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Témoignage J053

Seul contre tous, autorités et collègues, il restait à l’Abbé Ngoga à encourager les réfugiés à se battre pour mourir dignement.

Je connais depuis longtemps l’Abbé Ngoga ; il est resté dans la paroisse de Kibeho pendant six ans. Durant tout son séjour à Kibeho, l’Abbé Ngoga a été un brave homme, gentil, et qui respecte son travail. L’Abbé Ngoga était originaire du diocèse de Kabgayi, en préfecture de Gitarama.

Durant le génocide rwandais de 1994, l’Abbé Ngoga travaillait dans la paroisse de Kibeho où il était curé. L’Abbé Ngoga y vivait avec deux autres personnes, le Père Lucien et l’Abbé Emmanuel, alors directeur de l’école secondaire Marie Merci.

Durant le génocide, l’Abbé Ngoga s’est montré très courageux en défendant ses fidèles, tandis que son collègue Emmanuel participait aux massacres avec les Interahamwe.

Deux jours après la mort de Habyarimana, soit le 8 avril 1994, les Interahamwe ont commencé à incendier, piller et tuer dans la commune voisine de Rwamiko. Notre Bourgmestre, Monsieur Nyiridandi, nous a réunis en nous demandant de ne pas fuir et en nous faisant croire que c’étaient des bandits qui étaient dans la commune de Rwamiko.

Après trois heures, il y avait déjà beaucoup de réfugiés à la paroisse de Kibeho, ainsi que dans les communes de Mubuga et Kivu que les événements n’avaient pas encore atteintes.
Mais après un jour seulement, Mubuga n’a pas été épargnée et les tueries ont commencé là aussi. Et cela nous a montré que le Bourgmestre, en nous empêchant de fuir, a pu nous rassembler pour nous tuer tous.

Nous avons commencé par nous défendre mais c’était très dur, de sorte que le 10 avril, nous avons été obligés de nous réfugier à la paroisse car nous croyions que personne n’oserait attaquer l’église.
Arrivés à la paroisse, nous y avons trouvé beaucoup de réfugiés. L’Abbé nous a reçus et nous a installés dans des locaux et d’autres maisons de la paroisse où il y avait de la place.

Mais il se fait que les réfugiés, venus de tous les coins, devenaient vraiment nombreux. Certains sont donc partis dans le centre de santé et d’autres, à l’école primaire. J’estime qu’au total, nous étions environ 30.000 personnes.
L’Abbé Ngoga, face à un nombre si important de réfugiés, pour la plupart affamés, a alors décidé de distribuer des vivres appartenant à Caritas, une organisation dont il était le responsable. En commençant par les gens qui étaient venus de loin et venus avant, il a donné des haricots et du riz.

Nous avons passé la nuit à la paroisse. Mais le lendemain, à 11 heures du matin, nous avons été attaqués par les Interahamwe, venus en petit nombre. Nous avons essayé de résister devant cette attaque et l’Abbé nous a appuyés. Il nous disait : « Faites tout pour que ces malfaiteurs n’entrent pas ».

Nous avons utilisé des pierres et d’autres armes traditionnelles et nous les avons repoussés. Cependant, parce qu’ils utilisaient des fusils, ils ont réussi avant de partir, à tuer sept personnes parmi nous. L’attaque était dirigée par le sous-préfet de Munini, Monsieur Biniga. Parmi les victimes, je me souviens seulement de quelques noms de personnes. Les autres m’échappent.

Après l’attaque, Monsieur Biniga et le Bourgmestre Nyiridandi, accompagnés par l’Abbé Emmanuel, sont venus voir l’Abbé Ngoga pour lui proposer d’aller ensemble en réunion. L’Abbé Ngoga leur a dit non parce qu’il savait que c’était pour le tuer.

