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Témoignage J051

L’Abbé Ngoga, qui a défendu les Tutsi, a été tué tandis que son évêque, qui a livré les Tutsi, a été blanchi.

Je connais l’Abbé Ngoga depuis très longtemps. Il venait de passer six ans dans la paroisse de Kibeho. Outre le fait qu’il était le curé de notre paroisse, l’Abbé Ngoga était devenu mon propre fils. Il nous rendait visite et quand j’avais un problème, il était le premier à m’aider à trouver une solution.

Vous voyez, je suis vieille. Mais il a tout fait pour m’intégrer dans sa famille, pour que je sois plus intime avec cette dernière. Il vivait dans la préfecture de Gitarama, dans la commune de Ntongwe. Dans la famille de Ngoga, il reste seulement sa mère, vieille comme moi, sans enfants ni petits-enfants.

L’Abbé Ngoga était un ami de mes enfants. Il me respectait comme sa propre mère, bref, il était devenu mon propre fils. Avec ses parents, nous étions déjà des frères.
L’Abbé Ngoga vivait aussi cordialement avec le reste de la population ; personne ne lui reprochait quoi que ce soit. Ses conseils à l’église laissaient toujours quelque chose à réfléchir.

L’Abbé Ngoga est donc resté mon fils jusqu’au moment du génocide, qui ne l’a pas épargné, avec plusieurs personnes tuées parce qu’elles appartenaient à une ethnie qu’elles n’avaient pas choisie au préalable.

A la mort de Habyarimana, les choses ont changé dans tous les coins du Rwanda. Dans la région de Nyaruguru, les tueries ont commencé le 7 avril 1994, dans la commune de Rwamiko. A cette date, dans cette commune, ils ont commencé à incendier et à piller les biens et maisons, et à tuer les populations pourchassées ; les survivants ont fui vers la paroisse de Kibeho, tandis que d’autres sont partis vers le Burundi.

Le 8 avril 1994, notre Bourgmestre Nyiridandi nous a réunis pour nous dire : « N’ayez pas peur et surtout, ne quittez pas vos habitations. Ces gens-là sont des bandits de Rwamiko ; ils ne pourront pas arriver ici et même s’ils viennent, nous allons les combattre énergiquement ». En réalité, cela était une façon de nous empêcher de fuir, afin qu’ils puissent nous tuer plus facilement car nous étions rassemblés.

Le 9 avril 1994, dans la soirée, la région de Kibeho a vu se propager des incendies, des pillages et des tueries. Les hommes ont essayé de résister mais en vain. Cela nous a poussés à passer la nuit dans les brousses, quittant nos habitations.

Le lendemain, nous avons dû fuir vers la paroisse, tandis qu’une autre équipe est partie à Butare et même au-delà, vers le Burundi. Nous sommes partis, ma famille et moi, à la paroisse de Kibeho où l’Abbé Ngoga nous a donné une maison qui nous servait d’abri. Ma famille était une famille très nombreuse, composée d’une trentaine de personnes.

Quand nous sommes arrivés à l’église, elle était pleine de gens, de sorte que certaines personnes se trouvaient même dehors, dans la cour de l’école primaire. Tous les locaux et toutes les écoles étaient emplis de réfugiés. Il y a d’autres familles à qui l’Abbé Ngoga a donné des locaux appartenant aux religieux pour s’abriter.

Suite à ce grand nombre de réfugiés, l’Abbé Ngoga a cédé toutes les maisons de la paroisse, à l’exception de sa chambre. Au début de mon témoignage, je disais que l’Abbé Ngoga était devenu comme mon propre fils et ne pouvait rien me cacher.

Le 11 avril 1994, l’Abbé Ngoga a reçu des militaires envoyés par le sous-préfet Biniga, qui lui ont demandé de nous chasser des locaux des missionnaires, de l’église et même de ses jardins. Ces militaires lui ont fait croire qu’ils allaient assurer notre sécurité dans nos propres habitations.
L’Abbé leur a répondu que nous ne pouvions pas quitter la paroisse puisque nos maisons étaient déjà détruites. Il a ajouté : « Où étiez-vous quand ils ont fui ? Si vous voulez les sécuriser, faites cela ici-même ».

Les gens étaient nombreux et affamés, surtout ceux qui étaient venus en premier lieu. Monsieur l’Abbé a dû distribuer des vivres, des haricots et du riz qu’il y avait dans des stocks de Caritas.

