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Témoignage J054

L’Abbé Ngoga aurait pu se sauver.

La paroisse de Kibeho se trouve non loin de chez moi. Je suis allé là-bas juste après la mort du Président Juvénal Habyarimana. Ngoga, qui était curé de cette paroisse, nous a bien accueillis. C’était un Tutsi comme nous.

Ngoga n’a pas failli à sa mission. Il n’a jamais abandonné ses fidèles. Pourtant, c’était un homme recherché. Biniga lui-même est venu le chercher à Kibeho. Il a utilisé toutes les astuces pour le tuer mais il n’a pas réussi. Il a commencé par le convoquer dans une prétendue réunion qui devait avoir lieu à Nyarushishi. Ngoga n’est pas allé là-bas. Pour moi, c’est un signe que Ngoga ne voulait pas laisser ses fidèles à la merci des Interahamwe.

Ngoga n’a pas quitté Kibeho avant le 15 avril 1994. Pourtant, les autres Tutsi qui avaient les moyens, sont allés à Butare. D’ailleurs, des fratri qui étaient en stage à Kibeho, ont supplié Ngoga d’aller ensemble à Butare. Ngoga a refusé. Un de ces fratri s’appelle Janvier Gahonzire. Actuellement, il est prêtre à Butare.

Le 12 avril 1994, Ngoga nous a organisés pour riposter aux attaques des Interahamwe. Il y avait parmi nous des jeunes qui avaient suivi des séances d’entraînement militaire à Murindi au FPR-Inkotanyi (Front Patriotique Rwandais-Inkotanyi) et au CND (Conseil National pour le Développement) à Kigali. J’étais parmi eux.

Nous avons organisé la population. Nous nous sommes défendus et nous avons réussi à repousser les Interahamwe. Mais après cette date, j’ai compris que la situation allait mal tourner. J’ai immédiatement quitté Kibeho. Ngoga n’a pas voulu partir avec nous. Il nous a dit qu’il ne pouvait pas abandonner ses fidèles.

J’ai quitté Kibeho le 12 avril 1994. J’ai fui vers le Burundi. J’ai appris la mort de Pierre Ngoga quand j’étais encore au Burundi. Nous suivions de près les nouvelles de Ngoga. C’était un prêtre courageux, qui a beaucoup aidé les réfugiés de Kibeho.
Il les a réconfortés pendant ces moments difficiles. En plus, il n’a pas craint pour sa sécurité. En tant que prêtre, il aurait pu aller à Butare, puisque les massacres allaient commencer à Kibeho une semaine plus tard.

Témoignage recueilli à Kibeho le 13 mai 1997,
Par Pacifique Kabalisa.