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Témoignage J066

Contre l’idéologie divisionniste, le Conseiller Ladislas est mort en exil.

Le Conseiller Ladislas était un homme bon. Moi, je le connaissais depuis mon enfance. Il a dirigé le secteur pendant très longtemps. Déjà en 1973, il a lutté personnellement pour que les Hutu ne pillent aucune vache d’un Tutsi et ne détruisent pas leurs maisons.
En 1992, il y a eu des tueries un peu partout dans les secteurs environnants mais dans notre secteur, rien ne s’est passé.

Il avait sensibilisé les habitants de notre secteur à ne pas mettre l’accent sur ce qui les divise, mais plutôt à considérer le fait qu’ils ont toujours habité ensemble. Nous avions échangé des vaches et il y avait eu des mariages interethniques, raison pour laquelle personne ne pouvait redouter l’autre.

C’est comme cela qu’en 1992, notre secteur est resté calme et paisible. Après la mort de Habyarimana, il y avait des Interahamwe partout en grand nombre, dans les cellules de Gasekabuye et de Gasizi. Ils étaient dirigés par le comptable de la commune et un enseignant.

Après la mort de Habyarimana, des réunions de Conseillers se sont tenues à la commune, sensibilisant ces Conseillers à massacrer les Tutsi. Ces réunions étaient tenues par le Major Kinyoni. L’ex-Bourgmestre Muzigandonyi, en compagnie d’autres personnes, était venu de Kigali pour assister à ces réunions.

Notre Conseiller est rentré nous dire que la situation était mauvaise. Il nous a informés à propos de tout ce qui se disait au cours de ces réunions. Il nous a demandé de faire tout pour que les choses continuent de se passer comme par le passé.

Pendant ce temps, les soldats du FPR-Inkotanyi (Front Patriotique Rwandais-Inkotanyi) progressaient rapidement ; nous entendions leurs tirs non loin de chez nous, dans la commune de Mugambazi.

Dans les secteurs avoisinants, ils ont commencé à tuer les Tutsi dès le jour de la réunion des Conseillers. Je ne me souviens pas de la date exacte de la diteréunion. Même s’il n’y avait pas de tueries chez nous, cela ne nous empêchait pas d’aller passer la nuit dans les brousses, par prudence. Le Conseiller a ordonné à tous les jeunes, Hutu comme Tutsi, d’effectuer des patrouilles nocturnes par précaution.

C’est le 12 avril 1994 que les premières attaques contre les Tutsi ont eu lieu dans notre secteur, dans les cellules de Gasekabuye et de Gasizi, là où vivaient deux grands miliciens. Ils y ont tué des Tutsi ; les rescapés sont allés dans les cellules où les tueries n’étaient pas encore parvenues. Les Interahamwe se sont rassemblés pour nous attaquer.
Le Conseiller Ladislas a divisé les Hutu en deux groupes : l’un pour nous garder et veiller sur nos biens et l’autre, pour faire face à l’attaque des miliciens.

C’était vers 13 heures et il y a eu des grands bruits. Le groupe de Hutu qui devait combattre, les a vaincus. Ils n’avaient pas de fusils. Comme le FPR-Inkotanyi était déjà à Mugambazi, le Conseiller nous a demandé de nous faire accompagner jusqu’à Mugambazi, car il n’était pas sûr de pouvoir résister aux miliciens jusqu’à la fin.
Un groupe nous a accompagnés pendant qu’un autre est resté à veiller sur nos biens. Nous y sommes restés sains et saufs.

Le lendemain matin, ils nous ont amené nos vaches, nos chèvres et nos moutons, de même que des effets personnels. D’autres Tutsi quittaient leurs secteurs pour aller chez le Conseiller Ladislas et lui les accompagnait jusqu’à la partie contrôlée par les troupes du FPR-Inkotanyi.

A part ceux qui avaient été tués dans les cellules de Gasekabuye et de Gasizi – et c’est parce que c’est là que vivaient les deux grands miliciens dont j’ai parlé plus haut – aucun autre Tutsi n’est mort dans notre secteur.
Nos maisons ont été détruites sur ordre des ex-FAR (Forces Armées Rwandaises), qui obligeaient les paysans à le faire. Mais même à ce moment-là, ils ont gardé les biens qu’ils trouvaient dans nos maisons.

Les combats se sont intensifiés par la suite dans notre région, forçant tout le monde à fuir. Notre Conseiller a aussi fui comme tout le monde jusqu’en RdC (République démocratique du Congo – ex-Zaïre). C’est là qu’il est mort. Ce n’est que sa famille qui est rentrée au pays.

Cet homme est un héros car dès qu’il a occupé sa fonction de Conseiller, il a combattu l’idéologie divisionniste dans notre secteur. Il a effacé de nos esprits toute tendance discriminatoire et à caractère ethnique. Jusqu’au point où le Bourgmestre Muzigandoyi et d’autres Conseillers l’ont accusé de faire fuir les Tutsi. Ils ont même menacé de le tuer mais lui est resté calme. Il ne voyait aucune raison de s’en prendre aux Tutsi. Ce n’est pas seulement en 1994 qu’il s’est bien comporté, mais aussi en 1973 et en 1992.

Lorsque j’ai grandi, on vantait son courage. Nous aussi, nous avons essayé d’aider sa famille. Nous leur avons donné une vache.
Ladislas Uzabakiriho ne sera jamais oublié dans les esprits des rescapés de la commune de Mbogo en général et du secteur de Kinzuzi en particulier.

Témoignage recueilli à Mbogo le 18 juin 1997,
Par Pacifique Kabalisa.