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Témoignage J064

D’autres secteurs auraient pu suivre l’exemple du Conseiller Ladislas, mais ils l’ont traité en ennemi.

Je connaissais l’ex-Conseiller Ladislas Uzabakiriho depuis longtemps. A ma naissance, il l’était déjà. J’ai entendu dire qu’il était devenu Conseiller de notre secteur depuis le régime de Kayibanda. Notre Conseiller était un homme doux, compréhensif envers tous et sachant résoudre les litiges des citoyens – s’il y en avait – sans prendre parti pour l’un d’eux.

Il était un homme très actif, qui a toujours voulu que sa commune et surtout son secteur progressent. Il a uni tous les habitants du secteur de Kinzuzi, de façon à éviter les déchirements entre gens de notre secteur. De plus, lorsqu’il y avait des problèmes de division entre des personnes, il savait comment les résoudre.

En 1992, dans la commune de Mbogo, il y a eu des troubles sociaux qui ont causé la mort de beaucoup de personnes et la fuite de beaucoup d’autres. Ces troubles ont été causés par l’instauration des partis politiques. Ces partis ne prêchaient que de l’ethnisme et provoquaient des troubles entre Hutu et Tutsi. Cela était apparemment consécutif aux attaques du FPR-Inkotanyi (Front Patriotique Rwandais-Inkotanyi) au Rwanda, alors que ce dernier était composé seulement de Tutsi.

Cependant, notre conseiller ne s’intéressait pas aux partis politiques. Lorsqu’il assistait à des réunions communales, il nous disait que le climat n’était pas bon, raison pour laquelle il nous conseillait d’être toujours sur le qui-vive, afin que personne ne puisse tenter de nous diviser.
Toute la population a compris ses conseils car en 1992, lorsque les gens des autres secteurs s’entretuaient, personne n’a connu aucun problème dans le nôtre. Il n’y a eu ni pillage, ni destruction.

Les tueurs des autres secteurs, après avoir accompli leur sale travail, ont voulu nous attaquer. Mais nous nous sommes mis ensemble et nous les avons empêchés de s’introduire dans notre secteur. Tout cela a été fait ainsi grâce à notre Conseiller qui ne souhaitait pas que le sang coule sur la circonscription dont il était responsable. C’est pour cette raison que les tueries n’ont pas eu lieu dans le secteur de Kinzuzi.

Notre Conseiller a été haï et on a commencé à le pointer comme un complice du FPR-Inkotanyi, du simple fait qu’il avait refusé de livrer les Tutsi à la mort. Il a même refusé de mettre à disposition les jeunes Hutu pour des entraînements militaires dans la milice Interahamwe, car il voyait bien ce qu’il se produirait après ces entraînements.
Pour ce faire, il a même risqué d’être destitué, jugé soi-disant incapable. Cependant, il n’a pas été destitué pour des raisons que j’ignore et il a continué à nous diriger.

Le mauvais climat a continué, parallèlement aux attaques multipliées par les militaires du FPR-Inkotanyi. Ces événements annonçaient une guerre terrible. Le Conseiller Ladislas nous a dit qu’au lieu de nous entretuer, nous serions tués par des gens venus d’ailleurs. Ces malheurs n’ont pas tardé à se produire.

En 1994, au mois d’avril, Habyarimana, qui était Président de la République, est mort. Les rumeurs selon lesquelles il aurait été tué par les militaires du FPR-Inkotanyi ont circulé. Et que par conséquent, il fallait se venger contre les Tutsi.

Après avoir appris la mort du Président, le Conseiller a tout de suite convoqué les gens de son secteur à des réunions ici et là. Il disait à chacun que la mort du Président ne devait pas être un prétexte pour violer les droits de son prochain. Il a dit : « Unissez-vous pour combattre toute personne qui veut vous diviser ». Tout le monde n’a pas respecté ses propos car dans la cellule de Gasekabuye, il y a eu des tueries.

