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Témoignage J049

Abandonné par son évêque, l’Abbé Ngoga a été emprisonné et tué pour avoir organisé la défense des réfugiés Tutsi.

Je connaissais très bien l’Abbé Pierre Ngoga. Il était curé à Kibeho, là où sont venus les Interahamwe qui ont massacré les Tutsi ici à Ngoma. Ngoga est arrivé ici, à la paroisse de Ngoma, le 15 avril 1994. Butare était encore calme. Quelques 200 Tutsi s’étaient réfugiés ici.

Il est arrivé à 6 heures du matin. Quand il est arrivé, il nous a raconté ce qu’il avait vécu à Kibeho pendant quatre ou cinq jours. J’étais avec l’Abbé Jérôme Masinzo. Il nous a dit qu’au début des massacres, il était allé dire au sous-préfet Biniga que les Tutsi allaient être exterminés. Biniga n’a pas voulu l’écouter. Il est allé chercher les gendarmes pour protéger ces réfugiés. Les gendarmes ont refusé. A son retour, il a dit aux réfugiés de se tenir prêts à se protéger et à résister.

Ngoga nous a dit que les Interahamwe avaient attaqué les réfugiés de Kibeho le 14 avril 1994, en début d’après-midi. Au début, il croyait que c’était la population Hutu contre les réfugiés Tutsi. Mais quand il s’est rendu compte que tout était téléguidé de plus haut, il a demandé à la population de s’organiser. Il voyait que c’était plutôt des militaires qui tuaient. Mais au bout de quelques instants, la résistance des gens s’est affaiblie.

Les Interahamwe ont continué leur travail sans que personne ne vienne en aide aux réfugiés. Les Interahamwe auraient arrêté d’eux-mêmes leur travail vers 19 heures pour aller se partager les biens pillés et le bétail des Tutsi. C’est alors que Ngoga en a profité pour dire à ceux qui pouvaient marcher, de quitter les lieux.

Personne ne pouvait s’imaginer que ces massacres allaient arriver à Butare. C’est pourquoi nous lui avons demandé de rester avec nous ici. Il en a profité pour téléphoner à son évêque Augustin Misago, pour lui décrire la situation qui prévalait à Kibeho. Il voulait que Misago intervienne au moins pour sauver les religieuses et l’Abbé Lucien, qui étaient restés à Kibeho. Je ne sais pas ce que Misago lui a répondu.

Après son arrivée ici, Ngoga a commencé à écrire, détail après détail, tout ce qu’il s’était passé à Kibeho. Il a décrit les conditions des Tutsi qui ont été tués à Kibeho et la manière dont ils ont vainement essayé de résister aux Interahamwe. Il a aussi décrit ce que ces Interahamwe ont fait, jour après jour. Malheureusement, tout a été pillé et brûlé pendant le génocide.

Nous sommes restés avec Ngoga jusqu’à ce que les militaires viennent prendre les Tutsi qui se cachaient à la paroisse. Ces militaires nous disaient qu’ils voulaient les mettre dans un camp. Nous ne savions pas qu’ils allaient les tuer.

Une semaine après les massacres de ces réfugiés, trois hommes habillés en civils sont arrivés. Je ne savais pas que c’étaient des gendarmes. Ils ont frappé à la porte. Je suis allé ouvrir. Ils m’ont demandé où était Pierre Ngoga. Il était au salon.
Quand ils l’ont vu, ils se sont arrêtés. Ils l’ont pris et l’ont emmené dans la prison de Karubanda. Il y avait quatre prêtres, dont Justin Furaha, Firmin Butare et Musoni. Je ne sais pas s’ils l’ont immédiatement emmené à Karubanda ou à l’ESO (Ecole des Sous-officiers).

Ngoga nous a écrit une fois quand il était en prison. Il nous demandait de lui apporter le nécessaire pour sa toilette et des journaux pour lire. Quand Ngoga est arrivé ici, il avait toujours le moral.
C’était un homme courageux ; c’est lui qui a organisé la défense des réfugiés de Kibeho pour repousser les Interahamwe. Les réfugiés les avaient repoussés dehors avant l’arrivée des gendarmes. Or, les réfugiés n’avaient aucune arme. Ils ont utilisé seulement des pierres. Ils ont battu en retraite lorsque les militaires, qui avaient des fusils, sont arrivés.

Ngoga était un homme honnête, qui disait tout haut tout ce qu’il pensait. Jamais il n’a pactisé avec le mal. Je n’ai pas vécu longtemps avec lui. L’Abbé Lucien, qui était avec Ngoga à Kibeho, le connaît mieux que moi.

Témoignage recueilli à Butare le 14 août 1994,
Par Pacifique Kabalisa.