A la paroisse, les gens étaient vraiment nombreux : nous étions plus de 15.000 personnes. Nous n’avons jamais eu l’espoir de ne pas nous faire attaquer, à la suite notamment des nouvelles que diffusaient les radios. C’est la raison pour laquelle l’Abbé Ngoga a dit aux hommes de faire des patrouilles nocturnes, afin de voir d’où pouvait provenir l’ennemi.

Cela n’a pas traîné car le 12 avril 1994, la paroisse a été attaquée. Quand nous avons vu les Interahamwe venir, tous les hommes ont cherché les moyens de les combattre. Au départ, nous avons pensé qu’il s’agissait de simples voleurs. L’Abbé Ngoga a ordonné à toute personne se sentant encore forte de prendre des pierres, des morceaux de bois et toute autre chose de ce genre et d’aller combattre cette bande.

L’Abbé Ngoga ne s’est pas contenté de rester les bras croisés mais il nous a accompagnés au combat, armé de pierres lui aussi. Après un combat acharné, nous avons pu repousser les Interahamwe qui sont partis. Malgré le fait qu’ils aient été repoussés, durant le combat, ils ont réussi à tuer un certain nombre de gens parmi nous, parce qu’ils étaient armés de fusils et de grenades. Les victimes ont été au nombre de sept mais ma mémoire ne se souvient que de deux d’entre elles.

Parmi les meneurs de cette attaque, figuraient les autorités de Gikongoro, notamment l’ancien sous-préfet de Munini, Damien Biniga, l’ancien Bourgmestre de Mubuga, Nyiridandi et d’autres pour lesquels je n’ai pas les noms en mémoire.

La journée du 13 avril, il n’y a pas eu d’attaque ; nous nous sommes occupés de l’enterrement des nôtres. Les Interahamwe de leur côté, se préparaient sans doute à une attaque qui allait s’opérer le lendemain. Nous n’étions pas au courant de cette éventuelle attaque. Sinon, nous aurions pris la fuite le jour-même.

Le 14 avril 1994 entre 11 heures et midi, les Interahamwe, sans doute venus de tous les coins du Rwanda, nous ont attaqués. A mon avis, il s’agissait d’employés de l’usine à thé de Mata, de réfugiés burundais stationnés à Nyarushishi, de personnes venant de Munini par l’intermédiaire du sous-préfet Biniga, ou encore d’Interahamwe venus de Butare et envoyés par le colonel Muvunyi.
Il y avait aussi la population de toutes les communes de Nyaruguru et deux camions remplis de militaires en provenance de Munini.

Tout ce monde composait l’équipe qui nous a attaqués. Quand ils ont commencé à nous tuer avec des machettes, nous avons opposé une résistance qui a duré près de trois heures. Mais comme ils étaient armés de machettes, de fusils et de grenades et vu leur grand nombre, nous n’avons pas pu résister plus longtemps. L’endroit où s’est déroulé le combat était jonché de cadavres de notre rang ; ces cadavres faisaient peur aux rescapés.

Au cours de notre résistance, l’Abbé Ngoga était à nos côtés, armé de pierres. Il sensibilisait les gens afin que ceux-ci ne se découragent pas et continuent à résister.
Pendant cet affrontement, l’Abbé Ngoga a été blessé à la tête par une pierre et en le voyant saigner, nous pensions qu’il avait reçu une balle.

Lorsque les gens qui étaient à l’extérieur de l’église, avaient été déjà pratiquement tous tués, les Interahamwe ont commencé à s’attaquer à ceux réfugiés dans l’enclos. Là aussi, les combats ont duré près d’une heure.
L’Abbé Ngoga, voyant la situation s’aggraver, est parti à l’église. Après avoir exterminé les gens qui se trouvaient dans l’enclos, les Interahamwe ont commencé à détruire l’église ; ils ont envoyé une bombe pour que les gens y périssent également.

A la tombée de la nuit, les Interahamwe ont demandé au sous-préfet Biniga – je prêtais l’oreille de là où j’étais à l’intérieur de l’église – ce qu’ils pouvaient faire. Biniga leur a répondu : « Laissez-les… Pillez simplement. Nous allons les tuer demain matin ».
De mon côté, j’ai quitté l’endroit où l’Abbé nous avait hébergés et je me suis cachée dans un arbre, derrière la paroisse, de façon à pouvoir entendre tout ce que disaient les Interahamwe.

