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Témoignage J057

L’Abbé Ngoga ne pensait pas qu’ils oseraient attaquer l’église, mais c’est l'évêque lui-même qui a autorisé les Interahamwe à l’incendier.

Bien avant le génocide, je connaissais l’Abbé Jean-Pierre Ngoga. L’Abbé Ngoga venait de passer six ans à la paroisse de Kibeho, ma paroisse d’origine. C’était une personne gentille avec tout le monde ; il aimait beaucoup ses fidèles. Bref, il remplissait ses devoirs de prêtre.

Les fidèles de la paroisse de Kibeho aimaient également beaucoup l’Abbé Ngoga. La mort de Habyarimana en avril 1994 a été suivie des massacres des Tutsi dans tous les coins du Rwanda. Nous n’avons pas été épargnés. Certains d’entre nous ont pris refuge à la paroisse de Kibeho ; les autres sont partis vers le Burundi.

Dans la commune de Rwamiko, les tueries et les incendies des maisons ont commencé dans la soirée du 8 avril 1994. Nous avons pensé que l’opération allait s’arrêter mais comme c’était soutenu par les autorités, dont Biniga, les tueries ont continué. Les gens sont morts, le bétail a été abattu et sur toutes les collines, il y avait le feu. Nous avons donc pris la décision de fuir.

Ma famille et moi avons pris la direction de Kibeho le 10 avril 1994. Arrivés à la paroisse, nous avons trouvé beaucoup de gens qui s’y étaient réfugiés. L’Abbé Ngoga nous a reçus et nous a logés. Toutes les maisons auxquelles la paroisse avait accès ont été cédées aux réfugiés, mais les maisons étaient toutes occupées, donc les gens arrivés après logeaient à l’extérieur.

Le nombre de gens a encore augmenté et l’Abbé Ngoga a dit que dans les maisons, devaient rester les personnes sans force, surtout les femmes enceintes, les femmes ayant des bébés et les vieux et vieilles, tandis que les hommes et les autres personnes encore fortes, pouvaient rester à l’extérieur.

L’Abbé Ngoga est resté lui aussi à l’extérieur avec nous, en nous donnant des conseils et en essayant de nous faire comprendre qu’il n’y aurait pas la guerre et que même si cela devait être le cas, personne n’oserait attaquer l’église.

L’Abbé Ngoga, qui était également le curé, a essayé de nous donner à manger en puisant dans le stock de Caritas. Nous avons reçu des haricots, du riz, du sorgho, etc. Des réfugiés arrivaient tous les jours et souvent, il y avait des blessés que l’Abbé Ngoga soignait lui-même car au centre de santé, le responsable refusait de les soigner en disant qu’il ne pouvait pas aider les Tutsi.

Pendant ce temps, des gendarmes, accompagnés du sous-préfet Biniga, sont venus et ont demandé à l’Abbé Ngoga de les accompagner à une réunion de sécurité. L’Abbé Ngoga a refusé parce qu’il savait qu’on voulait le tuer d’abord, pour ensuite nous tuer, nous.

Ils sont revenus une nouvelle fois et ont demandé à l’Abbé Ngoga de laisser partir les réfugiés chez eux, où ils leur garantiraient la sécurité. Monsieur l’Abbé a refusé et leur a dit : « Quand ils ont fui l’insécurité chez eux, où étiez-vous ? Si vous voulez garantir leur sécurité, vous pouvez le faire ici ». Les gendarmes et le sous-préfet Biniga étaient accompagnés de l’un prêtre qui dirigeait l’école secondaire Marie Merci.

Nous avons été attaqués pour la première fois le 12 avril 1994. Ce jour-là, les Interahamwe n’étaient pas nombreux mais ils avaient des fusils et des grenades. Ils étaient accompagnés du sous-préfet Biniga et du Bourgmestre Nyiridandi.

Quand nous les avons vus venir, nous nous sommes organisés pour essayer de les repousser. Nous avons pris des pierres et des morceaux de bois pour nous défendre. L’Abbé Ngoga était à mes côtés. Nous nous sommes battus toute la journée, nous avons pu les repousser et ils sont partis. Cependant, parce qu’ils étaient armés de fusils et de grenades, ils ont réussi à tuer sept personnes parmi nous.

Après leur départ, nous avons ramassé les cadavres et l’Abbé Ngoga a lu une messe pour eux. Le lendemain, le 13 avril 1994, nous les avons enterrés parce que les Interahamwe ne sont pas revenus.

Le 14 avril 1994, nous avons subi une très grande attaque composée, à mon avis, de 30.000 hommes. Certains sont venus dans des véhicules, des camions remplis de beaucoup de militaires ; d’autres sont arrivés à pied. L’Abbé Ngoga nous a dit : « C’est notre dernier jour mais nous ne devons pas mourir comme des mouches, nous allons nous défendre ».

Nous nous sommes battus avec eux pendant près de quatre heures et au bout de ce temps, nous avions perdu plus de 5.000 personnes. Devant cette situation, nous avons commencé à avoir peur et avons commencé à fuir ; les uns vers l’église et les autres éparpillés.

L’Abbé Ngoga et moi sommes entrés dans l’église, après les autres. Les tueries terminées à l’extérieur, ils ont commencé à lancer des bombes dans l’église. Dans la soirée, ils ont arrêté les tueries et ont commencé à piller en disant qu’ils reviendraient le lendemain pour parachever leur travail, soit le 15 avril 1994.

Après leur départ, l’Abbé a baptisé ceux qui ne l’étaient pas et a béni les corps des morts. Ensuite, l’Abbé nous a dit que celui qui se sentait encore un peu de force, devait fuir vers Butare ou ailleurs. Avec lui, nous avons pris le chemin de Butare ; j’étais avec un ami.

L’Abbé Ngoga a continué vers Butare mais nous, nous sommes allés jusqu’à Karama, dans la commune de Runyinya, d’où nous sommes partis d’ailleurs au Burundi. A Butare où il s’était réfugié, nous avons appris qu’on l’avait tué là-bas.

Je n’ai plus suivi la situation à Kibeho, sauf que j’ai appris que le 15 avril 1994, Biniga et ses Interahamwe sont venus incendier l’église avec la permission de Monseigneur Misago.

L’Abbé Ngoga a été un bon parent pour tout le monde et un courageux exceptionnel. Il aurait dû fuir avant et il en avait d’ailleurs la possibilité, mais il a refusé de nous laisser en danger. S’il avait eu le même pouvoir que celui d’un évêque, personne ne serait mort à Kibeho.

Témoignage recueilli à Kibeho le 13 mai 1997,
Par Pacifique Kabalisa.