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Témoignage J055

Déjà avant le génocide, l’Abbé Ngoga aimait tout le monde, sans distinction ethnique.

Moi, je ne suis pas fidèle de l’Eglise catholique, mais depuis mon jeune âge, je suis de l’Eglise de Pentecôte. Toute ma famille est composée de fidèles de l’Eglise catholique. Je voyais l’Abbé Ngoga dans les fêtes de mariage.
C’était une personne qui aimait ses fidèles, de sorte qu’il venait chez nous sur les collines pour leur rendre visite. C’est de cette façon que nous avons pu tous le connaître.

L’Abbé Ngoga était une personne intègre et irréprochable. Il aimait tout le monde sans distinction. Même avec la guerre de 1990, il n’a pas changé ; il est resté le même. L’Abbé respectait tout le monde et essayait d’arranger le problème de chacun dans la mesure de ses possibilités.

L’Abbé Ngoga venait de passer plusieurs jours ici ; il est arrivé à Kibeho quand j’étais encore très petite. Dans notre région, il n’y avait pas eu de massacres, sauf en 1990 lorsqu’il y avait eu des arrestations de gens supposés être alliés du FPR-Inkotanyi (Front Patriotique Rwandais-Inkotanyi). Mais les événements douloureux que nous avons connus sont ceux de 1994. Des gens sont morts, d’autres sont devenus infirmes.
Bref, l’ethnie Tutsi a été exterminée durant cette guerre.

A la mort de Habyarimana, chez nous dans la commune de Rwamiko, ils ont commencé à tuer les gens dans leurs domiciles, à incendier, piller et détruire les maisons. Cela nous a fait peur et nous avons commencé à quitter nos habitations pour passer la nuit dans les brousses.

Dans les brousses, le danger était de nous faire massacrer et nous avons décidé de fuir vers la paroisse de Kibeho. Nous sommes arrivés là le 9 avril. Je suis arrivée à Kibeho avec toute ma famille dont mon père (décédé), ma mère (décédée), mes deux frères (décédés), mes deux soeurs et mon frère.

Nous avons trouvé à la paroisse deux religieux : l’Abbé Jean-Pierre Ngoga et le Père Lucien, qui était vieux. De temps en temps, on voyait un autre Abbé, Emmanuel, qui était directeur de l’école secondaire Marie Merci. L’Abbé Ngoga, qui était le curé, nous a reçus et nous a logés.

Nous étions parmi les premiers arrivés et nous avons tous pu être logés. Les équipes qui sont venues après n’ont pas trouvé de chambres, parce que tout était plein. Nous sommes restés là-bas, à la charge de la paroisse. L’Abbé Ngoga nous donnait à boire et à manger : des haricots, du riz et d’autres choses qu’il prélevait dans les stocks de Caritas.

Le sous-préfet Biniga et les militaires sont venus voir l’Abbé Ngoga pour lui dire que le calme était revenu et que les gens pouvaient rentrer chez eux. L’Abbé Ngoga nous a dit de ne pas accepter. Il a ajouté : « Je connais très bien ces gens, attendez. Nous verrons bien quand le calme sera revenu et à ce moment-là, je vous laisserai partir ». Monsieur l’Abbé Ngoga avait toutes les informations ; il nous a empêchés de partir, afin de ne pas avoir de problèmes une fois rentrés chez nous.

Comme le sous-préfet Biniga et les militaires venaient souvent nous voir – non pas qu’ils nous aimaient, mais afin d’établir la meilleure stratégie pour nous attaquer – l’Abbé Ngoga a dit aux gens encore forts, de faire des patrouilles nocturnes et de chercher toute chose pouvant nous aider à nous défendre en cas d’attaque. Il nous parlait de pierres, de morceaux de bois, de machettes pour ceux qui en auraient.

Le 12 avril, le sous-préfet Biniga et les militaires ont lancé une attaque à la paroisse vers 11 heures du matin. Comme l’Abbé Ngoga nous l’avait demandé, nous avons pris des pierres et nous nous sommes battus avec ces gens pour essayer de repousser l’attaque. L’Abbé Ngoga était à nos côtés.

