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Témoignage J062

Depuis toujours, le Conseiller Ladislas était un rassembleur, c’est pourquoi son secteur n’a pas participé aux massacres.

Notre ancien Conseiller, Ladislas Uzabakiriho, a dirigé le secteur de Kinzuzi pendant très longtemps. Lorsque je suis né, il était déjà Conseiller. Les gens disaient qu’il avait travaillé comme Conseiller sous le régime de Kayibanda, mais d’autres affirment qu’il aurait commencé sous la présidence de Habyarimana. Je n’ai jamais eu l’occasion de l’interroger sur le début de sa fonction.

Son ancienneté à cette fonction a attiré beaucoup de sympathie et de confiance de la population. Tous l’aimaient, aussi bien les Hutu que les Tutsi. Tous étaient égaux à ses yeux. Lorsqu’il tranchait les différends entre les habitants, c’était toujours en toute objectivité. Il était un rassembleur de tous les habitants du secteur et c’est la raison pour laquelle nous avons échappé aux massacres qui ont endeuillé la commune, ainsi que le pays tout entier.

Si je me souviens bien, la création de partis politiques a débuté en 1991. Ce multipartisme a accru les conflits sociaux et la division de la population selon les tribus, d’autant plus qu’il coincidait avec le début de la guerre menée par le FPR-Inkotanyi (Front Patriotique Rwandais-Inkotanyi).

Notre Conseiller nous a conseillé d’adhérer aux partis politiques selon la volonté de chacun, mais d’éviter tout ce qui pouvait provoquer les conflits ethniques. Il dirigeait souvent des réunions au cours desquelles il nous conscientisait à la paix, s’appuyant sur des exemples de secteurs dans lesquels les gens étaient en train de s’entretuer, suite à ce multipartisme. Il déplorait les tensions et les massacres qui se déroulaient notamment à Kibirira (Gisenyi).

Lorsque des responsables abordaient au cours de réunions des sujets destinés à diviser la population, il nous le communiquait de suite, afin que nous évitions ces dangers.
Cela n’a pas tardé puisqu’en 1992, les massacres ont éclaté dans notre commune et des Tutsi ont été tués, sous le seul prétexte des attaques du FPR-Inkotanyi.

Ces tueries se sont répandues sur plusieurs secteurs mais le nôtre s’y est refusé. Les Hutu, de concert avec les Tutsi, se sont opposés à ces massacres, de telle sorte que personne n’a trouvé la mort dans notre secteur, ni n’a vu ses bien pillés.
Tout cela était dû à notre Conseiller qui nous donnait de bons exemples. En effet, nous avons grandi protégés dans son secteur et c’est ainsi que les extrémistes ont commencé à le surnommer « Igipinga », c’est-à-dire l’« opposant ».

Les massacres de 1992 n’ont pas duré. Et les personnes déplacées sont revenues après l’accalmie. Les attaques du FPR-Inkotanyi étaient nombreuses à ce moment-là, surtout dans les contrées du nord du pays. Des enseignements destinés à provoquer la haine et même des encouragements à assassiner les Tutsi, étaient monnaie courante.

Notre Conseiller dénonçait ces enseignements et empêchait le massacre des innocents. Pour lui, personne ne devait mourir sous prétexte que ses frères inconnus avaient attaqué le pays. Dans notre secteur, aucun jeune n’avait déserté sa famille pour devenir un Interahamwe. Seuls les jeunes qui vivaient ailleurs, sont devenus ce type d’assassins.

Après la mort de Habyarimana en 1994, s’est enclenché un massacre généralisé des Tutsi, à travers tout le pays. Ils ont été victimes des suites du crash de l’avion présidentiel, car on disait que c’étaient des soldats du FPR-Inkotanyi qui l’avaient abattu et que le FPR-Inkotanyi était synonyme de Tutsi.
Notre commune a été parmi les premières à connaître les massacres car quatre jours après le crash de l’avion, les tueries ont débuté. Cependant, notre secteur est resté intact, grâce aux enseignements du Conseiller Ladislas.

Nous devons indiquer une exception pour la cellule de Gasekabuye. Ces gens n’ont, en effet, pas écouté les directives du Conseiller. Cette cellule était habitée par des gens qui se disaient des « intellectuels », parmi lesquels il y avait un enseignant et le comptable de la commune, dont les noms m’échappent. Ce sont ces deux personnes qui ont débuté les massacres chez eux, aidés par leurs amis Interahamwe. Ils ont tué environs dix personnes, dont je n’ai retenu que quelques noms.

Les rescapés de cette cellule se sont dirigés vers les autres cellules du même secteur, mais beaucoup se sont retrouvés chez le Conseiller. Nous les avons nourris et logés.

Les Interahamwe, dirigés par Ndinda, ont voulu entrer dans ces autres cellules, mais comme nous étions unis, nous avons organisé des contre-attaques et les tentatives de ces Interahamwe ont été vouées à l’échec et ils n’ont pas pu rester. Par la suite, nous avons organisé des veillées nocturnes afin de mieux résister à ces méchants. Ils sont revenus une fois encore, mais à nouveau sans succès.

L’armée du FPR-Inkotanyi avançait aussi et venait de prendre la commune de Mugambazi qui est frontalière à la nôtre. Le Conseiller nous a alors dit : « Les gens risquent de trouver la mort ici alors que nous avons fait tout ce qui était possible. Vous voyez que l’armée gouvernementale a pris ses positions dans le secteur de Remera. Pour éviter le pire, laissons partir ces gens vers la zone occupée par l’APR (Armée Patriotique Rwandaise) ». Nous étions tous d’accord.

Nous avons alors constitué deux groupes. Le premier groupe a accompagné des Tutsi, tandis que le second groupe a pris position sur les collines des environs pour écarter toute embuscade qu’on leur aurait tendue. Moi, je suis allé sur une de ces collines.
Toutes ces familles ont été acheminées dans la zone du FPR-Inkotanyi et les accompagnateurs ont pu rentrer sains et saufs. Les Tutsi évacués étaient nombreux ; il s’agissait de ceux de tout un secteur, sauf bien sûr, ceux de la cellule de Gasekabuye, la seule qui avait été le théâtre de massacres.

Nous avons fait parvenir le bétail et d’autres objets appartenant aux réfugiés qui s’étaient sauvés. Le Conseiller nous a ensuite aussi demandé de nous occuper de leurs champs et de leurs plantations ainsi que de garder leurs maisons, de sorte que rien ne soit abîmé lors de la restitution de ces biens le jour de leur retour. C’est ce que nous avons fait. A leur retour en effet, rien n’avait été volontairement abîmé et nous avons aidé à reconstituer ce qui avait été détruit par mégarde, de telle sorte qu’il n’y a eu aucune difficulté par la suite.

A ce moment-là, la guerre a doublé d’intensité et finalement, le Conseiller et sa famille ont dû fuir jusqu’en RdC (République démocratique du Congo – ex-Zaïre) où il a malheureusement trouvé la mort.
Nous n’avons pas fui et nous avons gardé son patrimoine avec les rescapés, jusqu’au retour de sa famille. Nous avons aidé cette famille à se réinstaller, grâce aussi à l’appui d’autres rescapés.

Grâce à la bravoure de ce Conseiller Ladislas et pour honorer sa mémoire, la commune, sur instigation de la population, a donné une vache à sa famille. Jusqu’aujourd’hui, tous les habitants de Kinzuzi et particulièrement les rescapés, disent et chantent les exploits du Conseiller Ladislas.

Témoignage recueilli à Mbogo le 18 juin 1997,
Par Pacifique Kabalisa.