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Témoignage J047

L’Abbé Ngoga a résisté avec eux et ne les a jamais quittés.

Au début du génocide, j’étais à Nyarunyinya, dans le secteur de Kibeho. Je suis allé à la paroisse et j’étais parmi les premiers réfugiés. Il y avait là deux de mes collègues. A ce moment-là, nos voisins Hutu ont commencé à brûler les maisons des Tutsi.

Nous avons été accueillis par l’Abbé Pierre Ngoga. Je pense que nous sommes arrivés à la paroisse le 8 avril 1994, deux jours après la mort du Président Habyarimana.
Le 9 avril 1994, les Interahamwe sont venus nous attaquer. Nous avons repoussé cette attaque sans trop de difficultés. Elle était dirigée par Mutazihana, un assistant médical de Kibeho.

Une autre attaque a eu lieu le 10 avril, menée par des Interahamwe de Rwamiko. Nous les avons repoussés encore une fois. Mais nous avons compris que les choses étaient sérieuses. Nous avons donc commencé à faire des rondes nocturnes ce soir-là.
L’Abbé Ngoga était avec nous. Il passait régulièrement et nous demandait d’être vigilants.

Le 11 avril 1994, une attaque sérieuse s’est préparée. Ngoga nous a dit : « Organisez la défense ». Ce jour-là, il a dit à l’un de ses chrétiens : « Toi aussi ».
Ce chrétien était responsable de la Caritas. Il lui a répondu que les choses avaient changé. Nous avons compris qu’ils étaient déterminés à nous éliminer.

Ngoga est allé nous chercher des vivres à la Caritas. A son retour, il nous a dit : « Soyez vigilants et prêts à la résistance ». Ils sont revenus le 12 avril 1994. Nous les avons repoussés.
Ngoga était toujours avec nous. Il a ramassé les pierres que nous avons utilisées pour repousser cette attaque. Jamais il ne nous a quittés. Pourtant, Emmanuel Uwayezu, qui n’était pas recherché comme Ngoga, a conspiré avec nos tueurs et nous a trompés en disant qu’il était allé chercher les gendarmes pour garder le groupe scolaire Marie Merci.

L’attaque finale a eu lieu le 14 avril 1994 vers 12 heures. Les militaires, qui devaient prêter main forte aux Interahamwe, sont arrivés. Ils ont encerclé la paroisse et ont commencé à tirer sur nous jusqu’à 19 heures.
Nous avons tenté d’opposer une résistance, mais nous nous sommes rendu compte que c’était inutile.

Ils ont continué à nous massacrer jusqu’à 19 heures. Ils avaient toutes sortes d’armes : des fusils, des grenades, des massues et des machettes.
Vers 19 heures, seuls les enfants et les personnes qui se cachaient en-dessous des cadavres étaient encore vivants. Les enfants, comme les blessés, criaient au secours. Mais personne n’était là pour les sauver.

Vers 22 heures, les Interahamwe ont arrêté le travail pour aller se partager le butin pillé. Ngoga a profité de cette occasion pour nous dire de fuir, du moins ceux qui pouvaient encore marcher.

Je suis allé à Cyahinda, en passant par la vallée de l’Akavuguto. Ngoga est allé à Butare. Il a transporté des blessés à bord de son véhicule. Je ne l’ai plus revu.
Après Cyahinda, nous sommes allés au Burundi. J’ai appris la mort de Ngoga quand j’étais au Burundi, mais je ne sais pas les conditions dans lesquelles il a été tué. On m’a dit qu’il avait été tué à la prison de Karubanda.

Témoignage recueilli à Butare le 16 mars 1995,
Par Pacifique Kabalisa.