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Témoignage J060

Les religieux génocidaires sont libres, car l’État craint l’Église.

Avant le génocide de 1994, nous vivions dans la commune de Rwamiko ; notre paroisse était Kibeho. J’allais souvent à la paroisse de Kibeho pour assister à la messe ou pour certaines fêtes, comme les baptêmes et les mariages.
Je connaissais donc tous les missionnaires de cette paroisse. Il y avait l’Abbé Jean-Pierre Ngoga, qui était le curé, le vieux Père Lucien et l’Abbé Emmanuel, alors directeur de l’école secondaire Marie Merci.

Le génocide a commencé chez nous à Rwamiko entre le 7 et le 9 avril 1994. Les tueries et les incendies se sont étendus pratiquement à toute la commune. Certains ont été obligés de fuir vers le Burundi. Les autres sont allés à la paroisse de Kibeho. Il y avait des gens qui succombaient en cours de route ou qui ont été tués chez eux.

Nous sommes donc arrivés à la paroisse, ma famille et moi, le 10 avril 1994. Nous y avons trouvé, beaucoup de gens qui s’y étaient réfugiés.Le curé de la paroisse, Jean-Pierre Ngoga, nous a reçus et nous a logés. Il a donné la priorité aux femmes enceintes, aux femmes avec des enfants en bas âge, ainsi qu’aux vieux.

A cause du grand nombre de gens, les hommes et les autres personnes encore fortes sont restés à l’extérieur. L’Abbé Ngoga ne dormait pas ; il était toujours dehors avec les hommes, à faire des patrouilles pour que personne ne nous surprenne et ne nous fasse du mal.

Le 11 avril, l’Abbé Ngoga nous a donné des vivres pour préparer nous-mêmes la nourriture. C’étaient des haricots et du riz. A la paroisse, sont venus également les gens qui étaient blessés. C’était l’Abbé Ngoga qui s’occupait de les soigner car le médecin qui tenait le centre de santé refusait de les soigner, disant qu’il ne pouvait pas aider les Tutsi.

Le 12 avril 1994, peu après 11 heures, alors que nous terminions de préparer la nourriture, nous avons vu les Interahamwe venir ; à leur tête, Monsieur Biniga, alors sous-préfet de Munini, ainsi que le Bourgmestre de Mubuga, Monsieur Nyiridandi, et plusieurs autres dont je ne me rappelle plus les noms. Ils nous ont attaqués.

Les réfugiés à la paroisse étaient nombreux et les hommes se sont battus avec les Interahamwe pour essayer de repousser l’attaque. Nous, on cherchait des pierres pour armer nos hommes. Ce jour-là, les Interahamwe de Biniga étaient moins forts que nous ; nous les avons repoussés et ils sont partis.

Néanmoins, ils sont parvenus à tuer sept personnes parmi nous, parce qu’ils utilisaient des armes à feu, des fusils et des grenades. Je ne connaissais qu’une personne parmi les victimes.

Durant la bataille, l’Abbé Ngoga était de notre côté, alors que l’Abbé Emmanuel était venu nous tuer, rangé du côté des Interahamwe et muni d’armes traditionnelles. Le Père Lucien lui, était vieux et ne faisait que prier pour nous.

Le 13 avril 1994, les Interahamwe ne sont pas revenus. Est arrivé seulement Monsieur Biniga, accompagné de militaires. Ils ont proposé à l’Abbé Ngoga de les accompagner pour aller à une réunion concernant la sécurité. L’Abbé Ngoga a refusé et leur a dit d’aller faire la réunion seuls, parce qu’il sentait qu’on voulait le tuer.

Ils ont alors demandé à l’Abbé Ngoga de lâcher les réfugiés afin qu’ils rentrent chez eux, où ils pourraient avoir la sécurité. A cette demande, il a également refusé et leur a répondu : « Si vous voulez assurer leur sécurité, vous pouvez la leur assurer ici. Quand ils ont dû fuir l’insécurité, où étiez-vous ? » L’Abbé Emmanuel a alors dit à son collègue Ngoga : « Ce que vous voulez, vous l’aurez » et ils sont partis.

L’Abbé Ngoga a immédiatement réuni les hommes et les jeunes encore forts et leur a dit : « Vous voyez que nous serons attaqués bientôt, mais nous devons absolument nous défendre ». Et d’ajouter : « Mais je pense qu’ils n’oseront pas attaquer l’église ».

Nous avons été obligés de nous préparer à l’attaque et nous avons réuni des pierres et des morceaux de bois pour notre défense. Toute la nuit, nous avons fait des rondes, accompagnés de l’Abbé Ngoga. Depuis notre arrivée à Kibeho, l’Abbé Ngoga n’avait pas dormi ; il était toujours parmi nous, en train de donner des conseils, de prier et de nous encourager.

Le 14 avril 1994, après midi, il y a eu beaucoup d’attaques de la paroisse, venues de toutes parts. Avant que les Interahamwe ne nous approchent cependant, l’Abbé Ngoga nous a dit : « Notre jour est arrivé, mais défendons-nous ».

