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Témoignage J056

Des milliers de Tutsi ont été massacrés à la paroisse de Kibeho, les quelques rescapés doivent leur survie à l’Abbé Ngoga.

Je suis arrivée à Kibeho le dimanche 10 avril 1994, quatre jours après la mort de Habyarimana. Il y avait beaucoup d’autres réfugiés Tutsi qui venaient de Ruramba et de Giseke. Ils étaient arrivés le vendredi 8 avril parce que les Interahamwe avaient commencé à brûler leurs maisons, juste après l’annonce de la mort du Président Habyarimana.

J’étais avec toute ma famille quand je suis allée à Kibeho. Tout le monde a péri là-bas : ma mère, mon père, mes deux petits frères et mes trois sœurs aînées. Nous avons quitté la maison quand nous avons vu que les Interahamwe avaient commencé à brûler les maisons des Tutsi à Nyacyondo, dans la commune de Rwamiko.
Nous avons été accueillis par l’Abbé Pierre Ngoga qui était le curé de la paroisse. Son vicaire s’appelait Lucien Rwabashi.

A Kibeho, l’Abbé Ngoga nous a autorisés à dormir où nous voulions. Nous avons occupé presque toutes les pièces de l’église et du presbytère. Ceux qui avaient des vaches dormaient dans la cour de la paroisse. Chaque fois, le Père Ngoga passait. Je dirais qu’il était toujours avec nous. Les Interahamwe nous ont attaqués presque chaque jour.

Le mardi 12 avril, les Interahamwe sont venus pour nous tuer. Quand l’Abbé Ngoga les a vus venir, il nous a appelés et nous a demandé de lutter jusqu’à ce que nous les repoussions. Il nous a conseillé de prendre des pierres. Nous l’avons fait.
Il a demandé aux filles et aux femmes d’aller chercher et ramasser des pierres. Les hommes se chargeaient de les lancer contre les Interahamwe. Ils sont parvenus à les repousser ce jour-là. Les Interahamwe n’étaient pas armés de fusils et de grenades ; ils avaient des armes traditionnelles.

Le 13 avril 1994, Biniga est venu chercher Ngoga. Il était avec le Bourgmestre Innocent Bakundukize et l’assistant médical Mutazihana. Ils ont demandé à l’Abbé Ngoga d’aller à une réunion à Nyarushishi. Ngoga n’est pas allé à cette réunion. Il savait déjà qu’ils avaient organisé un complot pour l’éliminer.

Le 14 avril 1994, très tôt le matin, l’Abbé a demandé à ceux qui le souhaitaient, de venir recevoir le sacrement de pénitence. Après ce sacrement, il a dit la messe et il nous a demandé de tenir bon jusqu’à la fin, parce qu’il espérait que tout allait finir. Cela n’a pas été le cas.

Mais ce jour-là, on a commencé à sentir que la situation allait mal tourner. C’est à ce moment-là que certaines personnes ont commencé à abattre leurs vaches. Même Ngoga, qui nous réconfortait, trouvait que la situation était devenue très grave. Partout où il passait, il disait : « Préparez-vous à la résistance, la situation est devenue très critique ». Il nous a interdit de nous réfugier à l’intérieur de l’église.

Il nous a organisés comme il l’avait fait le mardi 12 avril. Les femmes et les filles ont été ramasser des pierres, tandis que les hommes ont tenté de repousser les Interahamwe en leur jetant ces pierres.
Les Interahamwe ont tiré sur nous juste après cette parole de Ngoga.

Ngoga n’a pas abandonné ses fidèles. Il ramassait des pierres comme tout le monde. Mais c’est quand les Interahamwe ont abattu un homme que Ngoga a compris que les Interahamwe étaient décidés à tuer tous les Tutsi. J’étais à côté de lui. Il a dit : « Les choses sont sérieuses. Jetez-leur des pierres sans les ménager. Sinon, ils vont nous éliminer ».

Moi, j’ai eu peur après la mort de Murasira. Je suis allée me cacher à l’intérieur de l’église. Les autres Tutsi ont continué la résistance. Mais les Interahamwe étaient plus forts. Ils ont tué beaucoup de Tutsi. Toute l’église, le presbytère et même la cour de la paroisse étaient jonchés de cadavres. Ngoga a compris que nous ne pouvions plus rien contre ces Interahamwe. Il est venu là où nous étions, au milieu des cadavres. A ce moment-là, les Interahamwe étaient en train de se partager nos vaches.

Quand Ngoga est entré, il a donné la bénédiction à tous les blessés, qui criaient très fort et qui n’attendaient que la mort. Après cette bénédiction, il a demandé à ceux qui pouvaient marcher de se lever pour fuir vers le Burundi. Il a dit : « Au lieu de se faire tuer ici, dans l’église, venez, fuyons, peut-être que l’un d’entre nous survivra ».

Après ces propos, je me suis levée. Je n’étais pas blessée. Mais d’autres réfugiés ont eu peur et sont restés à l’église. Ceux-là ont été massacrés le lendemain par les Interahamwe. Aucun parmi eux n’a survécu, sauf ceux qui se cachaient chez les Sœurs qui étaient non loin de la paroisse.

Quand j’ai quitté Kibeho, l’église était encore debout. Ils l’ont détruite après notre départ. Je suis allée à Karama, tandis que Ngoga est allé à Butare. Il voulait aller faire soigner les blessés qu’il transportait à bord de son véhicule.

Je suis partie un peu plus tôt que Ngoga. Je suis arrivée à Karama, dans la commune de Runyinya cette nuit-même. Karama était encore calme. Nous y avons passé une semaine, sans que ces Interahamwe ne viennent nous déranger.
Les premières attaques ont eu lieu le 21 avril 1994. Nous avons tenté de résister. Mais les Interahamwe étaient plus nombreux et bien armés, comme à Kibeho. Nous avons décidé d’aller au Burundi.

Je suis arrivée au Burundi le 22 avril. J’étais seule. Mes parents avaient été tués à Kibeho. Beaucoup de Tutsi ont été massacrés à Kibeho. Je ne saurais pas estimer leur nombre. Pour moi, ils étaient plus de 30.000 personnes.

Biniga a dû aller chercher les militaires et les armes parce que les Interahamwe ne pouvaient rien faire contre nous. Si nous avons survécu, c’est grâce à l’Abbé Pierre Ngoga. C’est lui qui nous a dit de fuir. Presque tous les survivants de Kibeho sont partis au même moment que Ngoga. Ceux qui sont restés à Kibeho ont tous péri.

Quand je suis rentrée du Burundi, j’ai demandé des nouvelles de la mort de Ngoga. J’avais appris cette triste mort quand j’étais au Burundi. J’ai eu les détails ici au Rwanda. On m’a dit qu’il avait été tué par des militaires à la prison de Karubanda. Ces militaires étaient allés le chercher à la paroisse de Ngoma. C’est tout ce que je sais.

Ngoga était un homme bon. Je l’ai connu juste après son ordination. Il était vicaire de Sebera qui était un curé de notre paroisse. Pendant le génocide, il nous a beaucoup aidés. Si nous avons survécu, c’est grâce à lui. Il nous a aidés à organiser la résistance contre les Interahamwe de Biniga. Il nous redonnait le moral.

Témoignage recueilli à Kibeho le 13 mai 1997,
Par Pacifique Kabalisa.