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Témoignage J052

L’Abbé Ngoga est mort, trahi par ses collègues.

Tout a commencé dans la commune voisine de Rwamiko. Je suis resté chez moi jusqu’au 10 avril 1994. Les Hutu faisaient semblant d’être contents de la mort du Président Habyarimana. Nous pensions nous aussi que c’étaient des bandits qui brûlaient les maisons des Tutsi et pillaient leurs biens.

Je suis arrivé à Kibeho après le 10 avril 1994. Il y avait beaucoup de réfugiés à Kibeho. Dès notre arrivée, nous avons fait face à des attaques des Interahamwe. Les autorités passaient et nous disaient que tout allait vite se terminer. Ils nous montraient qu’ils n’étaient pas " impliqués ". Ils nous encourageaient même et nous disaient de résister à ces Interahamwe. Ngoga a cru, lui aussi, que cette situation allait passer.

L’Abbé Ngoga nous a tout donné pendant le génocide. Il était proche de nous. Il ne se montrait pas comme un prêtre. En tout cas, il ne manifestait pas cette bourgeoisie des prêtres. Il nous a aidés et a organisé la résistance face aux Interahamwe.

Le 12 avril 1994, les Interahamwe nous ont attaqués. Ils venaient tester nos forces. Ngoga nous a demandé de leur jeter des pierres pour les repousser. Ce jour-là, nous avons réussi à chasser ces Interahamwe. Ils n’avaient pas de fusils, ni de grenades. Ils avaient seulement des armes traditionnelles. C’est pourquoi nous les avons repoussés facilement.

Après cette date du 12 avril, Ngoga est allé chercher des grenades et des armes à Gikongoro. Les Interahamwe sont revenus le 14 avril 1994. Ils avaient des fusils, des grenades et des armes traditionnelles. Il y avait aussi des militaires pour leur prêter main forte.

Tout a commencé en début d’après-midi ; Ngoga était toujours avec nous. Quand il a vu les Interahamwe venir, il nous a rassemblés et nous a dit de lutter, comme on l’avait fait le 12 avril 1994.
Les femmes et les filles sont allées chercher des pierres. Les hommes étaient, eux, aux prises avec les Interahamwe. Ngoga est toujours resté à nos côtés. Il a lancé des pierres comme nous.

Malheureusement, nous n’avons pas pu les repousser. Ils étaient nombreux et bien armés. Ces Interahamwe sont entrés dans la paroisse.
Ils ont commencé à tuer les réfugiés à l’intérieur et à l’extérieur de la paroisse. Ils les ont tués avec des machettes, des massues et des fusils. Moi, j’ai réussi à me sauver parmi les premiers, alors que Ngoga venait de nous dire de quitter Kibeho.

Vers 19 heures, les Interahamwe ont arrêté les massacres pour se partager les biens et le bétail des Tutsi. Ngoga en a profité pour venir encourager ceux qui pouvaient encore marcher, à quitter Kibeho. Je suis parti parmi les premiers. Ngoga a transporté les blessés à l’hôpital de Butare. Il est resté là. Et j’ai pris le chemin du Burundi.

Je suis arrivé au Burundi le 22 avril 1994. J’ai appris la mort de Ngoga ensuite, alors que j’étais toujours au Burundi. On disait que l’Abbé Anaclet Sebahinde était complice : c’est lui qui est allé chercher les militaires qui sont venus enlever l’Abbé Ngoga là où il était, à la paroisse de Ngoma. C’est tout ce que je sais sur sa mort.

Je connaissais bien l’Abbé Pierre Ngoga. C’était sa deuxième nomination à Kibeho. C’était un homme simple, courtois et cordial. A ce moment-là, j’étais enseignant et catholique pratiquant. Je faisais partie de l’équipe enseignante. Ngoga venait souvent à notre rencontre.
C’était un homme qui avait de l’humour, à tel point que les Hutu qui ne comprenaient pas toujours ce qu’il disait, le qualifiaient de « malin ». Au contraire, c’était plutôt un homme de conviction, un homme courageux.

Témoignage recueilli à Kibeho le 13 mai 1997,
Par Pacifique Kabalisa.