Après quatre jours seulement, les tueries ont commencé dans les autres secteurs. Des maisons ont été incendiées partout. Notre Conseiller ne se reposait pas, même pendant la nuit. Il passait la nuit à mettre en place des patrouilles et à convaincre les gens qu’ils ne devaient pas tuer leurs voisins injustement. Seule la cellule de Gasekabuye – parmi les huit cellules composant le secteur de Kinzuzi – a participé aux tueries.

Il y a un enseignant qui habitait cette cellule et qui s’était fait Interahamwe. Il y avait aussi le comptable de notre commune, dont j’ai oublié le nom. Ce sont ces personnes qui ont enclenché les tueries dans cette cellule et il y a eu dix morts.

Ceux qui ont échappé à la mort ce jour-là ont trouvé refuge dans d’autres cellules, dont la nôtre, où les gens n’avaient pas participé aux tueries. Nombreux ont été ceux qui se sont réfugiés chez le Conseiller et chez ses voisins. Ces tueurs se sont fait aider par les déplacés de guerre de la commune de Kivuye à Byumba. Ils nous ont attaqués pour nous tuer, ainsi que ceux qui s’étaient réfugiés chez nous.

Grâce aux directives du Conseiller, les Bahutu et les Batutsi, nous nous sommes unis pour nous opposer à ces attaques et nous les avons d’ailleurs vaincues.
Le lendemain, ils sont revenus et ont connu le même sort. En se repliant, ils disaient qu’ils iraient demander du renfort aux militaires qui s’étaient positionnés à Remera, dans la commune de Mbogo. Cependant, lors de ces combats, les militaires du FPR-Inkotanyi étaient déjà maîtres de la commune de Mugambazi, voisine de la nôtre.

Après avoir écouté les propos de ces Interahamwe, le Conseiller a organisé des réunions pour voir la manière dont les fugitifs pouvaient rejoindre les forces du FPR-Inkotanyi.
Dans ces réunions, certains Hutu nous ont promis de nous accompagner, tandis que les autres Hutu se sont postés sur les sommets des collines pour nous prévenir des éventuelles attaques des Interahamwe au moment où nous tentions de nous réfugier dans la zone occupée par le FPR-Inkotanyi. Nous avons tous pu atteindre le FPR-Inkotanyi. Notre cellule était composée de cinq familles Tutsi.

Sauf les regrettés de la cellule de Gasekabuye, les autres Tutsi ont pu survivre, ayant atteint la zone du FPR-Inkotanyi. Après nous avoir accompagnés, ces Hutu sont repartis afin de nous ramener nos biens, c’est-à-dire nos vivres et notre bétail. Notre Conseiller avait donné l’ordre à tous les gens restés dans notre secteur de garder nos biens de sorte qu’à notre retour, nous devions les retrouver intacts. Ce qui a été fait.

Le Conseiller, sa famille et les autres populations ont fui les combats qui avaient eu lieu dans notre région. Le Conseiller Ladislas est arrivé en RdC (République démocratique du Congo – ex-Zaïre), où il a d’ailleurs perdu la vie. Nous avons aussi essayé de garder les biens de ceux qui s’étaient réfugiés en RdC, car ils étaient innocents vis-à-vis de nous. Jusqu’à leur retour, leurs biens sont restés intacts.

De retour, nous avons essayé d’aider la famille du Conseiller pour qu’elle puisse retourner à une vie normale et je pense que nous y sommes parvenus. Les autorités communales et la population ont même donné une vache à la famille de Ladislas en souvenir de son héroïsme.

Dans tout notre secteur, sauf dans la cellule de Gasekabuye, il n’y a eu aucune victime Tutsi. Ceux qui ont trépassé sont morts de maladies ou sous d’autres cieux. Si tous les Hutu avaient été comme ceux du secteur de Kinzuzi, le génocide n’aurait pas eu lieu au Rwanda. Que Dieu reçoive l’âme de Ladislas.

Témoignage recueilli à Mbogo le 18 juin 1997,
Par Pacifique Kabalisa.