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Témoignage J063

Le Conseiller Ladislas a fait en sorte que les Hutu de son secteur protègent les Tutsi et même leurs biens.

Je connaissais Ladislas Uzabakiriho car nous habitions le même coin et il était notre Conseiller. Il a dirigé notre secteur pendant très longtemps grâce à la confiance que nous avions placée en lui. C’était un homme bon et rassembleur, qui combattait les divisions ethniques entre Hutu et Tutsi. Nous avions même des mariages interethniques et nous échangions des vaches. Nous avions dépassé les clivages ethniques.

Lorsqu’en 1992, les gens commençaient à s’entretuer dans d’autres secteurs, chez nous, aucun Tutsi n’a été inquiété. Nous étions prêts à nous défendre en cas d’attaque. Personne n’a osé tuer car nous savions de longue date que nous étions soudés. Non seulement aucun Tutsi n’est mort cette année-là mais encore, aucune vache d’un Tutsi n’a été ravie.
C’était grâce au Conseiller. Même si des gens lui ont demandé de tuer les Tutsi, lui n’a jamais été d’accord. Il est resté bon jusqu’à sa mort.

Après la mort de Habyarimana, le génocide a immédiatement commencé dans les secteurs de la commune de Mbogo. Chaque Conseiller a demandé à ses sujets de tuer les Tutsi, tandis que le nôtre nous a encouragés à nous défendre ensemble contre quiconque attaquerait notre commune.
Il a institué des rondes nocturnes, veillant à ce que personne n’infiltre notre secteur à notre insu. Lui-même se joignait à nous pour patrouiller la nuit dans les montagnes de notre secteur.

A la commune, il y avait des réunions pour organiser les tueries de Tutsi. Il y assistait mais à son retour, il nous répercutait tout ce qu’on y avait dit et ajoutait qu’il ne voulait pas que le sang soit versé dans notre secteur. La situation a empiré dans la cellule de Gasekabuye, où vivaient quelques grands miliciens. A ce moment-là, ils ont tué dix Tutsi dans cette cellule. Ils ont fait appel à d’autres miliciens pour venir leur prêter main forte, afin d’attaquer tout le secteur. C’était le 12 avril 1994.

Le Conseiller a rassemblé tous les Tutsi et nous, les Hutu, il nous a divisés en deux groupes : l’un pour garder les Tutsi, l’autre pour faire face aux attaques des miliciens qui voulaient tuer les Tutsi et s’emparer de leurs biens. Nous les avons vaincus parce qu’ils n’avaient pas de fusils. Pendant ce temps, les troupes du FPR-Inkotanyi (Front Patriotique Rwandais-Inkotanyi) sont arrivées dans la commune de Mugambazi, voisine de la nôtre.

Après les avoir vaincus, le soir, nous avons accompagné tous les Tutsi jusque cette zone contrôlée par le FPR-Inkotanyi. Le lendemain matin, le Conseiller nous a demandé de leur apporter leurs vaches ainsi que leurs vivres pour qu’ils aient de quoi manger. Il nous a, en outre, demandé de veiller sur leurs biens, que l’on n’a pas déplacés d’où ils étaient jusqu’à la fin de la guerre.

Lorsque les ex-FAR (Forces Armées Rwandaises) sont venus, ils nous ont ordonné de détruire leurs maisons et de couper leurs bananeraies. Ceux qui ont refusé de le faire ont été fouettés et même fusillés ; j’ai oublié leurs noms. Le Conseiller Ladislas nous avait demandé de garder les biens des Tutsi pour les leur restituer après la guerre, mais on était en train de démolir leurs maisons.

Des Tutsi venant d’autres secteurs sont allés se cacher chez le Conseiller et il les a fait acheminer dans la zone du FPR-Inkotanyi. Dans notre secteur donc, à part ceux qui ont été tués dans la cellule de Gasekabuye – et là aussi, parce que nous n’avions pas été informés à temps – aucun autre Tutsi n’a été tué. Et même ceux qui s’y étaient réfugiés ont été sauvés grâce au bon cœur du Conseiller.

Les combats entre le FPR-Inkotanyi et les FAR se sont intensifiés. Les FAR nous ont ordonné de fuir la zone des combats jusqu’en RdC (République démocratique du Congo – ex-Zaïre). Le Conseiller Ladislas ne s’est pas adapté et est mort là-bas. Lorsque nous avons fui, nous sommes rentrés avec sa famille.

Les rescapés du génocide nous ont bien accueillis et ont agi envers nous comme nous l’avions fait envers eux. Ils n’ont ni outragé, ni calomnié personne. Nous avons continué à cohabiter pacifiquement comme dans le passé. Les rescapés du génocide ont offert à la famille du Conseiller une vache, en guise de gratitude pour ce qu’il avait fait pour eux pendant tout ce temps. Ils nous ont remis nos biens, comme nous leur avions aussi remis les leurs.

D’après moi, si tous les Conseillers avaient agi de la sorte, personne ne serait mort dans la commune de Mbogo. Le pouvoir a fait tuer beaucoup de gens mais Ladislas s’y est opposé de toutes ses forces car il ne voulait pas que des innocents soient mis à mort sans aucune raison.
Ladislas est un héro, il l’a prouvé et ceux qui ont bénéficié de son héroïsme se souviennent de lui.

Selon moi, ceux qui avaient plus de pouvoir que Ladislas sont ceux qui ont incité les Rwandais à s’entretuer ; ceux-là n’ont rien fait pour arrêter le génocide en poussant une partie des Rwandais à commettre les crimes de ce genre.

Témoignage recueilli à Mbogo le 18 juin 1997,
Par Pacifique Kabalisa.