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Témoignage J065

Particulièrement en 1992, puis en 1994, le Conseiller Ladislas a su maintenir son peuple uni.

Monsieur Ladislas Uzabakiriho a été Conseiller du secteur de Kinzuzi depuis la Première République de Kayibanda jusqu’en 1994, lors du génocide qui a endeuillé notre pays. Mais je ne me souviens pas bien s’il se présentait à chaque fois comme candidat pour chaque mandat.

Ladislas était un dirigeant brave, correct, aimé par ses dirigés, toutes les ethnies composant notre société confondues, à savoir les Tutsi, les Hutu et les Twa. C’est pourquoi il est resté leur élu préféré.
Dans tout ce qu’il faisait, il ne cherchait qu’un développement durable pour son pays et particulièrement pour son secteur. Ladislas défavorisait toute forme de discrimination au sein de ses administrés.

Dans notre secteur de Kinzuzi, les mariages interethniques étaient fréquents, suite à la bonne compréhension et la collaboration qui existaient entre les habitants du secteur de Kinzuzi. Les dons des vaches entre les Hutu et les Tutsi de notre secteur, signes d’amitié durable et mutuelle, étaient courants. Cela a été possible grâce aux fruits d’amour semés par Ladislas, qui était un homme juste et impartial.

Au début du mois d’octobre 1990, le FPR-Inkotanyi (Front Patriotique Rwandais-Inkotanyi) est apparu. Dès son arrivée, les Hutu ont commencé à accuser les Tutsi d’être complices du FPR-Inkotanyi, en disant que ces derniers voulaient le retour du pouvoir monarchique. Les Hutu des autres secteurs de la commune de Mbogo ont commencé à haïr leurs voisins Tutsi.

Dans notre secteur, c’était le contraire, car Ladislas ne dispensait que des leçons pacifiques en nous disant que c’était un problème qui ne regardait que les hautes autorités politiques et qu’il fallait lutter contre toute forme de divisions et de malentendus. Ladislas nous disait souvent : « Surtout, n’écoutez personne qui voudrait vous dissocier, restez unis ».

En 1991, apparaît le multipartisme au Rwanda. La naissance des partis politiques a causé du désordre et des abus dans les relations sociales entre les Rwandais.
Ladislas nous a dit : « Le multipartisme apporte un profit pour certains mais il a une autre intention, celle de désolidariser le peuple rwandais, pour que ceux qui en tirent profit trouvent une bonne occasion de le faire ». Ladislas nous a fait comprendre que l’adhésion à un parti politique en soi n’est pas mauvaise, mais qu’il fallait savoir la juger utile.

Le Bourgmestre de la commune de Mbogo, Twizeyimana, le Conseiller du secteur de Ngoma, nommé Munyampanzi, ainsi que les autres Conseillers de notre commune, ont pris la décision d’exterminer tous les Tutsi. Ceux-là ont donc invité Ladislas à soutenir leur décision ; celui-ci a carrément refusé de partager leurs propos.

Alors, Ladislas est devenu complice des Inyenzi à leurs yeux. Les habitants du secteur de Kinzuzi ont obéi à Ladislas plus qu’au Bourgmestre, car il les considérait comme ses propres enfants et eux, comme leur père.

En 1992 – j’ai oublié le mois – la décision prise d’exterminer tous les Tutsi a été mise en œuvre : les massacres de Tutsi dans la commune de Mbogo ont commencé. Ladislas et ses habitants, après avoir appris cette mauvaise nouvelle, ont choisi la stratégie de défendre les frontières de leur secteur afin d’empêcher l’infiltration et l’invasion des tueurs qui pouvaient venir d’autres secteurs frontaliers.

Les Hutu des autres secteurs ont voulu nous attaquer après avoir tué leurs voisins Tutsi. Nous avons combattu ensemble – les Tutsi et les Hutu – et nous avons sauvé l’honneur de notre secteur. Aucun Tutsi n’a été tué et il n’y avait même pas de dégât matériel dans le secteur de Kinzuzi.

