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Témoignage J048

L’Abbé Ngoga a été tué, tandis que son évêque, malgré les preuves et témoignages, a été proclamé innocent.

L’Abbé Pierre Ngoga était un homme aimé de tous, suite à son bon comportement envers tout le monde. L’Abbé Ngoga était un homme qui comprenait les problèmes de chacun, en essayant de les arranger dans la mesure de ses possibilités.

L’Abbé Ngoga était un homme familier avec tout le monde, de sorte qu’il connaissait presque toute la population de Kibeho. Durant les six ans qu’il y a passés, il connaissait fort bien cette population. L’Abbé Ngoga était toujours présent dans diverses manifestations de la population : dans les mariages, les baptêmes, etc. Il était très proche des gens.

A la naissance du pluralisme politique, les gens ont commencé à semer la haine mais l’Abbé Ngoga n’a pas changé. Au contraire, il disait aux gens que les partis politiques ne devaient pas nous distraire et ne pas être la base d’une quelconque haine. Il nous disait que nous devions choisir la voie qui pouvait être utile à tout le monde.

A la mort de Habyarimana, les choses ont vite changé : la haine a multiplié sa rigueur, les gens se sont entretués et l’Abbé lui-même a été tué. Les bonnes choses qu’il avait faites sont alors devenues le " néant ".

Le lendemain de la mort de Habyarimana, soit le 7 avril 1994, les tueries ont tout de suite commencé dans la commune voisine de Rwamiko. Certaines personnes ont fui vers la paroisse de Kibeho, tandis que d’autres ont cherché le moyen de se réfugier au Burundi.

Chez nous, dans la commune de Mubuga, il n’y avait pas encore eu de massacres à ce moment-là, mais cela n’a pas traîné à arriver.
En effet, le 9 avril 1994, les milices Interahamwe, appuyées par la population Hutu, ont commencé à incendier et à piller les maisons. Nous avons essayé de nous défendre mais c’était très difficile. Ce jour-là, certaines personnes ont passé la nuit dans la brousse, d’autres ont fui.

Ceux qui ont pris la fuite se sont dirigés vers le Burundi vers Butare ou dans la paroisse de Kibeho. Mais la plupart des gens ont fui vers la paroisse parce que nous croyions que la guerre allait vite prendre fin.
C’est ce que j’ai moi-même fait avec mon bétail, tandis que ma famille est partie à Karama, dans la commune de Runyinya. Je suis arrivé à la paroisse le 10 avril 1994. Quand j’y suis arrivé, j’y ai trouvé beaucoup de gens en provenance de tous les coins de Kibeho.

A la paroisse, se trouvait un vieux Père blanc, ainsi que l’Abbé Ngoga, le curé de la paroisse. L’Abbé Jean-Pierre Ngoga nous a bien accueillis et logés, de façon à ce que chacun puisse trouver là où dormir et il nous a appris comment nous défendre, au cas où cela devait s’avérer nécessaire, c’est-à-dire en cas d’attaque.

L’Abbé Ngoga avait pu nourrir des réfugiés déjà présents depuis un certain temps, mais cela ne l’a pas empêché de s’occuper de nous, les nouveaux. Nous avons reçu des haricots et du riz en provenance de Caritas.

Un jour, à la paroisse, est venu l’ancien sous-préfet de Munini, Monsieur Biniga, qui a demandé à l’Abbé Ngoga de nous évacuer de la paroisse et de nous emmener vers la colline de Nyarushishi où nous pouvions recevoir de l’aide.
Mais Monsieur l’Abbé, voyant cette manœuvre comme une tentative de complicité, a refusé de nous évacuer.

Monsieur Biniga, accompagné de l’ancien Bourgmestre de Mubuga, Monsieur Nyiridandi, sont venus régulièrement voir Monsieur l’Abbé pour lui proposer d’aller avec lui dans les réunions de sécurité. Mais Monsieur l’Abbé, qui y voyait toujours une manœuvre, n’a jamais accepté. Ils avaient, en effet, l’intention de le massacrer au cours de ces prétendues réunions de sécurité.