Devant ce refus, ils lui ont demandé d’évacuer tous les réfugiés se trouvant à Kibeho, qu’ils retournent chez eux, là où ils recevront leur protection. L’Abbé Ngoga nous a dit : « Ils veulent nous tuer : que personne n’accepte de quitter les lieux ».
L’Abbé Emmanuel a alors dit à son collègue Ngoga de prendre rapidement la fuite, avant que sa tête ne soit cassée. Depuis, Emmanuel n’est plus revenu à la paroisse ; il est resté en activité avec les Interahamwe.

Nous sommes restés dans cette situation, encadrés par l’Abbé Ngoga. Et nous croyions sincèrement que personne ne pourrait oser attaquer la paroisse pour venir tuer les gens.

Chaque jour cependant, le sous-préfet Biniga et le Bourgmestre Nyiridandi venaient voir l’Abbé Ngoga, en le pressant de nous chasser de la paroisse.
Mais Monsieur l’Abbé s’y refusait toujours, car il connaissait leurs intentions. Cette situation a fait de l’Abbé l’ennemi juré de ces autorités qui l’ont alors poursuivi activement.

Depuis ce 12 avril 1994, nous n’avons pas été attaqués mais le 14, les choses ont brutalement changé. Entre 11 heures et midi, alors que nous nous préparions au repas, nous avons vu un nombre impressionnant d’Interahamwe envahir la colline, avec des herbes sur leurs têtes et d’autres vêtements de terreur.

Une partie de ces Interahamwe était dirigée par Monsieur Biniga, sous-préfet de Minini, et l’autre partie par Monsieur Nyiridandi, notre Bourgmestre, entouré de tous les conseillers de la commune de Mubuga.
Messieurs Biniga et Nyiridandi, en leur qualité de chefs des opérations, ont fait venir des militaires de Gikongoro et des Interahamwe de l’usine à thé de Mata. Tout ce monde était transporté dans un véhicule de l’usine. Presque tous les Hutu des communes de Runyinya, Rwamiko, Kivu et Mubuga étaient là.

A ce moment, les attaques ont commencé et l’Abbé Ngoga nous a dit : « Ce qu’il nous arrive est le contraire de ce que nous pensions. Faisons tout pour mourir dignement ». Nous avons pris des pierres et des armes traditionnelles et nous avons commencé à nous battre.

L’Abbé a dit aux femmes les plus faibles et aux autres personnes sans force, de pénétrer dans l’église et à nous, encore forts, tous sexes confondus, de prendre des pierres et de résister à l’attaque des Interahamwe.
Nous nous sommes battus. D’une pierre, Monsieur l’Abbé a été blessé à la tête, mais cela ne l’a pas découragé et il a continué à combattre.

Les combats se déroulaient à l’école primaire car il y avait là un grand nombre de gens. Trois heures durant, nous nous sommes battus. Mais vu le nombre très grand d’Interahamwe et de militaires, qui utilisaient par ailleurs des fusils et des grenades, nous avons été sérieusement traqués de sorte que la place a été remplie de cadavres.

Nous avons pris courage et avons continué la résistance, mais le nombre de cadavres faisait peur et certains ont pris la fuite sur les collines. D’autres, comme nous, sont allés à l’église. Nous avons fermé la porte en attendant qu’ils viennent nous achever là-bas. L’Abbé Ngoga était avec nous à l’intérieur de l’église.

Les Interahamwe n’étaient pas satisfaits ; ils ont pénétré dans les locaux des missionnaires pour tuer ceux qui y avaient trouvé refuge. Là aussi, nous avons essayé de nous défendre en les empêchant d’entrer. Mais comme ils avaient des fusils, ils sont parvenus à entrer et à tuer.

A 17 heures, ils ont donc commencé à attaquer à l’intérieur de l’église en nous envoyant des bombes pour nous contraindre à sortir. Certaines personnes sont mortes. Mais nous, les survivants qui sommes restés, n’avons pas voulu sortir.
A 18 heures, Monsieur Biniga et le Bourgmestre Nyiridandi ont demandé aux Interahamwe de stopper et de revenir le lendemain matin. Mais cette fois-ci, pour incendier l’église.