En 1994, une semaine après la mort de Habyarimana, des miliciens Interahamwe de la commune de Mbogo ont exterminé tous les Tutsi rescapés des massacres de 1992. Ils ont brûlé leurs maisons, pillé leurs biens et volé leur bétail. L’agonie a envahi la commune de Mbogo, excepté le secteur de Kinzuzi, parce que Ladislas et ses habitants ont lutté jusqu’au bout, Tutsi et Hutu ensemble.

Mais comme on le dit en Kinyarwanda : « Ntabyera ngo de », soit : « Tout n’est pas rose ». L’une des cellules parmi les huit de notre secteur, nommée Gasekabuye, a participé au génocide. A la tête de cette malfaisance se trouvait un instituteur et le comptable communal, tous les deux récalcitrants aux idées de Ladislas. Ceux-ci, en collaboration avec les milices Interahamwe des autres secteurs, ont tué dix personnes.

Certains Tutsi de ladite cellule, qui avaient pu échapper à cette tuerie, ont pris refuge dans les sept autres cellules et beaucoup d’entre eux sont allés chez le Conseiller Ladislas.

Les milices Interahamwe des autres secteurs et ceux de ladite cellule ont attaqué le reste du secteur de Kinzuzi. Nous avons combattu énergiquement et nous avons réussi : ces miliciens se sont retirés.
La seconde fois, nous avons aussi remporté une victoire. Comme la situation s’aggravait du jour au lendemain, Ladislas nous a proposé d’aider un Tutsi à gagner la commune de Mugambazi où se trouvaient les soldats du FPR-Inkotanyi. Cette commune est frontalière à la nôtre.

L’idée de chercher refuge dans la commune de Mugambazi est venue dans notre tête parce qu’au sommet de la colline de Remera se trouvaient beaucoup de militaires des ex-FAR (Forces Armées Rwandaises), qui pouvaient aider les miliciens Interahamwe à tuer les Tutsi de notre secteur. D’ailleurs, ces miliciens le disaient souvent.

Nous avons organisé cette opération en nous divisant en deux groupes. L’un est resté aux frontières pour assurer la sécurité, tandis que l’autre a aidé les Tutsi à arriver dans la commune de Mugambazi qui était entre les mains du FPR-Inkotanyi. Nous avons pu sauver plus de vingt familles.

Après cette opération réussie, nous avons enduré des conséquences néfastes et des menaces atroces de la part des milices Interahamwe qui disaient que nous avions sauvé des vies de Tutsi. Mais malgré tout, nous avons pu jalousement garder leurs biens. Nous leur avons ensuite amené leur gros bétail dans la commune de Mugambazi.
Le Conseiller Ladislas nous a ordonné de protéger leurs maisons et leurs parcelles et nous avons obéi. Aucun Tutsi n’a été tué dans notre secteur, sauf les dix mentionnés plus haut, de la cellule de Gasekabuye.

Les militaires des ex-FAR nous ont battus jusqu’à la mort de sorte que certains d’entre nous sont devenus invalides. D’ailleurs, le 7 juillet 1994, ces militaires des ex-FAR ont dressé une liste des gens qui pouvaient répondre à la convocation des ex-FAR, mais en fait, ils voulaient nous tuer, tout simplement. Heureusement que le FPR-Inkotanyi a surgi et nous a ainsi sauvés.

La guerre a continué. La famille de Ladislas a quitté le Rwanda pour se rendre en RdC (République démocratique du Congo – ex-Zaïre), comme c’était le cas pour quelques familles Hutu à cette période.
Comble du malheur, ce Conseiller est mort dans le camp de réfugiés. La famille, elle, a pu regagner notre pays. Nous qui sommes restés au Rwanda, nous avons pu garder ses biens et nous l’avons aidée à la réintégration dans la vie courante.

La commune, en collaboration avec le peuple, a donné la vache de l’héroïsme à sa famille et les rescapés du génocide ont agi ainsi pour la reconnaissance de ses actes. Ladislas était un homme de bon cœur et courageux.

Témoignage recueilli à Mbogo le 18 juin 1997,
Par Pacifique Kabalisa.