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Témoignage J061

Le Conseiller Ladislas a su convaincre ses sujets Hutu de défendre les Tutsi.

Je connais le Conseiller Ladislas Uzabakiriho depuis longtemps. Je ne sais pas à quelle date il est devenu conseiller, mais j’ai la certitude que cela fait longtemps ; j’ai même entendu dire que c’était sous la première République, en 1962.

Depuis le temps que je connais Ladislas, je le vois comme un bon type, un homme exemplaire pour beaucoup de gens. C’était aussi un homme juste, qui rendait les jugements en toute équité. A cause de sa fidélité aux services qu’il rendait et du courage avec lequel il s’est acquitté de ses devoirs, ce seul homme a réussi à fédérer les habitants de Kinzuzi. En vérité, nous étions comme les enfants d’une même mère. Il n’y avait aucune forme de discrimination ethnique car Ladislas nous en avait dissuadés définitivement.

Après l’attaque du FPR-Inkotanyi (Front Patriotique Rwandais-Inkotanyi), beaucoup de partis politiques se sont créés. Certains de ces partis avaient comme objectif de diviser la population rwandaise selon leurs provenances ethniques.

Je peux citer, entre autres partis, le MRND (Mouvement Révolutionnaire National pour le Développement), le MDR (Mouvement Démocratique Républicain) et la CDR (Coalition pour la Défense de la République). Tous ceux qui adhéraient à ces partis politiques avaient pour intention celle de tuer, surtout parce qu’il s’agissait de Hutu qui voulaient exterminer les Tutsi.

Ces crimes ne se sont jamais produits dans notre secteur grâce aux enseignements du Conseiller Ladislas, qui nous avait prévenus contre toute discrimination entre nous.
Lorsque le Conseiller Ladislas était invité à des réunions visant à organiser des massacres, il refusait de s’y rendre. C’est pour cette raison qu’on a alors commencé à le haïr.

En 1992, je ne sais plus à quel moment, on a massacré des Tutsi dans notre commune ; dans presque tous les secteurs de notre commune, des Tutsi ont été tués ou contraints de fuir. Dans notre secteur plus particulièrement, aucun Tutsi n’est mort, ni n’a fui. Nous nous sommes unis pour contrer l’avancée des attaques. Nous étions entourés des secteurs de Ntyaba, dans la commune de Mugambazi, et de Museke, dans celle de Mbogo.

Grâce au Conseiller Ladislas et à ses enseignements répétés, nous nous sommes organisés entre Hutu et Tutsi pour résister contre toute attaque. Notre secteur est celui qui comptait le plus de Tutsi dans la commune de Mbogo.
Depuis 1992, il n’y a plus jamais eu de véritable paix comme avant, à cause des activités des partis politiques qui excitaient les esprits des gens. Le FPR-Inkotanyi progressait alors sur le terrain, ce qui inquiétait les gens. Ladislas nous conseillait d’éviter tout ce qui pouvait nous diviser selon nos origines ethniques.

Cela n’a pas fait long feu, suite à la mort du Président Habyarimana. De partout, fusaient les nouvelles selon lesquelles il avait été abattu par les Tutsi. Les tueries ont alors repris. Quatre jours seulement après sa mort, les Tutsi rescapés de 1992 ont commencé à être tués.

Le Conseiller a tenté de tout faire mais malgré ses efforts, une cellule sur huit de notre secteur – la cellule de Gasekabuye – a participé aux massacres des Tutsi. Il y avait là le comptable de la commune, un enseignant de l’école primaire et d’autres miliciens. Ces deux messieurs, qui se prenaient pour des " évolués ", ont enclenché les tueries dans le secteur.

Ils ont tué environ dix personnes dans la cellule de Gasekabuye. Mais j’ai oublié leurs noms. Les rescapés ont fui dans la cellule de Musenyi où résidait le Conseiller. Je me souviens de certaines familles qui ont fui à ce moment-là. Nous avons soutenu le Conseiller pour aider ces fugitifs, alors que le nombre de ces réfugiés se multipliait de jour en jour.

Les Interahamwe, remarquant que les gens leur avaient échappé, ont envisagé d’attaquer d’autres cellules pour exterminer les Tutsi. Nous nous sommes armés de lances et de machettes contre ces criminels. Nous les avons vaincus, faisant échouer leurs projets. Ils n’ont tué personne ni pillé quoi que ce soit.

Le lendemain, ils sont revenus mais ont encore échoué, promettant d’aller chercher secours auprès des militaires. Le FPR-Inkotanyi avait déjà investi la commune de Mugambazi. Craignant de voir leurs projets réussir, nous avons décidé d’emmener tous les Tutsi qui vivaient avec nous, dans une zone contrôlée par le FPR-Inkotanyi. Le Conseiller nous a réunis pour nous donner des instructions.

Nous nous sommes divisés en deux groupes de Hutu : l’un pour accompagner les Tutsi dans la zone du FPR-Inkotanyi, l’autre veillant à surveiller les potentielles attaques qui pouvaient survenir. Nous les avons accompagnés par groupe de 25.
Tous les Tutsi du secteur de Kinzuzi sont arrivés sains et saufs dans la zone du FPR-Inkotanyi, à l’exception de ceux qui avaient été tués à Gasekabuye.

Après avoir accompagné les Tutsi, nous sommes rentrés leur apporter les biens ramassés par-ci par-là, pour qu’ils puissent s’en servir pour survivre. Le Conseiller nous avait demandé de bien veiller sur leurs avoirs, afin de les leur rendre ensuite. Après avoir accompli notre devoir, nous avons été chassés comme des criminels ; les soldats nous arrêtaient en chemin pour nous frapper, nous accusant d’être des complices du FPR-Inkotanyi. Certains en sont devenus infirmes.

A cause de la bonté qui régnait dans notre secteur, des gens affluaient des communes de Tare et de Shyorongi. Ils fuyaient chez le Conseiller qui nous les confiait à son tour pour que nous les acheminions vers le territoire du FPR-Inkotanyi.
Aucun de ceux qui sont arrivés chez le Conseiller n’est mort, car il s’entendait très bien avec ses sujets. Nous avons accompagné des Tutsi dans la zone du FPR-Inkotanyi et nous leur avons apporté aussi à manger car là où ils étaient, la famine sévissait.

Notre Conseiller a tout fait pour protéger ses sujets, aidé en cela par des paysans Hutu à qui il avait appris les bonnes vertus de convivialité. Lorsque les combats se sont intensifiés entre le FPR-Inkotanyi et les ex-FAR (Forces Armées Rwandaises), les gens ont fui, parmi lesquels le Conseiller Ladislas qui est allé en RdC (République démocratique du Congo – ex-Zaïre) avec sa famille.

Lui est mort en RdC ; seule sa femme et ses enfants sont rentrés au Rwanda. Et nous, les Hutu n’ayant pas fui et les Tutsi qui avaient fui après la victoire du FPR-Inkotanyi, nous avons veillé sur les biens de Ladislas, de même que sur sa maison.

De retour ici, tout le monde a fait quelque chose pour que la famille de Ladislas recommence à vivre normalement. Nous leur avons donné des vivres, des ustensiles, ainsi que du petit bétail. La commune, aidée par les paysans, a offert à la famille de Ladislas, une vache pour l’aider. Mais il s’agissait également d’un signe de reconnaissance pour son héroïsme, afin que sa mémoire ne s’efface jamais.

Témoignage recueilli à Mbogo le 18 juin 1997,
Par Pacifique Kabalisa.