Les instructions ont été respectées. Le travail de pillage des biens appartenant à l’Eglise a alors commencé, ainsi que ceux des réfugiés, surtout le bétail.

Vers 22 heures, les Interahamwe partis, l’Abbé Ngoga nous a appelés et a donné le sacrement de pénitence. Il a baptisé ceux qui n’étaient pas baptisés et a béni les corps des gens morts pour nous dire ensuite : « Vous voyez vous-même que notre mort approche ; demain, ils viendront incendier l’église et je demande à chacun de vous, qui se sent encore avec un peu de force, de venir. Nous verrons si nous mourrons en cours de route ».

Le Père Lucien – qui était vieux – et l’Abbé Ngoga ont pris les devants et nous les avons suivis. Une autre partie des réfugiés ont refusé de partir. Certains disaient qu’ils succomberaient en cours de route, d’autres disaient que peut-être les Interahamwe ne reviendraient plus.

Les gens qui sont restés à l’église étaient les plus nombreux : ils étaient pour la plupart gravement blessés et il y avait aussi des vieillards et des enfants. L’Abbé Ngoga, en quittant Kibeho, disait que s’il trouvait la paix à Butare, il demanderait secours pour ces gens qui étaient restés là.

L’Abbé Ngoga est arrivé à Butare et c’est malheureusement là qu’il a laissé sa vie. Pour ma part, je suis allé à Karama dans la commune de Runyinya. Et en fuyant les Interahamwe qui commençaient à arriver, je suis parti au Burundi.
Le 15 avril 1994, très tôt le matin, les Interahamwe sont revenus à Kibeho et en passant dans les plafonds, ils ont incendié l’église ; il n’y a eu aucun survivant parmi les gens qui y étaient restés.

En résumé, c’est ce que je sais de la vie courageuse de l’Abbé Ngoga. Ce qui est malheureux dans toute l’histoire, c’est qu’en date du 15 avril 1994, Biniga et le Bourgmestre Nyiridandi ont posé la question suivante à Monseigneur Misago : « Les Tutsi refusent d’évacuer l’église, que pouvons-nous faire ? » Voici la réponse venue de la bouche de cet évêque : « Incendier l’église. Elle a été construite par les mains des hommes, nous construirons une autre église ».

La libération de Misago nous a fort découragés de sorte que nous n’avons plus le courage de dénoncer un quelconque génocidaire. Misago libéré, l’Abbé Emmanuel pourra-t-il un jour être arrêté pour ses crimes ? Nous demandons à l’Etat rwandais de nous dire clairement s’il se sent faible vis-à-vis de l’Eglise catholique pour qu’au moins nous le sachions.

Il y avait des preuves et des témoignages dans l’affaire Misago. Maintenant qu’il est libéré et qu’il retourne à Gikongoro en état d’innocence, autant que ses complices génocidaires soient alors également libérés. Nous demandons à l’Etat rwandais de nous expliquer clairement ce qu’il entend par « des intérêts politiques dans l’affaire Misago ».

Comment peut-on comprendre les intérêts politiques dans l’affaire Misago, lequel étant l’un des planificateurs du génocide rwandais qui a emporté plus de 1.500.000 personnes ? Nous sommes fatigués de faire des va-et-vient dans des parquets pour dénoncer des génocidaires.

Si vous parvenez à faire arrêter une personne qui a décimé votre famille, un ou deux jours après, elle est relâchée. Si vous êtes un homme courageux, vous prenez le chemin de l’exil ou alors vous quittez la localité pour éviter les menaces éventuelles du tueur. Nous prenons le cas des abbés qui ont témoigné dans l’affaire Misago. Je pense qu’ils doivent partir s’ils ne l’ont déjà fait car comment expliquer leur cohabitation avec ce Misago ?

Nous prions le bon Dieu pour que la justice rwandaise soit une justice digne de ce nom, sinon nous, les rescapés du génocide, nous périrons.

Témoignage recueilli à Kibeho le 13 mai 1997,
Par Pacifique Kabalisa.