions. Tout le monde a vu sa complicité avec les Interahamwe. Ce sont les autres prêtres qui ont rapporté ces nouvelles ou même, les autres Hutu modérés qui parlaient à l’extérieur.

L’Abbé Joseph a été tellement menacé qu’il a accepté de se réfugier chez l’évêque. Il est parti avec une Sœur et une autre jeune.
Comment a été prise la décision de son départ ? Je l’ignore. Je ne sais pas non plus par quel moyen ils sont partis. Je l’ai seulement vu lorsqu’il nous a dit au revoir.

Dès que l’Abbé Laurent Ntimugura a vu partir l’Abbé Boneza, il a téléphoné au chef des Interahamwe, Bandetse et toute sa milice qui ont alors suivi l’Abbé jusqu’à Gihundwe. On appelle cet endroit ku cyapa, un carrefour entre quatre grandes voies.

Ces assassins ont laissé la Sœur ainsi que l’autre jeune fille. Ils ont tué l’Abbé Boneza. Ils ont confié le véhicule de la paroisse à un autre chauffeur qui a ramené la Sœur et la jeune fille à Mibirizi, puis a conduit le véhicule chez Bandetse.

Le fait que l’Abbé Laurent avait parlé avec Bandetse au téléphone a été connu grâce à une jeune fille, qui se cachait dans une chambre voisine de celle de l’Abbé Laurent, et qui nous l’a dit. Malheureusement, je ne connais pas son nom. Telle fut la mort de l’Abbé Boneza, suite à la complicité de l’Abbé Laurent et de Bandetse.

Au milieu du mois de mai, j’ai pu me réfugier en RdC, grâce à l’Abbé Ignace et au Grand séminariste Dieudonné. Je suis partie seule. Les enfants qui n’étaient pas morts sont restés au Rwanda. Nous nous sommes retrouvés longtemps après.

Le courage et l’héroïsme des Abbés Ignace et Boneza sont tellement grands que je ne trouve pas d’expression pour l’exalter. C’est la même chose pour le courage du séminariste Dieudonné. Ces deux prêtres étaient de ceux qui devaient être tués.

Malgré le fait que Monseigneur l’Evêque soit venu les prendre pour les cacher chez lui, ils ont refusé d’être lâches et de nous abandonner. Ils nous ont plutôt aidés à résister et à lutter énergiquement contre les Interahamwe, même si nous avons été vaincus, suite aux attaques avec les fusils et les grenades qui déchiquetaient tout parmi les réfugiés.

Ils nous ont nourris comme ils le pouvaient, puis ont organisé des opérations d’évacuations clandestines de certains parmi nous, alors qu’ils pouvaient se sauver eux-mêmes puisqu’ils étaient menacés en tant que Tutsi. En réalité, le mérite de ces prêtres dépasse l’entendement et nous avons constaté qu’ils avaient des dons particuliers que Dieu n’avait pas donnés aux autres.

En effet, s’ils avaient été craintifs, Monseigneur l’Evêque ne les aurait pas laissés le jour où il était venu chercher les autres, mais ils ont été catégoriques et ont refusé de nous laisser. L’Abbé Boneza n’a pu survivre aux malfaiteurs. Ils l’ont emporté. A présent, nous prions pour lui en mémoire de son héroïsme.

Quant à l’Abbé Ignace, il est rescapé. Quand nous avons du temps, nous lui rendons visite et lui demandons de continuer à être courageux, comme il l’a été. Si tous les prêtres, de même que les évêques, avaient été courageux comme ceux-là, les gens ne seraient pas morts comme ils l’ont été au Rwanda.

Témoignage recueilli à Cyangugu le 23 septembre 1995,
Par Pacifique Kabalisa.