Vers 20 heures, ils sont partis. Mais comme ils le disaient eux-mêmes, il ne restait à l’intérieur de l’église que des gens pour la plupart gravement blessés.

Tous les autres étaient morts ; il y a eu très peu de survivants. Parmi les survivants se trouvait l’Abbé Ngoga et après le départ des Interahamwe, il a béni les morts et baptisé les survivants qui ne l’étaient pas. Là où j’étais, j’ai essayé d’aller moi-même recevoir la bénédiction, mais c’était difficile à cause de la peur car à quelques mètres de là, on entendait encore des coups de feu et beaucoup de bruit.

D’autres mots que j’ai entendus de l’Abbé sont les suivants : « Demain, cette église sera incendiée. Que celui qui a encore un peu de force vienne : nous allons essayer d’aller à Butare. Peut-être que là, le drame n’est pas encore arrivé ». Les jeunes et d’autres gens qui avaient encore un peu de force sont partis avec l’Abbé Ngoga et le Père Pontien.

Le 15 avril 1994, à l’aube, j’ai pris seule le chemin et j’ai fui. Le matin, quand il faisait clair, j’étais déjà à Matyazo où j’ai rencontré le Père Jérôme qui m’a prise dans son véhicule et m’a déposée à Ngoma.

Le 16 avril 1994, les Interahamwe de Biniga sont venus incendier l’église de Kibeho ; les gens y ont péri. Il y a eu très peu de survivants.
Le 20 avril 1994, la maison des Sœurs Abizera-Mariya, où se trouvait l’Abbé Ngoga, a été attaquée. Ils ont pris l’Abbé Ngoga et l’ont d’abord mis en prison pour le tuer le lendemain. Ils disaient que c’était l’Abbé Ngoga qui avait fait tuer les gens de Kibeho. Après l’avoir tué, ils m’ont demandé de prier pour lui.

Monsieur l’Abbé Ngoga a été un homme brave et très courageux, dès qu’il est arrivé à Kibeho et jusqu’à sa mort. Le bon Dieu l’aura accepté dans son royaume.

Alors que certaines personnes se donnaient corps et âme au bien de leur prochain, d’autres en revanche, avaient en elles de méchantes idées d’extermination des gens. Ces gens sont du genre de l’évêque qui a demandé aux Interahamwe qu’il a trouvés à Kibeho, de détruire l’église en disant : « Détruisez-la… Elle a été construite par les hommes et sera à nouveau construite par les hommes, pourvu que l’ennemi meure ».

Le grand malheur est que la justice rwandaise l’a blanchi et l’a innocenté de ses crimes. Ce ne sont pas les preuves et les témoignages qui ont manqué. Ils sont là. La libération de l’évêque nous a fort découragés de sorte que pour le moment, nous ne voyons plus l’intérêt de témoigner : cela est peine perdue.

Quant aux abbés génocidaires, c’est également difficile d’en témoigner : tous disent qu’ils sont innocents, même ceux qui ont pris la machette (et il y en a parmi eux).
Le Vatican a pourtant dit qu’aucun homme de l’Eglise ne peut faire ça. Si le Rwanda a peur du Vatican, qu’on nous le dise clairement et qu’on nous montre de quel côté nous sommes rangés.

Il y a beaucoup d’abbés qui se sont distingués pendant le génocide mais nous n’osons plus les dénoncer, car nous avons peur de l’évêque. Ce dernier est capable de nous faire assassiner et de nous poursuivre, de façon à nous faire perdre la tête et nous amener à nous suicider.

Nous avons l’exemple d’un autre prêtre qui était directeur ici, à l’école secondaire Marie Merci. Il a tué publiquement beaucoup de gens à Kibeho.
Nous avions l’intention de le citer en justice pour ses crimes mais nous hésitons à le faire, à cause de la libération de Monseigneur Misago.

Par ailleurs, certains d’entre nous et même tous je pense, n’avons plus le courage d’aller assister à la messe dite par l’évêque ou son représentant, car nous ne pouvons pas accepter ce qu’il prêche, ayant en mémoire les actes qu’il a commis à Kibeho.

Témoignage recueilli à Kibeho le 13 mai 1997,
Par Pacifique Kabalisa.