Nous avons pu repousser la bande et ils sont partis. Mais comme ils étaient armés de fusils et de grenades, ils ont pu tuer parmi nous sept personnes. Je me souviens juste d’un jeune homme. Les noms des autres victimes m’échappent.
Quant à nous, les filles, nous avions ordre de l’Abbé de ramasser beaucoup de pierres et de les donner aux jeunes gens qui allaient se confronter aux Interahamwe.

Quand les Interahamwe sont partis, nous avons ramassé les corps des morts et l’Abbé a dit une messe pour eux. Le lendemain, le 13 avril, nous les avons enterrés parce que les tueurs ne sont pas revenus.

Nous avons même pensé qu’ils ne reviendraient plus, mais c’était leur façon de se préparer pour venir nous exterminer. L’Abbé Ngoga nous a recommandé d’être vigilants et de ne pas dormir parce que, disait-il, « ces gens pourraient revenir nous attaquer ». L’Abbé Ngoga faisait des patrouilles nocturnes comme tout le monde.

Le 14 avril, peu après 11 heures, nous avons vu venir beaucoup d’Interahamwe dont certains s’étaient habillés d’herbes sur la tête. Beaucoup de militaires sont arrivés en masse dans des camions et il y avait aussi des véhicules remplis d’Interahamwe venus de Gikongoro, ainsi que beaucoup d’autres venus à pied.
En résumé, Kibeho était envahi de toutes sortes de malfaiteurs. Avant de nous attaquer, ils ont commencé par crier très fort, une façon de nous terrifier.

L’Abbé Ngoga nous a alors dit : « Décidons de nous battre courageusement au lieu de mourir comme des chiens ». Ils ont commencé à tirer sur nous et nous leur avons envoyé des pierres : c’était le début des combats.

Au bout de trois heures seulement, notre partie était très fatiguée et les cadavres chez nous étaient innombrables autour de 5.000 personnes tuées. Les gens qui restaient, commençaient à avoir peur et se réfugiaient les uns dans l’église, les autres ailleurs, éparpillés.

L’Abbé Ngoga avait été blessé au visage et saignait beaucoup. Il a dit devant l’église : « C’est égal pour nous ; on va nous tuer. Mais essayons de prendre Biniga et de le tuer ». Mais il n’a eu personne pour l’aider car ceux qui étaient forts venaient de mourir et les autres étaient gravement blessés.

Après notre défaite, nous sommes entrés dans l’église ; les Interahamwe sont entrés dans les chambres des abbés et y ont tué les gens. Dans des écoles également, ils ont tué des gens.
A la tombée de la nuit, ils ont commencé à jeter des grenades dans l’église ; chaque grenade tuait 50 personnes à la fois.

Vers 20 heures, ils sont tous partis après avoir pillé nos biens et ceux des prêtres. Après leur départ, l’Abbé Ngoga a baptisé les gens et a béni les corps des morts pour nous dire ensuite : « Que celui qui le peut prenne la fuite parce que demain, ils vont incendier l’église ». Lui-même a fui vers Butare.

Les gens de ma famille sont tous morts et il ne reste que quatre enfants avec lesquels d’ailleurs, nous sommes ensemble maintenant. Tous les quatre avaient fui individuellement et on s’est retrouvés après.
Pour ma part, j’avais quitté la paroisse vers 23 h 30. Je suis donc partie la nuit et je suis arrivée à Karama, dans la préfecture de Butare, d’où je suis partie vers le Burundi.

C’est le 15 avril, le matin, que l’église a été incendiée. Tout le monde y a péri. L’Abbé Ngoga était parti à Butare en ville, où il est d’ailleurs mort.

L’Abbé Ngoga était un homme courageux. Il savait bien qu’il était recherché pour être tué mais il a refusé de fuir et a accepté de mourir avec nous, alors qu’il avait toutes les possibilités de partir avant.
Chez lui à Gitarama où il est né, toute la famille a été exterminée. Nous prions toujours le bon Dieu pour qu’il accepte l’Abbé Ngoga dans son royaume.

Témoignage recueilli à Kibeho le 13 mai 1997,
Par Pacifique Kabalisa.