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Témoignage J050

Il était difficile de faire confiance à qui que ce soit.

Je travaillais au collège de Kibeho quand le génocide a commencé, juste après la mort de Habyarimana, le 6 avril 1994. Mais bien avant la mort de Habyarimana, Biniga, qui était sous-préfet à Munini, avait appris aux Hutu à haïr et à tuer les Tutsi. Et en effet, ils ont retenu la leçon. Tout Hutu savait ce qu’il devait faire.

Il y a eu un génocide des Tutsi. Que ce soit une femme, un homme ou un enfant, tout le monde avait compris que le Tutsi devait disparaître. Je pense que je suis arrivé à Kibeho le 10 avril 1994. Mais je ne suis pas très sûr de la date. Je me souviens que la veille, nous avions enterré la femme de mon oncle, qui venait d’être tuée par les Interahamwe. Toute la région était à feu et à sang.

A Kibeho, nous avons été accueillis par le Père Pierre Ngoga. Il était le curé de la paroisse. Il nous a vraiment bien accueillis. J’étais avec les membres de ma famille et des voisins Tutsi.
Il y avait beaucoup de réfugiés à Kibeho, mais presque tous ont été tués pendant le génocide. Très peu de gens ont survécu. Sur 49 familles que j’ai comptabilisées dans ma cellule, il y a eu plus de 175 Tutsi tués pendant le génocide. Presque tous l’ont été à la paroisse.

Le 12 avril 1994, nous avons été attaqués par les Interahamwe. Je dois dire que Ngoga ne savait pas ce qui se préparait. Il s’est fié aux propos de son confrère Emmanuel Uwayezu, qui lui disait qu’il était possible de résister. Or, tout était préparé.

Ce prêtre Emmanuel savait tout. Il était en communication avec le sous-préfet Damien Biniga. Quand es Interahamwe ont attaqué, Ngoga nous a dit de leur opposer une résistance. Il avait pourtant reçu l’assurance d’Emmanuel Uwayezu et d’autres Hutu de la place, qu’ils allaient venir nous aider à repousser ces Interahamwe qu’ils qualifiaient eux-mêmes de bandits.
Ngoga les a crus sur parole. C’était une façon de le tromper. Ce jour-là, nous avons tenté d’organiser une défense et nous les avons repoussés.

Cela n’a pas été le cas le 14 avril 1994 lorsque l’attaque finale a eu lieu, à 13 heures. Elle était conduite par Damien Biniga, Innocent Bakundukize et Rutazihana. Ngoga nous a conseillé d’organiser la résistance.
Nous l’avons fait, mais sans le même succès que le 12 avril précédent. Cette fois-ci, les Interahamwe étaient bien armés. Ils avaient des fusils et des grenades.

En fait, lors de l’attaque du 12 avril, les Interahamwe voulaient mesurer la capacité de résistance des réfugiés qui étaient à Kibeho. Ils se sont alors armés en conséquence.

Je ne saurais pas te dire quand et comment j’ai quitté Kibeho. Je n’ai aucune idée des dates. Je sens la nausée quand on me pose des questions relatives aux dates pendant le génocide. Comment allions-nous retenir les dates alors qu’on ne savait pas si on allait survivre ?

Je sens la tristesse et le chagrin quand on me pose des questions sur le génocide. Avez-vous suivi à la radio, ce que j’ai dit au Président Bizimungu et au vice-Président le 7 avril 1999, quand ils sont venus enterrer les restes des gens de Kibeho ? Je n’ai pas à le redire.

Mais je ne comprends pas comment on nous demande de libérer les maisons des Interahamwe dans 15 jours, deux ans après le génocide, alors qu’ils n’ont réparé aucune maison de Tutsi, détruites pendant le génocide.
Je l’ai dit au Président Bizimungu. Alors qu’il souhaitait la bienvenue aux Interahamwe en 1996, il n’assurait pas la sécurité des rescapés. C’est un problème pour moi quand je sais que je ne peux retourner chez moi. Je suis obligé de vivre ici, à Butare.

Je sais que vous venez localiser où j’habite, pour venir me tuer plus tard. Faites ce que vous voulez. Quant à l’Abbé Ngoga, il a fait ce qu’il devait faire.

Témoignage recueilli à Butare le 12 mai 1997,
Par Pacifique Kabalisa.