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Témoignage J058

L’église et la cour étaient jonchées de cadavres.

Je travaillais à la librairie scolaire au début du génocide. Je suis allée dire à Ngoga que je voulais fuir. Chez moi, les Hutu ont commencé à brûler les maisons au lendemain de la mort du Président Habyarimana. Ngoga m’a déconseillé de partir. Il espérait que la situation allait vite se normaliser.

Quand la situation a commencé à se dégrader, Ngoga est allé à Munini pour voir ce que Biniga pensait de cette situation. Biniga l’a injurié. Il lui a demandé de chasser tous les réfugiés qui étaient à Kibeho. Et Ngoga a refusé. Il y avait beaucoup de réfugiés. Ils venaient des communes de Rwamiko, de Mubuga, de Kivu et de Runyinya.

Le 10 avril 1994, Ngoga a commencé à nourrir les réfugiés en puisant dans le stock de Caritas. Il circulait au milieu des réfugiés et leur disait de tenir bon. « Nous allons résister », disait-il. Il a ainsi ouvert toutes les maisons de la paroisse pour nous.

La situation s’est fortement dégradée le 11 avril 1994. Ce jour-là, j’ai eu peur. Je suis allée dire à Ngoga que j’avais envie de quitter Kibeho pour aller au Burundi. Je voulais partir avec d’autres jeunes. Ngoga a refusé de nouveau. Il m’a dit : « Vous voulez donner une brèche à ces malfaiteurs ? Ce sont des lâches, nous les vaincrons ».

La première attaque des Interahamwe a eu lieu le 12 avril 1994. Elle était dirigée par l’assistant médical Nathanaël Mutazihana et un enseignant du groupe scolaire Marie Merci qui s’appelait Pierre.

Encore une fois, je suis allée chez l’Abbé Pierre pour lui demander de nous laisser partir. Il m’a dit : « Même si vous fuyez, moi, je ne peux pas abandonner mes chrétiens ». Il m’a raisonnée et m’a convaincue qu’au lieu de fuir, nous pouvions prendre des pierres et des bâtons et chasser les Interahamwe qu’il appelait des « bandits ».

Nous avons ramassé des pierres et des bâtons et au bout de quelques heures, tous les Interahamwe sont rentrés chez eux. L’attaque a duré plus de quatre heures. Ils sont venus à 14 heures et ils sont repartis vers 18 heures.

Ngoga était avec nous au cours de ce combat. Il a ramassé des pierres comme tout le monde. Il a encouragé les hommes qui lançaient ces pierres contre les Interahamwe. Il y avait beaucoup de jeunes. C’est surtout grâce à eux que nous avons pu repousser ces Interahamwe.

Il y avait un autre prêtre Hutu qui s’appelait Emmanuel Uwayezu. Il savait tout ce qui se préparait. Il allait souvent voir les gendarmes et le sous-préfet Biniga. Après cette attaque du 12 avril, Ngoga lui a demandé s’il fallait dire aux réfugiés de Kibeho d’aller ailleurs ou de rester. Uwayezu lui a dit : « Résistez, vous allez les vaincre ». Ngoga l’a cru sur parole. Pourtant, Emmanuel savait ce qui allait nous arriver.

La journée du 13 avril est restée calme. Aucun Interahamwe n’est venu nous attaquer. Mais à 17 heures, nous avons vu venir un camion plein de militaires. Ils ont passé quelques minutes à Kibeho, puis ils sont repartis immédiatement. Je pense qu’ils sont venus pour la reconnaissance du milieu parce que ce sont ces mêmes militaires qui sont venus nous massacrer le lendemain.

Avant l’attaque de ce 14 avril, Emmanuel Uwayezu est venu à Kibeho ; il venait de Gikongoro. Ngoga lui a demandé s’il pouvait l’aider à partir. Emmanuel a répondu que Ngoga était parmi les personnes recherchées par Biniga. « C’est impossible de partir », a-t-il ajouté.

Le 14 avril 1994, nous avons entendu des sifflets et des cris de la population tout autour de Kibeho. Les armes ont commencé à crépiter. Ngoga nous a dit que nous devions résister. Nous sommes allés chercher les pierres, comme on l’avait fait le mardi 12 avril 1994.
Mais les Interahamwe s’étaient préparés en conséquence. Ils avaient toutes sortes d’armes : des fusils, des grenades, des lances, des machettes, etc. Ils ont commencé à tirer sur nous. Tout le monde a eu peur. Ceux qui lançaient des pierres se sont repliés dans la paroisse et dans le presbytère.

Quand les Interahamwe ont tiré sur un homme devant moi, j’ai eu peur. J’ai déposé les pierres que j’avais et je suis allée me cacher dans une des pièces du presbytère. Ngoga est allé se cacher dans la sacristie.

Je ne saurais pas exprimer la cruauté avec laquelle les Interahamwe et les militaires ont massacré les Tutsi. Ils ont tué, tué et tué. Les cadavres tombaient sur nous, là où je me cachais.

Parmi ces Interahamwe, il y avait Nathanaël Mutazihana et Bakundukize. Ils étaient dirigés par Damien Biniga. Ils ont tué jusqu’à 18 heures. Puis, ils ont arrêté ; ils sont allés se partager les butins. En partant, ils ont fait de l’animation. C’était une fête pour eux.

Vers 19 h 30, on n’entendait plus aucun bruit. Tous les Interahamwe étaient partis. J’ai tenté de sortir de ma cachette. Je n’ai pas pu sortir. Des cadavres étaient tombés sur mes pieds. Ngoga est venu voir s’il y avait encore des survivants parmi nous. Il m’a appelée et m’a demandé de sortir. Je lui ai répondu que je ne pouvais pas.

Il m’a tendu sa main et m’a aidée à sortir. Toute la cour et toute l’église étaient pleines de cadavres. On devait passer au-dessus. J’ai glissé et je suis tombée parmi ces cadavres. Ngoga m’a à nouveau aidée à me relever. J’ai continué le chemin. Nous sommes allés au salon du presbytère.

En chemin, j’ai rencontré ma mère. Elle était encore vivante. Nous avons dit à ma mère de venir avec nous. Elle a refusé. Elle a dit qu’elle ne voulait pas fuir. Elle m’a donné la bénédiction parentale. J’ai eu de l’émotion. Je me suis arrêtée un moment.

L’Abbé Pierre a continué. Je ne l’ai plus revu. Juste après notre séparation, une grenade a explosé. Je suis allée me cacher à l’église. Entre-temps, Ngoga est parti avec quelques blessés qu’il allait faire soigner à Butare. Avant de partir, il avait dit à tous ceux qui pouvaient encore marcher de fuir.

J’ai passé la nuit au milieu des cadavres à l’intérieur de l’église. Je suis sortie de l’église vers 5 heures du matin. Je suis allée au couvent des Sœurs. Ce sont les Sœurs qui m’ont aidée à quitter Kibeho. En chemin, les Interahamwe menaçaient de me faire descendre et de me tuer.

Finalement, je suis arrivée à Butare. On m’a cachée dans les actuelles maisons du SAT (Service d’Animations Théologiques). J’ai quitté ma cachette au début du mois de juillet, quand les Français sont venus nous évacuer sur Murambi. J’ai appris la mort de Ngoga quand j’étais à Butare. Mais je n’ai pas eu de détails sur les conditions dans lesquelles il a été tué.

Témoignage recueilli à Kibeho le 13 mai 1997,
Par Pacifique Kabalisa.