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Témoignage J059

L’Abbé Ngoga est mort, trahi par son évêque.

Je suis arrivé à Kibeho le 10 avril 1994 à 19 heures. Il y avait d’autres réfugiés venus de la commune de Rwamiko. La plupart de ces réfugiés étaient venus avec leur bétail. Je suis allé à Rwamiko parce que mon voisin Hutu m’avait averti que les Interahamwe voulaient tuer les Tutsi.

Nous avons été accueillis par l’Abbé Pierre Ngoga et les fratris qui étaient en stage à Kibeho. Un de ces fratris est mon frère cadet. Il y avait aussi un autre vieux prêtre du nom de Lucien Rwabashi. Ces prêtres se sont occupés de nous. Ils nous ont donné à manger.

Le 11 avril 1994, Ngoga nous a réunis. Au cours de cette réunion, nous avons décidé de faire des rondes nocturnes. Seuls les femmes et les enfants pouvaient dormir. Mais les Interahamwe n’osaient pas nous attaquer la nuit.

Le 12 avril à 13 heures, les Hutu de la place ont attaqué la paroisse de Kibeho. Cette attaque était dirigée par l’assistant médical Nathanaël Mutazihana, l’agronome Innocent Bakundukize et des professeurs du groupe scolaire Marie Merci.
Ils avaient des machettes, des épées et des massues. Nous avons réussi à repousser cette attaque après plus de deux heures de résistance. Ces Interahamwe sont en fait venus voir notre effectif et notre capacité de résistance.

Ngoga a manifesté sa sympathie envers les réfugiés en ramassant les pierres que nous avons utilisées pour repousser cette attaque. Sa présence nous réconfortait beaucoup. Nous étions sûrs que les Interahamwe ne pouvaient pas nous exterminer, surtout parce que nous les avons repoussés pour la première fois le 12 avril 1994, alors qu’ils étaient venus en masse.

Nous nous sentions soutenus, avec la présence de Ngoga. Il faisait la ronde nocturne avec nous. Lors de ces rondes il nous disait très souvent :
« Soyez courageux, résistez. Dieu ne va pas accepter qu’on nous extermine comme ça ». Il n’acceptait pas que les hommes aillent dormir. Il leur demandait de veiller.

Le sous-préfet Biniga est allé chercher les gendarmes le 13 avril 1994. Ils nous ont trouvés à Kibeho ; ils étaient tous armés. Ils sont arrivés à 15 heures, accompagnés par le Bourgmestre Charles Nyiridandi de la commune de Mubuga. Ils venaient chercher Ngoga. Ils nous ont trouvés à la paroisse de Kibeho.

Ils nous ont demandé pourquoi nous étions fâchés. Nous leur avons répondu que nous étions fâchés parce qu’ils nous avaient chassés de nos propriétés. Ils voulaient prendre Ngoga pour aller le tuer. Mais ils lui disaient qu’ils venaient le convier à une réunion de sécurité.

C’était faux. Quand il a refusé, les gendarmes se sont emportés en lui disant qu’il cédait aux propos de ses chrétiens. Vers 17 heures, nous avons vu arriver un véhicule plein de militaires. Ils sont sortis du véhicule, puis y sont entrés à nouveau. Ils sont revenus le 14.

Ce 14 avril donc, vers 14 heures, les Hutu de la place ont encerclé la paroisse. Certains ont même envahi la cour intérieure de la paroisse. Ngoga nous a rassemblés et nous a dit : « Nous sommes attaqués ». Dans cette attaque, il y avait des militaires et des policiers. Ils ont tiré sur ceux qui lançaient des pierres. Quand les Interahamwe et les militaires tuaient les Tutsi, les civils Hutu pillaient leurs biens et leur bétail.

J’ai réussi à quitter la paroisse et je suis allé du côté du couvent des religieuses. Je n’ai pas pu entrer à l’intérieur. J’ai grimpé dans un arbre. Les gendarmes ont continué à tirer. Les tirs ont cessé autour de 21 heures. Les tueurs sont partis pour aller se partager les butins.

Après le départ des Interahamwe et des militaires, Ngoga a dit à ceux qui étaient encore vivants de fuir. Il a dit : « Mourons en fuyant au lieu d’être tués ici. La situation est telle que personne ne survivra. Partons vite d’ici ». Nous sommes partis immédiatement après. Ngoga a pris des blessés à bord de son véhicule. Parmi ces blessés, il y avait ma mère.

Après Kibeho, je suis allé à Mbasa dans la paroisse de Karama. Nous sommes arrivés à Mbasa le 15 avril. Nous avons passé une semaine à Mbasa sans problèmes. Les massacres n’ont commencé que le 21 avril. Nous avons marché toute la nuit du 21 au 22 avril pour aller au Burundi. J’y suis arrivé le 22 avril 1994.

Ngoga est allé à Butare. Il était à la paroisse à Ngoma. Quand il est arrivé à Ngoma, il a téléphoné à Misago pour lui demander d’intervenir et de sauver les religieuses et l’Abbé Lucien qui étaient restés à Kibeho. Mais Misago n’a rien fait.
En revanche, je pense que c’est Misago qui a dit aux gendarmes où était Ngoga. Ces gendarmes sont allés le prendre et l’ont mis dans la prison de Karubanda. Ils l’ont tué plus tard. Je détiens ces informations de mon frère qui était aussi allé à Butare, dans la paroisse de Ngoma.

Je connaissais l’Abbé Ngoga ; il était curé de notre paroisse. C’était un prêtre très bon qui ne cachait pas la vérité. Il disait tout haut ses convictions. C’est pour cette raison que Biniga voulait le tuer. Ils avaient déjà eu des accrochages en 1992, quand Ngoga était curé à Muganza.

Pendant le génocide, Ngoga s’est sacrifié pour nous. Il pouvait aller à Butare juste après la mort de Habyarimana. Il ne s’est jamais découragé. C’est plutôt lui qui nous encourageait à lutter et à résister aux Interahamwe.

Quand mon petit frère – alors fratri – lui a demandé de fuir ensemble à Butare quelques temps après la mort de Habyarimana, Ngoga a refusé. Il lui a dit qu’il ne pouvait pas abandonner ses chrétiens. « S’il faut mourir, je mourrai ici », lui a-t-il répondu. Mon frère est allé à Butare. Pourtant, c’était Ngoga qui était le plus recherché par Biniga et les gendarmes.

J’ai eu de la peine quand j’ai appris la mort de Pierre Ngoga.

Témoignage recueilli à Kibeho le 13 mai 1997,
Par Pacifique Kabalisa.