C’est le 12 avril que la première attaque, dirigée par Messieurs Biniga, Nyiridandi et même l’Abbé Emmanuel Uwayezu, est survenue à la paroisse de Kibeho.
Ce jour-là, l’attaque n’était pas composée de beaucoup de gens et comme nous étions plus nombreux qu’eux, nous avons décidé de nous battre. L’Abbé nous a dit : « Prenez des pierres, des arbres et des machettes et voyons comment nous pouvons repousser cette bande de malfaiteurs ». Monsieur l’Abbé nous a aidés à combattre cette bande de tueurs.

Deux heures durant, nous nous sommes battus et nous avons pu les repousser. Mais comme ils étaient armés de fusils et de grenades, ils ont réussi à tuer sept personnes parmi nous. Je ne me rappelle pas les noms de ces personnes, sauf trois d’entre eux.

Malgré cette attaque, nous étions convaincus qu’ils n’allaient pas oser s’attaquer à la paroisse et comme nous venions de les repousser, nous avions l’espoir qu’ils n’allaient plus revenir.
Monsieur l’Abbé Ngoga n’était pas de cet avis et voyait même notre mort approcher. Il nous a demandé de faire des rondes aux alentours de la paroisse en essayant de chercher des pierres, ainsi que tout autre objet qui pourrait nous aider à nous défendre dans le cas d’une nouvelle offensive. Et il a commencé à soigner les blessés de la première attaque.

Comme je n’étais pas avec ma famille, je suis parti cette nuit-là pour voir où elle se trouvait et je les ai vus à Karama, dans la commune de Runyinya.
C’est de là, à Karama où nous étions, que nous avons appris que le 14 avril 1994, une violente attaque d’Interahamwe a eu lieu à la paroisse de Kibeho. Ils ont massacré tout le monde qui se trouvait à la paroisse. On a dit plus tard que Monsieur l’Abbé Ngoga avait pu échapper à cette attaque et s’était enfui vers Butare.

A Butare, les choses n’ont pourtant pas été bonnes pour lui car il y a laissé la vie. Après la destruction de Kibeho, nous avons décidé de nous réfugier au Burundi car nous étions convaincus qu’aucun coin ne serait épargné.

Malgré la perte des nôtres, massacrés par ces sauvages, la justice ne fait rien pour être rendue, mais s’occupe plutôt du nombre de tueurs : certains ont été tout simplement libérés, d’autres ont échappé à la justice car leur dossier avait été simplifié. En d’autres termes, c’était une façon de demander pardon aux tueurs.

Quand arrive l’instruction des dossiers des abbés, on pourrait penser que ce sont des gens qui n’ont pas trempé dans le génocide, alors que beaucoup d’entre eux ont été de vrais génocidaires.
On pourrait donner l’exemple de plusieurs qui ont livré publiquement les Tutsi aux Interahamwe afin qu’ils soient tués, à l’instar de l’evêque de Gikongoro. Ce dernier a été traduit devant la justice : il y a eu des preuves et des témoins. Mais l’Etat, peut-être parce qu’il craint l’Eglise catholique, l’a proclamé innocent, malgré le sang versé par les nôtres.

Actuellement, il dit les messes et prêche toujours la parole de Dieu. Quel sera alors le sort des témoins à charge dans l’affaire de cet évêque ? Ne fera-t-il pas son possible pour les pourchasser si certains ne sont pas encore partis ? Je pense même que parce que la population a parlé des mauvais actes de l’évêque, ce dernier fera tout pour nous faire disparaître et pour éviter qu’il soit inquiété.

Pour le moment, il est inutile de dénoncer un abbé car cela ne sert à rien. Si l’évêque n’a pas été puni pour ses actes, qui d’autre pourrait l’être ? Nous, les rescapés du génocide, nous pensons que l’Etat veut nous affaiblir pour que nous nous découragions et que finalement, tous les génocidaires soient libérés.
Nous demandons à la justice d’être impartiale et de punir les crimes commis par cet individu. La libération de l’évêque nous a violemment renvoyés à notre génocide de 1994.

Témoignage recueilli à Kibeho le 13 mai 2002,
Par Pacifique Kabalisa.