Les hommes et les jeunes, accompagnés de l’Abbé Ngoga, sont allés rencontrer les attaquants, afin de les empêcher d’entrer. Les Interahamwe étaient très nombreux et étaient accompagnés de beaucoup de militaires. Ils se sont alors battus de 14 heures jusque 17 heures le soir.

Les nôtres devenaient très faibles face aux fusils et aux grenades qu’utilisaient les Interahamwe et les militaires. Beaucoup de réfugiés sont morts pendant les combats et leurs cadavres s’amoncelaient. Ceux qui ont pu être sauvés, y compris l’Abbé Ngoga, ont reculé et se sont battus devant l’église.

De là où j’étais, j’ai entendu l’Abbé Ngoga dire : « Ils ne vont pas tous nous tuer : faisons tout pour capturer Biniga et le tuer ». Le père Lucien a pris sa soutane noire et a dit ceci aux tueurs : « Dieu n’acceptera pas que vous exterminiez tout le monde ».

Devant l’église, les nôtres étaient de nouveau sérieusement battus : ils ont couru et nous ont rejoints dans l’église.
Entre-temps, dans l’enclos des bâtiments des abbés, d’autres Interahamwe étaient en train de tuer les gens qui s’y étaient réfugiés. Ceux qui ont pu être épargnés là aussi, sont venus nous rejoindre dans l’église.

Les Interahamwe ont alors commencé à détruire l’église avec des bombes. Les gens sont morts : certains par des bombes, d’autres asphyxiés. Vers 20 heures le soir, Monsieur Biniga a donné l’instruction aux Interahamwe de ne plus tuer, mais de commencer à piller. Il leur a dit : « Demain, nous reviendrons le matin, mais cette fois-ci, pour incendier l’église ». Après leur départ, j’ai entendu l’Abbé Ngoga dire : « Que celui qui se sent encore avec un peu de force, prenne la fuite en direction de Butare ou vers un autre endroit de son choix ».

L’Abbé était dépassé. A voir le nombre de cadavres sur le terrain, c’était la fin. Moi, je me trouvais entre des cadavres quand j’ai entendu tout cela. Et c’est pourquoi je n’ai pas bien pu suivre ce que l’Abbé a fait ensuite. Je suis sorti d’entre les cadavres après les autres et j’ai essayé de fuir vers Karama, dans la commune de Runyinya.

L’Abbé Ngoga, le Père Lucien et le reste des survivants ont fui vers Butare, en ville. Avant de partir cependant, l’Abbé Ngoga a béni les corps des morts et a baptisé les bébés et les adultes qui ne l’étaient pas encore.
Nous voyions que c’était le dernier jour et nous disions que si nous devions mourir, au moins nous irions au ciel.

L’Abbé Ngoga est donc allé se faire tuer à Butare, tandis que moi, j’ai continué ma route vers le Burundi.

Le 15 avril 1994, le sous-préfet Biniga et ses Interahamwe ont incendié l’église de Kibeho. Parmi les gens qui étaient dedans, il n’y a pas eu de survivants.

Le 15 avril 1994, le sous-préfet Biniga a demandé à l’évêque : « Les Tutsi refusent d’évacuer l’église, que pouvons-nous faire ? ». Il lui a répondu ceci : « L’église a été construite par les hommes, incendiez-la… Les mêmes gens en construiront une autre ».
C’est ainsi que Biniga est passé aux actes et que les gens ont péri dans l’église.

J’ai appris par la suite que c’est le même évêque et l’Abbé Emmanuel qui ont fait massacrer 84 étudiants Tutsi à l’école Marie Merci, après avoir évacué leurs frères Hutu et donné la consigne aux Interahamwe de massacrer ces Tutsi laissés à l’école.

Quand nous avons appris la libération de l’évêque, nous avons été très découragés, de sorte que pour ma part, je ne peux plus aller en justice, témoigner ou dénoncer quelqu’un.
La justice nous a fort blessés en le libérant. Si au moins on l’avait libéré pour l’envoyer ailleurs et non pas à Gikongoro, face aux gens qu’il a tués.

Certaines personnes ont même changé de culte ; d’autres l’avaient déjà fait, au lieu de retourner à l’église catholique pour voir l’évêque en train de célébrer la messe.

Ici, les gens qui ont dénoncé l’évêque en justice ont peur, craignant qu’il puisse les faire tuer, et il le peut, tellement il est méchant.
Dans tous les cas, nous, les rescapés du génocide, nous avons du chagrin. Le gouvernement et la justice nous minimisent ou plutôt minimisent le génocide en osant libérer l’évêque.
Cela ne sert à rien de détenir les exécutants du génocide et de libérer les planificateurs.

Une autre chose que nous osons dire et qui est claire, c’est que l’Etat craint l’Eglise catholique, car il y a beaucoup de religieux génocidaires qui circulent librement, qui exercent encore leur métier et qui, au lieu d’être arrêtés, sont protégés.

Témoignage recueilli à Kibeho le 13 mai 1997,
Par Pacifique Kabalisa.